‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 29 sur 42 · SOIS T INTERPRETATION DE LA BIBLE · texte numérisé non relu

SOIS T INTERPRETATION DE LA BIBLE

Quand on coiisidere le grand mouvement de civilisation qui se produisit au seizieme siecle, on trouve qu'au fond de toules les doctrines, de toutes les. discussions, de loutes les guerres religieuses, il yavait un besom universe! de se rapprocher de Dieu. C'est cette aspiration quianimait les savants, qui cre"ait lenouvel enthousiasme , qui donnait la force aux martyrs. Que fut la philosophic, que fut la science moderne, sinon un effort pour mettre en rapport plus intime la creature et le Createur, quoiqu'une exageration fre"quente ait quelquefois 'confondu Dieu a'vec l'homme?Que promirent les nouvelles doctrines religieuses, sinon d'etablir des communications plus directes entre I'hommeetDieu (!), quoique ensuile,par une deviation progressive, elles aient e"te jusqu'a de"truire la liberte htiiuaine ? Pour quiconque refle'chit , ces seules tendances, malgre leurs exces, renouvelaient la civilisation; cet esprit d'amour relevait le genre humain tombe" dans un abime de perversite.

(1) AYCC cette promesse, la Reforme enleva d'abord au scepticismc ainsi qu'au materialisme une bonne partie du genre Imniaia ; elle donna ensuile au catholicisme 1'occasion de la combatlre el de reconque"rir dans la lutte sa force et sa jeunesse : cette opinion est approuve"e par les germing les plus orlhodoxes.

D6ja, vers la fin du xv siecle, nous pouvons remarquer qu'une mysterieuse ardeur s'empare des intelligences et que 1'on se met a fonder des esperances nouvelles sur la puissance des ide"es et des principes. L'impulsion fut donnee par la philosophic alexandrine , qui promettait la vision de Dieu et qui la proposait a i'humanite 1 comme le souverain bonheur. Cette impulsion se communiqua rapidement aux diverses classes de la societe, que le materialisme envahissait de'ja. Mais ti peine les theories mystiques se monlraient-elles dans les livres, que dej chez Savonarole elles avaient la force d'un sentiment inne, qui dominait loute sa vie, ou qui plul6t, on peut le dire, 6tait sa vie m6me. Ses aspirations n'avaient que Dieu pour objet; il n'esp6rait et ne de"sirait qu'une chose : entrainer k sa suite le monde dans la beatitude ins6parable de telles aspirations. C'est a ce point de vue qu'il faut se placer pour examiner la plupart des 6crits religieux duFrere, Merits qui tres-souvent sont la simple manifestation de ses croyances et, pour ainsi parler, du saint desire dont son ame 6tait possedee.

Les opuscules qu'il publia vers i492 consistent dans quatre trait6s, en partie asc6tiques, en partie religieux et moraux, qui ont pour sujet Thumilite, la priere, 1'amour de J6sus-Christ, et la vie des veuves. Nous chercherons a, presenter les id^es de Savonarole le plus fidelement possible, afm que Ton voie bien de quelle fagon son ascendant sur le peuple commenga a s'etablir(l).

(1) Pour reg^n^rer ses contemporains, Savonarole pensait, avec raison, quele plus sflr moyen etait tl'abaisser Porgueil , d'inspirer le

L'humilit6 el la charite, dit-il dans son premier opuscule. (1), sont les deux vertus extremes del'e"difice spirituel : 1'humilite en est le fondement, la charite" en est le couronnement. II faut que le fidele s'abaisse clevant Dieu, se reconnaisse incapable de faire le bien par Iui-m6me , et invoque sans cesse le secours d'en. haut, secours sans lequel ses ceuvres ne seraient que p6ches. Mais il ne suffit pas que 1'intelligence soil persuadee de cette verit6 ; il est ne"cessaire que 1'humilite soit un sentiment profond de 1'ame. La volont6 de 1'homme 6lant libre, il faut que 1'homme tende de toutes ses forces a de~raciner 1'orgueil, et se disposed recevoir la grace; pour atleindre cebut, les actes exterieurs seront non-seulement utiies , mais indispensables. Que le fidele s'humilie devant ses supe'rieurs, devant ses 6ganx; qu'il s'humilie meme devant ses infe"rieurs. Si , arrive" & ce point , il croit avoir montr6 une grande vertu , 1'humilite ext6rieure n'aura grandi qu'aux d6pens de 1'humilite int^rieure et aura perdu lout m6rite. Que 1'homme soit done sans cesse in^branlablement convaincu de sa nullit6.

Dans le traite sur la priere (2), Savonarole dit que la

gout de ces communications intimes avec Dieu qui sont le irsultat de la priere, eteufmde faire aimer r^ellement Je'sus-Christ. II 6crivit en langue vulgaire ses traitfe sur rHumilit^ , sur la Priere, sSir 1' Amour de Jesus-Christ et sur la Vie des vouves parce qu'il se senlait debiteur enversles ignorants et les lardifs a croire. (Note d\i trad. )

(1) Trattafo dell'Umilta, publie a Florence par Antonio Miscomini , juin 1492. Aulres editions : Florence, 1495; Venise, 1538 et

.1547. Andin cite encore quatre editions du quinzieme siecle, sans date. En rendant f ompte de ces opuscules, nous nous attachons autant que possible , selon noire habitude, a reproduire le langage m&me de 1'auleur.

(2) Trattato o i-ero sermone della Oraziono, imprimd a Florence

priere est un des moyens les plus efficaces pour conserver intact le sentiment de I'humilite. II faut que la. priere soit longue , fervente , presque continuelle : cependant , i-appelons-nous toujours qu'elle doit <3tre accompagnee d'humilite 1 et de charite" ; autrement elle n'a aucune valeur. Tant qu'il y a ferveur, on pent dire qu'il. y a priere; et quand on exerce des oeuvres de charite, onpeutdire que Fonprie.

Les memes idees se trouvent beaucoup mieux d6veloppe'es dans le traite" de 1'Oraison mentale (1). Celui qui prie doit parler h Dieu comme.si Dieu etait present , car le Seigneur est par tout , en tout lieu, en (out homme, et surtout dans 1'ame du juste. Que Ton ne cherche pas sur la terre, dans le ciel ou ailleurs; que Ton cherche dans son propre cffiur; que Ton fasse corame le prophete qui s'ecrie : J'ecouterai ce que me dira le Seigneur. L'homme , quand il prie , peut s'attacher aux paroles, c'est une action toute materielle; il peut conside"rer le sens des mots, c'est plutot une etude qu'une priere; il peut enfin fixer en Dieu son intelligence, et c'est la vraie, la seule priere. line faut s'arrfiter a discourir ni sur des sentences, ni sur des expressions; il faut clever son esprit au-dessus de Iui-m6me; il faut se perdre, pour ainsi dire, dans la pensee de Dieu. Arriv6 a cet 6tat, le croyant oublie le monde et ses convoitises; il entrevoit la celeste beatitude. Ges hauteurs sont accessibles a 1'ignorant comme au savant ; souvent meme

par Antonio Miscomini, 20octobre 1492, 14 feuilles. Autres Editions Florence, 1495; Venise, 1538; le quinzieme siecle a publi6 quatre edilions sans indication de lieu , ni de date.

(1) Delia orazionementale,F\QKttcc, 1492-1495. Venise, 1538-1547. II y a eu deux autres editions auxv e siecle, sans date.

il arrive que celui qui recite les psaumes sans les comprendre fait une priere beaucoup plus sainle que le savant capable de les expliquer. En halite', les paroles ne sont pas indispensables a la priere; quand on est vraiment ravi en esprit, 1'oraison vocale devient presque un obstacle et doit e"tre remplace"e par 1'oraison mentale. On voit par Ik combien est grande Terreur de ceux qui prescrivent un nombre d'oraisons determine'. Ce que le Seigneur aime, ce n'est pas la multiplicity des paroles, mais laferveur de 1'esprit (1). Ici, nous rencontrons comme contradicteurs les hommes qui ne sa-. vent.deTendreque les ceremonies et le culte exte"rieur de 1'Bglise. Nous leur repondrons, comme le Sauveur a la Samaritaine : Croyez-moi, 1'heure vient ou vous n'adorerez plus le pere ni sur cette montagne, ni a J6rusalem.,.. Mais 1'heure vient, et elle est deja venue, ou les vrais adorateurs adoreront le Pere en esprit el en ve'rite' (2). Ge qui signifie que le Seigneur veut le culte

(1) Savonarole semble ici semettre en contradiction avec luimfime, car il nous disait lout a 1'heure que nous devons prier sans cesse. La contradiction n'est qu'apparenle ; c'est a Bossuet que nous demanderons de 1'expliquer : La priere perpdluelle ne consiste pas dans : une continuelle contention d' esprit , qui ne ferait qu'e'puiser les forces et donl on ne viendrait peut-6tre pas a bout. Cette priere perpetuellc se faillorsque, ay ant prift aux heuves r6glees , on recueille de sa priere quelques ve'rite's que 1'on conserve duns son cceur et que Ton rappelle sans effort, en se tenant, le plus qu'on peut, dans I'etat d'une humble ddpendance envers Dieu , en lui exposant ses heft soins , c'est-a-dire les lui remettant devant les yeux sans rien dire....Tant que cette disposition dure, on prie sans prier; tant qu'on demeure atlenlif a eviter ce qui met en danger de d6- . plaire a Dieu, el qu'on laclie de faire en tout sa Tolont6, on prie, et Dieu entend ce langage. ( Note (hi trad. )

(2)S. Jean IV, 9.1, ?.?,,

inle'rieur, sans ce're'monies complique'es. Tel 6tait 1'avis de la primitive figlise, qui n'avait pas besoin des orgues et des chants pour e"lever vers Dieu 1'intelligence humaine. Lorsque la ferveur diminua, on imagina les ceremonies pour ranimer les &mes : mais anjourd'hui nous sommes devenus semblables au malade qui a perdu toute force nalurelle et sur lequel les remedes n'exercent aucune influence. II n'y a plus ni ferveur, ni culte inte'rieur; on multiplie toujours les c^re" monies,, et elles restent inefficaces. Aussi venons-nous annoncer au monde que le culte exterieur a seulement pour objet de stimuler le culle iriterieur, et que les ceremonies ne sont que des rnoyens pour r6veiller 1'esprit, Mais le trait6 de I'amour de Je"sus-Christ, dont on vit en pen de temps plus de sept Editions (I), exprime plus clairement encore le mystique enthousiasme de Savonarole. L'amour de Je'sus-Ghrist est un sentiment vif qui fait d^sirer au fidele que son &me devienne pour ainsi dire une partie de I'^me du Christ, et que la vie du Seigneur se reproduise en lui , non par une imitation exte'rieure, mais par une inspiration interieure.et divine, Le fidele voudrait que la doctrine d-u Christ fu,t en lui chose vivante, il voudrait souffrir le me'me martyre r monter mystiquement sur la me'me croix. Get amour est tout puissant et ne peut etre ressenti sans la grace, parce que seul il eleve Phomme au-dessus de lui-m&me

(1) Traltato delVamore di Gesu Cristo , public a Florence chez Anlonio Miscomini, 17 mai 1492. On en fit une seconde edition au mpis de juin de la memo annde. II existe cinq autres editions sans date. Ces Editions des opuscules de Savonarole sont Ires-Cle'gantes -, souvent mfime elles conliennent des illustrations dues aux premiers artistes d'alors.

et unit la creature finie au Cr6ateur infini. L'homme, en re"alite, monte continuellement de i'humanit6 a la divinitS, quand il est anime" par cet amour, qui est le plus doux de tous les sentiments , qui p6netre Tame, se rend mailre du corps et change en une' sorte d'extase la vie lerrestre du fidele.

Nous avons rapporte presqiie textuellement les paroles de Savonarole, parce que cette faQon de comprendre 1'amqur constitue 1'un des points fondamentaux de sa doctrine et n'a pas encore 616 suffisammenl remarquee. La definition donnee par Savonarole manque, il est vrai, de ps6cision : tant6t il dit que cet amour n'est a.ulre chose que la grace ; tantot il affirme. que 1'amour n'est que la charite'. En rdalite , 1'amour participe de la grace et de la charite, sans etre prcisement ni Tune ni 1'autre. Quand la grace se rpand dans Tame de 1'homme , elle y engendre inevitablement la charite; mais sans la grace la veritable charit6 ne peut s'y trouver. II existe cependant un 6tat interm6diaire , ou le croyant, sentant le voisinage et presque le souffle de Dieu, eprouve une ineffable felicit6 et comme une celeste ivresse. Cet etat interieur d'une ame qui va recevoir la grace et engendrer la charite est preeise'ment celui durant lequel , selon Savonarole , nait 1'amour de J6sus-Ghrist ; c'est un etat tout subjectif (1). Le chre'tien ne peut atteindre a la charit6 sans la grace, qui est un don gratuit de Dieu et que notre volonl6 conlribue trespeu a nous obtenir ; mais 1'amour 6tant au contraire une

(l)La charit5, suivant Savonarole, est une consequence delagraco vecue par 1'amc; 1'amour est le sentiment d'une ame qui desire k grace, qui se dispose a la rccevoir et qui en sent deja les approches, (Note du 1rad.}

disposition qui depend de nous, nous pouvons tres-facilement nous Clever a 1'amour. La grace vient alors se r6pandre en nous presque naturelleraent, et la charite s'epanche de notre cosur comrae par necessity. Ainsi, I' amour a la vertu surhumaine de reunir la creature, qui est fmie, au Cre"ateur, qui est inflni, et explique en quelque sorte le.mystere de la liberte humaine et de la toute-puissance divine.

Get opuscule se termine par quelques hymnes et elevations (Laudi e Contemplazioni infiammative), ofr-Savonarole se r6pand en exclamations sur la misericorde , sur la bonte" de Dieu, et exprime avec ardeur le d6sir de s'identifiera.vec Je'sus-Ghrist, demonter sur la meme croix, d'etre perce" par les memes clous, de porter Ja meme couronne d'epines. Si nous lisons cet e"crit avec le sceplicisme de nos jours, nous ne lui trouverons aucune valeur; pour le juger 6quitablement , nous devons re'fle'chir qu'il e"tait destine au peuple , qu'il est simplement l'6cho d'une Ame enivree de son abandon a Dieu et transportee d'un saint enthousiasme, dans lequel elle puisait des consolations ignor6es par nous. Notre appreciation sera plus favorable encore si nous nous rappelons que Savonarole parvint a communiquer cette pieuse exaltation a toute une ville. II fut le premier a pr6voir et a pressentir que ce nouvel amour, que cette nouvelle fervemy en s'emparant des multitudes , re'genjSrerait-et rajeunirait le monde.

Dans le trait6 de la vie des veuves (1), publie des 1491,

(1) Libra delta vita vidwle , editd a Florence, en 1491, par Francesco Bonaccorsi. Audin cite trois Editions, sans cpmpter celle-la : 1'une d'ellesa 616 publiee par Laurent Morgianni, 26 novembre 1496; les deux autres ne por.'cn!: point de date.

Jer6me re'digea pour les veuves des pre*ceptes de morale empreinls d'une rare sagesse. Get opuscule prouve combien est fausse I'opinion de ceux qui nous represenlent Savonarole comme 1'ennemi du mariage, et qui lui attribuent presque 1'intenlion de transformer Florence en un vaste couvent , tandis qu'il enseignait sur ce sujet une doctrine pleine de bon sens. Les veuves, dit-il,. sont, de me" me que les orphelins, sous la protection spe"ciale du Seigneur. Pour elles, le parti le plusraisonnable serait de renoncer aux pens6es du monde , de se donner entierement a Dieu , d'imiter la tourlerelle ,. cet animal chaste , qui , apres avoir perdu son compagnon , ne s'associe a, aucun autre, mais passe tout le reste de sa vie k ge"mir dans la solitude. Neanmoins , si r6ducation de ses enfants, la pauvrete, les exigencesde la chair, poussent la veuve a se remarier, qu'elle le fasse ; mieux vaut prendre cette determination que de s'entourer d'adorateurs, de s'exposer aux calomnies r de rester au milieu de perils sans nombre. Que la veuve qui ne se sent pas assez forte pour observer les strides convenances, pour, garder la reserve difficile de son 6tat, rentre done plut6t dans la dignite d'epouse Quant aux veuves qui ont la conscience d'une plus grande energie et d'un courage e'gal h leurs devoirs ? qu'elles soient le modele de toutes les autres femmes. La bonne veuve doit porter des vetements sombres, vivre solitaire, 6viter le commerce des hommes , 6tre la gravite meme, avoir sur son visage une s6v6rite qui 6carte toute parole Equivoque et tout sourire suspect. Cette vie sera un enseignement continuel pour les autres femmes; aussi est-il inutile que la veuve cherche a donner des avis : elle ne doit conseiller autrui que

quand Toccasion I'exige, et ses exhortations doivent uniquement s'adresser, autant que possible, a ses enfants et petits-enfants. II messied a la veuve s6rieuse de scruler les actions et de rechercher les fautes du prochain ;; il lui messied aussi d'etre ou de paraitre vaine, et, pour sauver 1'es autres, de ne pas veiller sur elle-me'me.

A 1'aide de ces opuscules , Savonarole realisait ses desseins, caril acqu6rait chaque jour davantage 1'estirae cles savants et 1'amour du peuple. Cependant, quoique clans ses trace's philosophiques il cut suivi seulement la raison comme guide, et que dans ses Merits religieux, il se fut complement abandonne" aux sentiments spontane"s de son ftme, il croyait n'avoir point encore assez fait , parce que ses contemporains ne voulaient appuyer leurs convictions que sur des autorite's reconnues. Sans doute, il selaissaitsouvent dominer et entrainerpar ses idees, et se contentait de les affirmer comme des veril6s irrefragables ; sans doute, son exaltation religieuse lui faisait croire qu'il 6tait en rapport direct avec la Divinite", , et il ne pensait pas que ses visions de 1'avenir eussent besoin de confirmation (1). Mais quand il s'agissait de convaincre les esprits rebelles, d'abatlre Torgueil et les imporlunile's des savants, de persuader au peuple des choses extraordinaires , alors I'autorit6 d'un livre devenait indispensable. Or>

(1) Au commencement de la Bible de la Magliabechiana, on trouve , parmi beaucoup d' autres notes, cette remarque : ConemurUaScripturas exponere, ut cib infidelibus non irrideamur; au fond, cela voulait dire : Mes \isions viennent directement de Dieu ; elles n'auraient done pas besoin de confirmation si les hommes d'aujourd'hui n'etaient pas incre'dules. Ces remarques marginales, rappelous nousle , n'^laient e"crites par Savonarole que pour son usage particulieiv (Voir la note placde a la fin de ce chapitre. )

quelle autorite plus haute Savonarole pouvait-il accepter que celle de la sainte Ecriture?' Qui aurait ose resister a la parole de Dieu? La Bible, d'ailleurs, avait ete 1'amie la plus fidele de ses jeunes annees, la consolatrice de ses douleurs; c'est la Bible qui avail forme son esprit. II n'y avait pas un seul verset qui ne se flit grave dans sa memoire, pas une page qui n'eut 6te" de sa part 1'objet d'un commentaire, et qui ne lui cut fourni quelques pensees pour ses sermons. A force de me'diter la Bible, Savonarole avait cesse de la regarder simplement comme un livre. Elle etait devenue a ses yeux un monde vivant et parlant, un monde infini, oil il trouvait 1'explication du passe" et 1'annonce de Pavenir. Des qu'il ouvrait les Ecritures, il s'exaltait sans mesure; il croyait lire les revelations du Seigneur ; il trouvait, pour ainsi dire, dans le texte sacre", le microcosme de 1'univers et I'alle'gorie de toute 1'histoire du genre humain. Gette 6tude se servait d'aliment k elle-m6me. Les marges du Livre ve'nere ^taient couvertes par Savonarole d'interminables notes, oil il marquait les differentes inspirations du moment, les interpretations multiples de chaque passage (1).

Ge n'est qu'en examinant ses sermons qu'on pourra se rendre compte de 1 'usage' vari6 qn'il sut faire de la Bible. Cependant, pour en donner des a present une ide"e g6n6rale, nous dirons que, outre 1'interpre'tation litt^rale, on rencontre sur chaque passage de la Bible une inter-

(1) Dictis qtise aperla credimus, cum interjccta aliqua obscuriora invenimus, quseri quibusdam stimulis pungimur ut ad aliqua altioru intelligendum vigilemus ; et tune obscurius perlata senliamus ea eliam quae aperta putaviraus. ( Annotations autographes sur les marges deia Bible que possede la Magliabechiana).

pr6tation spirituelle, morale, a!16gorique et anagogique. Pour mieux nous expliquer, prenons corame exemple le premier verset de la Genese : Au commencement Dieu crea le ciel et la terre; etc. Suivant le sens spirituel, le ciel et la terre signifient Fame et le corps ; au point de Yue moral, ils indiquent la raison et 1'instinct. Le sens allegorique est double en ce qui regarde 1'hisloire de l ! Eglise hebrai'que et 1'histoire de I'Eglise chretienne : dans le premier cas, par le ciel et la terre il faut entendre le grand pretre etle roi du peuple hebreu ; dans le second cas, c'est au peuple 61u et au peuple des gentils, au pape et k Pempereur que le texte fait allusion. Enfin, d'apres le sens mystique, qui a rapport al'Eglise triompharite, le ciel et la terre, le soleil, la lune-et les etoiles doi- Yent appeler notre pens6e sur les anges, les hommes, Jesus-Christ, la Vierge, les bienheureux, etc. (1).

De cette fae.on, Savonarole decouvrait dans la Bible la confirmation de toutes ses pens6es, de toules ses inspirations, de tous les sentiments proph^tiques que lui sugge>ait son esprit. II n'y avait aucune affaire, grande ou petite, publique ou privee, sacr^e on profane,^ laquelle ne correspondit, selon lui, un passage des livres saints. Gependanf, il recommandait ei chacun de ne se livrer qu'avec circonspeclion a cette 6tude. Elle exige, disait-il, la connaissance de la langue et de 1'histoire, une lecture assidue , une familiarit6 de tous les jours (2). Nous devons prendre garde de ne pas aller

(1) Yoir la note insdree & la fin de ce chapitre.

(2) Ad charitatem, familiarilatemque Cliristi non pervenerit quisquisSacraeScripturaedeliciis abundare non contendit.

Sic, si familiaritate alicui bomini ignoto conjungamur, usu colloquii ejus etiam cogitationes indagamus , dum alia ex aliis colligimus ; ex

centre la raison, conlre les opinions regues par 1'Kglise et par les docteurs (1), de ne pas forcer le sens de I'&tt-hure par attachement a nos propresvues; ce serait raettre notre intelligence a la place de la parole divine (2). Or, quel sera le guide du fidele au milieu de

quibus cognoscimus aliud esse quod voces inlimant el aliud quod sonant : Ha summe augendum cum accedimus in Scripluris ct in eis assuescimus ; nam nobis loculiones earum innbtescunt. .

Intelligentia dictorura ex causis est assumenda dicendi, quia nott scrmoni res, sed rei est sermo subjectus. Vide Hilarimn. Optimus lector dictorum inlelligenUam expectetex dictis, potius quam imponat, ct retulerit magis quam allulerit, ne cogat id videri dictis conlineri quod anle lectionem prjBsurapserit intelligendum. Cum ergo de rebus, dictis sermo est, cohcedarnus Deo sui cognilionem, dictisque ejus pia \eneratione famulemur. Ibidem. Ces annotations sont quelquefois fort belles et confirment tres-frequemment tout ce que nous avons dil sur 1'independance d'esprit de Savonarole. Elles pourraient nous fouriiir de petits traites in^dits, des commentaires complels sur certains psaumes (voir, par exemple, le psaume 9i dans la Bible de la Magliabechiana) et sur certaines parties de 1' Apocalypse ; chacun de ces trailes formerait un opuscule s6pare.

(1) In exponendis Scripluris, semper grammaticum utamur sensum, videlicet literalem primo ; et ubi sunt plures sensus, eum maxime sequimur quern plures gravioresque sequunlur, prxsertim cum seqmtur ewn Ecclesia Romano, : non spernenles tamen expositiones contrarias aliorum Sanctorum.

Circa ea que ad fidem pertinent, quaeiam sunt de substantia , lit articuli ; et circa lisec non licet contrarium opinari : el qusedam non sunt de substantia, ut diverse doctorum expositiones ; ct circa IIKC contingit opinari contraria.

. Quia lumine super rationali Scriplura est, non debemus ab cxpositione Sanctorum recedere , maxime in sensu literal! , ne labamur in ba3resim; ne etiam ab infidelibus irrideamur, et falsa pro veris asseramus; neque etiam debemus earn exponere conlrarie ad philosophiam naluralem. Ibidem.

(2) II semblait lui-memecraindre detomber dans ces erreurs, car on trouve conlinuellement des notes oh il s'avertit de se tenir sur ses gardes, comme on le voit dans quelqucs-nnes des notes citees

celte mer pe"rilleuse, au milieu de ce labyrinthe inextricable pour la raison humaine? Ce sera la grace divine. Que le croyant se prepare done h la lecture de la Bible .par une grande purete de coeur, par 1'exercice continue! de la charite", par le d6tachement des choses terrestres ; car il ne suffit pas d'aborder ce livre avec 1'esprit seul , il faut 1'interroger avec 1'ame et avec le cceur. 1 Alors settlement le fidele pourra pe'ne'trer sans peril dans le monde infmi des ficrilures sacre'es, et posseder la lumiere indispensable au salut. Mais cette lumiere n'est pas accorded a tons e"galemenl. Dieu envoie souvent sur la terre des liommes auxquels il donne une lumiere particuliere pour qu'ils 6clairent les multitudes : ce sont les docteurs de 1'Eglise ; Dieu parle lui-me'me a leur 'esprit etleur rdvele par une communication directe ce qui est cache" au reste de 1'humanite, parce qu'il veut que ces homines soient les guides et la lumiere des fideles (1).

Malgre" toutes ces pr6cautions, Savonarole s'etait plac6 sur le bord d'un precipice, ou il lui etail tres-difficile de ne pas tomber. Avec un systemc

plus haul, et comme on pent s'en apercevoir dans celle-ci : Cave ne voluntas prsecedat intelleclum, aut etiamintellectustuus intellectum Dei in Scripturas, ut veils illas exponere sicul prius concepisti e\ luo sensui aptare : sed potius earura intellectui te ipsum accomoda, ut scraper dicil Hilarius.

La pensee suivante se trouve aussi tres-souvent r6pe*t^e : Nc cliam ab infidelibus irrideamur el falsa pro veris 'sumamus, non debemus Scripturas exponere contra plulosophiam naturalem verara. Si nos Dominus doceret aliud per lumen nalurale, aliud conlrariuni per lumen supranaturale, baud dicerent homines eum decipere aut errare. Ergo Scriptura est summa philosoptiia vera, quia verum vero consonat. Ibidem.

(1) Ibidem.

d'interpr&ation si large et si vane", il n'y avail aucun raisonnement qui ne put recevoir la sanction de la Bible. Si Savonarole se laissait 6garer par la souplesse de son imagination , les Ecritures sacre"es, au lieu de lui servir de frein, devaient le pousser a de nouvelles exagerations. Toutes les fois que les visions etranges de 1'avenir se presenterent a son esprit exalte, toutes les fois qu'il enlendit dans 1'air des voix sinistres qui lui pr6disaient les fleaux pres de frapper 1'Italie et 1'Eglise, la lecture de la Bible encouragea ses tendances mystiques et les affermit d'autant mieux, que la foi et la since>it6 de son ame e"taient plus grandes. Mais nous aurons 1'occasion d'examiner ce point plus longuement; qu'il nous sufiise pour le. moment d'avoir expose" d'une maniere g6nerale le systeme de Savonarole.

NOTE sun L'EXEGESE BIBLIQDE DE SAVONAROLE ET SUB QUELQUES

Page 1