CHAPITRE II
SAVONAROLE DEPTHS SON ENTREE DANS LE CLOITRE JUSQU'A SON PREMIER VOYAGE A FLORENCE-
Savonarole demeura septanne"es dans le convent de Saint-Dominique & Bologne. La, au milieu des cloitres solitaires, dans le temple majeslueux ofr les eendres du vaillant fondateurdel'ordre reposent sous un monument qui est un des chefs-d'oeuvre de Nicolas de Pise, il pariagea ses journees entre la priere et les mortifications. Ses superieurs, cependant, de"couvrirent bient6t son savoir et les qualites peu communes de son esprit ; loin de lui confier les humbles emplois auxquels il voulait uniquement se consacrer, ils le dSsignerent pour 1'enseignement des novices. Au. commencement, ce ne fut pas sans tristesse qu'il deroba une partie de son temps i la priere et aux pratiques religjeuses ; mais, consid^rant ensuile que I'ob6issance 6tait devenue son premier devoir et qu'il pouvait diriger ses compagnons dans la voie de la verlu et de la vraie religion , il se plia volontiers i ses nouvelles fonclions.
Si Ton croyait que I'ob6issance et 1'humilite absorbaient toutes les faculie"s intellectuelles de Savonarole, on se tromperait de beaucoup. Son esprit, plein de foi, e"taitplein aussi d'ardeur et d'trnpetuosite" . La corruption dii siecle avait de"cid6 Jerome a se retirer dans le cloitre,
oh la solitude et la priere semblaienl lui avoir rendu la paix; raais quand il se mettait a considerer la triste condition de 1'Eglise-, 1'indignation bouillonnait dans son C03ur et faisait nailre en lui des pens6es que la discipline religieuse et toutes les forces -de sa volonte 6 talent impuissantes a moderer.
L'anne"e meme ou il quittait le monde , anne"e de ferveur exaltee, les sentiments les plus secrets de son ame 6clataienl dans une canzone qu'il intitula De ruindEcclesix ({}. II y demande a I'figlise, repre'sente'e sous la figure d'une chaste vierge, ou sont les saints et les docteurs des temps passes, ou sont la science, la charite, la candeur d'autrefois. Pour rdpondre a ses questions, la vierge , le prenant par la main, le conduil dans une grotte et lui dit : Quand je vis Porgueil et 1'ambition pe"nelrer a Rome et tout souiller, je m'e'loignai etje me renfermai dans ce lieu, ou je passe ma vie a pleurer. Elle lui montre ensuite les plaies qui avaient deshonore" son beau corps; et Savonarole, transporte de douleur, se tourne vers les saints du ciel , et les invite a ge"mir d'un si grand malheur : Le temple, le chaste edifice, est renvers6. ^ Mais qui done a conduit les choses a ce point? reprend Savonarole. Et 1'Eglise, faisant allusion a Rome, repond : une cowiisane trompeuse et altiere. Alors le jeune et de"vot novice, 1'humble frere ami de la solitude , prononce une de ces paroles
(1) Podsies de Savonarole publiees par Auilin de Rians , Florence, 1847* 1 vol. in-8. Canzone II, avec le commentaire de Jer6me Uum6me. Onpeut lire la traduclion compl6te de la poesie intitulee : De ruina Ecclesix dans 1'ouvrage consacr^ a Savonarole par M. TU&)dore Paul, 1 857. (Noiedu trad.)
qui revelent son ame loutenliere : Dieul s'il 6tait possible de briser ces grandes ailes (I).
Mais 1'figlise, prenant presque un ton de reproche, lui dit: Pleure et w tais-toi, c'est ce qu'ily a de mieux a faire.
Tel e"tait done Savonarole dans le couvent : les jeunes et la priere soulageaient son cceur; il se reposait en instruisant les novices; cependant, il ressenlait d6ja une profonde angoisse, une irritation insurmontable a la vue de 1'Eglise du Christ abandonee, en proie a la corruption. Quoiqu'il pleure et se taise, dans son esprit revient & chaque instant celte pense'e : ODieu ! s'iletait possible de briser ces grandes ailes , ces ailes de perdition 1 En presence des ev6nements qui se succedaient dans toute 1'Italie, au r6cit des scenes impures qui se passaient a la cour de Rome, une ame aussi exalt6e que celle de Savonarole s'enflammait et .se revoltait tous les jours da vantage.. Pour bien comprendre le fougueux dominicain, il faut se rappeler 1'liistoire de cette poque.
Apres la mort de Pie II (1464), avail commence a se produire cette scandaleuse corruption des pa'pes qu'Alexandre YI devait porter au comble. La mauvaise foi, 1'avarice sans mesure de Paul II furent prompternent connues dans le monde entier; et quand Francois della Rovere lui succ^da (1471) sous le nom de Sixte IV, chacun pr^vit pour I'figlise des anuses encore plus tristes. On assurait publiquemenl que I'^lection du nou^-
(l)Deh! pcrDio, donna,
Se romper si potria quelle grand! ale !
c'est-a-dire -. IS'y aurail-il pas moyen d'abattre cetle orgueilleuse puissance ?