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GHAPITRE VIII. .
SAYONAROLE SE DECLARE HOSTILE A LAURENT LE MAGNIFI- QUE. IL PRECHE LA PREMIERE EPITRE DE SAINT JEAN.
Comme le peuple se pressait toujours de plus en plus ei Saint-Marc, et que I'e'glise n'etait plus capable de contenir la foule, Savonarole, pendant le careme de 1491, precha dans la cathedrale, ou sa voix retentit pour la premiere fois. A partir de ce moment, il parut exerccr en chaire un ascendant absolu sur le peuple, dont il devint Pidole et dont l'enthousiasme redoublait chaque jour. Les tableaux traces par le Frere enlrainaient 1'imagination de la multitude; les menaces des cMtiments futurs avaient une'force magique sur les esprits, parce que tout le monde semblait pressentir de terribles catastrophes.
C'est la pre"cise"ment ce qui commenc/ait a troubler Laurent de M6dicis et ce qui suscitait chez les amis de ce personnage une certaine opposition a Savonarole. Cinq citoyens (1), parmi les principaux de Florence, furent envoy6s un jour au c61ebre tlominicain pour lui repr6senter les perils qu'il faisait courir a lui-meme aussi bien qu'a son couvent, et pour
(1) Voici les noms dc ces citoyens : Domcnico Bonsi , Guidantonio Vespucci, Paolantonio Soderini, Francesco Valori et Bernardo Uuccellai, cousin de Laurent. (Note du Trad.}
lui conseiller la moderation. Savonarole interrompit promptement leurs observations en disant : Je vois a que vous ne venez pas de vous-memes, mais que vous etes envoyes par Laurent. Dites-lui qu'il s'appre" te a iaire a penitence de sespe"ches, carle Seigneur n'epargne personne etn'a pas peur des princes de la terre. Le Prere elait tres-fier de 1'independance que lui valait le caractere ecclesiastique et il voulait, des le principe, abantlonner la coutume, enracinee a Saint-Marc, de se plier et de s'abaisser sans cesse devant les Medicis. Quand les citoyens charges de lui adresser des remontrances 1'eurent averti qu'il pouvait etre exile/ il repondit : Je <( ne crains pas vos exils, parce que votre cite n'est qu'un (( grain de lentille sur la terre. Mais, quoique je sois un etranger dans cette ville, tandis que Laurent en est le premier citoyen, je doisyresler et il en devra parlir. Savonarole ajouta ensuite, sur la condition de Florence, des paroles qui donnerent a. ses auditeurs 1'opinion la plus haute de son intelligence politique. Vers le meme temps, comrne il se trouvait dans la sacristie de Saint-Marc en pr6sence de plusieurs personnes, il afflrma que I'etat de 1'Italie changerait bient6t et que la mort ne tarderait pas a alteindre Laurent le Magnifique, le pape et le roi de Naples (!).
(1) Ces fails sont rp6ts dans Burlamacchi, dans Pic et dans la lei- Ire de Girolaino Benivieni a Cle'ment VII, lellre que possede la bibliolheque Ricoardi (Cod. 2022) el qui a e"le publie'e a la fin de la Storia fiorentina de Varclii (e"dilion Le Monnier, 1857-1858. 3 vol.). Voir aussi : Extracto d'una epistola Fratris Placidl de Cinozzis, ordinis prxd. S. /I/am de Florentia : de vita et moribus Rev. P. F. Hieronymi Savonarola, etc. (Cod. Rice. 2053). Fra Benedelto parle ^galeinent des in6mes fails dans son 6crit inedit sur les prophecies deSavona-
L'irritation des Me"dicis augraentait cependant i tel point que Savonarole, se recueillant profonde"ment, crut devoir re'fle'chir sur les murmures continuels et les contradictions toujours croissantes de certains citoyens, peu nombreux mais puissants. II aurait voulu, pour quelque temps du moins, se borner a des pr6ceptes de morale et de religion. Mais il trouva qu'un pareil changement etait beaucotip plus facile a projeter qu'a mettre en pratique. II raconte dans sonabrege" des revelations (Compendia di Rivelazioni) la lutle inutile qu'il soulint contre Iui-m6me pour modifier sa facjon de precher. a Tout ce qui m'eldignait de mon premier dessein me causait un decouragement subit, et chaque fois que je me"ditai de suivre une autre voie, je me.pris aussitftl en haine. Je me rappelle qu'ayant a pitcher dans la calhedrale en 1491 (1), jeresolus, quoique j'eusse deja prepare mon sermon, de passer iries visions sous site lence et de n'en plus parler a 1'avenir. Dieu m'est temoin que, durant toute la journe'e du samedi et durant la nuit suivante jusqu'au matin, je lultai contre moimeme : toute autre route, toute aulre doctrine. me fut interdite. Au lever du jour, etant faligu^et abattu par une aussi longue veille, j'entendis, pendant que je priais, une voix qui me dit : Insense" , Dieu veut que tu suives la meme voie, ne t'en apergois-tu pas?
role (Magliah. 01. XXXIV, Cod. 7 : Secunda Parte delle Profezie dello incliio Martiredel Signore llijeronlmo Savonarola ). Ce travail esl la seconde partie d'un ouvrage qui avait pour litre Nova Jerusalem : la premiere parliesemble mainlenant perdue. Dans cemanuscrif, on trouve aussi un pelit portrait de Savonarole : c'est une des rares ininialures authenliques de Fra Benedelto.
(1) LViginal porle 1490, selon 1'usage des Florenlins qui faisaient comrnencer 1'aun^e le 28 mars.
Aussi , je pronongai, 'ce. jour-li , mi sermon qui fit (i trembler 1'auditoire (1). Assur6ment, Savonarole e"tait lie" pour ce genre d'61oquence en quelque sorte belliqueuse. Persuade" qu'une mission divine s'imposait & lui, il etait a peine en presence du peuple qu'il se sentait exalte", entraine* par le cours de ses pense"es ; alors son imagination s'enflammait, son e"nergie redoublait. Mais s'il eul e"le force de se faire violence , il n'eut certainement pas reussi a trouver les couleurs de ses images, les traits puissants de son eloquence.
Au mois de juillet de la meme annee (1491), il fut e"lu prieur de Saint-Marc. En le mettant plus en.vue et en lui donnant une position plus haute, les fonctions dont il venait d'fetre invest! augmentaient son independance, Des le principe, il refusa de se conformer a 1'usage qui imposait au nouveau prieur 1'obligation d'aller porter le temoignage de son respect et de son obe"issance a Laurent le Magnifique. Je ne dois, dit-il, mon election qu'aDieu, c'estalui quejepromettrai d'obelr. Laurent, de son cot6, se plaignait amerement. Yoyez, s'6criaitil, un Stranger est venu dans ma maison et il ne daigne meme pas me faire visite (2). Cependant, comme Laurent ne voulait pas se mettre en hostilite avec le prieur d'un couvent, ni faire trop decas d'un moine, il chercha a se le concilier par la douceur. II alia plusieurs fois entendre la messe a Saint- Marc, et se promena ensuite dans le jardin sans que Savonarole quitlat ses travaux pour lui tenircompagnie. L'auslere dominicain jugeait severementle caractere de Laurent; il savait toutle tort
(1) Compendium revelatlonum. Voir I'^dition de Quetif, p. 227.
(2) Burlamacchi, p 20 et suiv. ; Pie ; Barsanti ; Razzi, etc.
.que ce personnage avail cause a la morale publique, et il ne voulait pas s'approcher d'un tyran qui etait a ses yeux non-seulement 1'ennemi et le destructeur Je la liberte, mais le principal obstacle a 1'ame'lioration des moeurs du peuple et au re"tablissement de la vie chr6tienne. Lorsque Laurent reconnut I'inutilite" des moyens auxquelsil avaiteurecours, ilenvoyaau convent de riches presents et d'abondantes aumones. Mais ces precedes devaient naturellement accroitre le m6pris que de"ja il inspirait au Frere. Savonarole fit en chaire quelques d6daigneuses allusions a cette conduite, qui, disait-il ; 1'affermissait de plus en plus dans ses resolutions. Peu apres, il trouva dans le tronc des aumones une certaine quantity de pieces d'or, qui ne ponvaientvenir que de Laurent; il les envoyaaux Buoni UominidiSan Martina, pour que ceux-ci les dislribuassent aux pauvres, declarant que le cuivre et 1'argent suffisaient aux besoins du couvent. Ainsi, fait observer Burlamacchi, Laurent finit par se convaincre qu'il n'avait pas trouv6 le terrain ou il pouvait planter sa vigne (1).
Laurent le Magnifique n'6tait cependant pas homme a c^der aussi vite. Pour diminuer 1'influence toujours croissanle du nouvel orateiu 1 sur le peuple, il poussa fra Mariano a reprendre ses predications. Ce moine avait toule l'imptuosite, toute la malignite, toute 1'hypocrisiedes pedants, etjusqu'alors il avait semble se rejouir des succes de Savonarole ; mais a peine eut-il 616 charge par Laurent de combattre le religieux de Saint-Marc, qu'il remplit cette mission avec un joyeux empressement. Le jour de 1'Ascension, il devait pr^cher
(l) Burlamacclii, p. 20 cl suiv. ; Barsanti , etc.
SUP ce passage dela Bible : Non est veslrum nosse tempora vel momenta (1). Toute la ville en etaitinformee; aussi une foule nombreuse accourut-elle pour 6couter le sermon. Mais fra Mariano se laissa trahir par son eraportement. 11 langa contre Savonarole des accusations de toutes sortes, 1'appelant vain et faux prophete, propagateur de scandales et de clesordres; et il poussa si loin 1'insolence el la bassesse de son langage qu'il degouta 1'auditoireet perdit en un jour une reputation laborieusement acquise pendant de longues annees. Les attaques qui, dans la pense"e de Laurent, devaient de"conside"rer Savonarole, contribuerent done ci son triomphe. Le meme jour, J6rome avait prech6 sur le meme texte, I'interpr6lant en faveur de sa doctrine. (2). II resta des lors absolument maitre du champ de bataille. Fra Mariano n'osa plus remonter en chaire (3). II affecta d'accepter sa deTaite avec indifference et invita Savonarole
(1) Non est vestrum nosse tempora vel momenta quce Pater posuit in sua polestate. Actes des Apotres I, 7. ( Note du trad. )
(2) Dans son Compendium revelationum Savonarole explique sa pensee sur le passage emprunte aux Actes des Apotres : Le lentateur dit : Comment peux-tu connaitre le temps de la renovation de 1'Eglise, puisqu'il est ecrit : Ce n'est pas a vous de savoir les temps, etc? Je r^pondis : Remarquez bien ces paroles. II ne s'agit pas ici de tous les temps, ni de tous les moments, mais seulementdeceuxquele P6re a reserves a son souverain pouvoir, telsquele jour du jugement, dans lequel Josus-Christ retablirale royaume d'Israe'l. Yoilale royaume dontles disciples parlaient, quoiqu'ils necomprissent pas quel devait en 6lre le rctablissement. II est certain queletemps du deluge I'ut re" ve'le a No6 , que les soixante-dix amides de la captivil6 t'urent reveres i J^remie, que les soixanle-dix semaines de I'av6nemenl du Christ furent revelees h Daniel , que plusieurs autres prophetes ont conini d'avance les temps marques et les ont posilivement annonc^s. " (Note du trad. )
(3) Pic, Burlamacchi, Barsanti, Razzi, etc.
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a venir visiter son monastere. Apres avoir c61ebre ensemble une messe solennelle, les deux religieux 6changerent les paroles les plus courtoises. Mais le moine auguslin avail ressenli jusqu'au fond de 1'ame 1'humiliation qu'il avail subie. Avoir ete regards comme le premier pre"dicaleur de 1'Ilalie, avoir presque annihi!6 Savonarole an momenl ou celui-ci, re'cemment arrive a Florence, remporlait d'e'clatants 'succes, et ensuilc se trouver vaincu, publiquement abaisse", c'elail une situation qu'il ne pouvail supporter sans rancune. A parlii 1 de ce momenl il jura dc se venger, el, nourrissant dans son eoBur une haine profonde centre Savonarole, il nc cessa de lui susciter des perils el des ennemis. II reussit meme a devenir 1'un des principaux auteurs de la ruine du celebre dominicain.
Laurent voyait ses plans dejou6s. Se sentant atteinl dep de la maladie qui devait le conduire au tombeau, il se lassa de luller avec un homme dont il commen- <jaitma!gr6 lui a faire chaque jour plus de cas et laissa Jerome pr6cher librement.
Jusqu'ici nous avons pen par!6 des sermons de Savonarole, parce que les sermons qui porlent la date la plus ancienne sonl ceux qu'il fit sur la premiere epilre de saint Jean, et ne peuvent se rapporter a un lemps ant6rieur a Panne'e i49i. Nous allons mainlenant les passer en revue. 11 est vraimenl Ires-difficile de rendre compte .avec exactitude d'un pareil recueil de sermons, car on ne renconlre ni unite dans les sujets, ni enchainement entre les differentes parties; la nature d'esprit et les Eludes du Frere Irahissent d'ailleurs un certain desordre; aussi a-t-on peine a Irouver un point de deparl satisfaisant el ne sail-on par ou commencer. Sa-
vonarole debute toujours par un passage de la Bible, autour duquel il rassemble, d'ap.res le systeme d'interpre"tation que nous avons expose 1 , toutes les id6es Ihe'ologiques, politiques et morales qui se presentent a lui, les confkmant par quelque nouvelle citation biblique. Ainsi se forme une rnasse Wte'rogene de mat6riaux co'nfus, parmi lesquels le lecteur se perd. Tout a coup, cependant, Savonarole brise ces entraves; le discours est tombe sur une question vivanle, qui inte*resse aussi profondement le pre"dicaleur que les auditeurs. L'imagination du religieux s'exalte, les images grandioses surgissent devant son esprit; sa voix devient plus sonore, son geste plus anime", son regard plus ardent; il acquiert alors de 1'originalite ; il est grand et puissant orateur. Mais bientot il se replonge dans ce monde artificiel d'ide"es mal Ii6es entre elles et mal dig6r6es, pour en sortir encore et y .renlrer de nouveau, sans jamais parvenir a prendre un essor absolument libre, el sans jamais subir une complete domination. Quand.on lit et qu'on examine avec soin ces sermons, on est force" de conclure que Savonarole 6tait 116 orateur, mais qu'il manquait d'art. Lorsqu'il etait sous 1'empire d'un sujet palpitant, la nature lui tenait lieu d'art : c'est alors seulement qu'il s'elevait jusqu'a l'61oquence. Si nous le comparons a ses contemporains les plus renomm^s, comme Attavanti et Fra Roberto da Lecce, qui restaient esclaves de la scolastique et qui n'abandonnaient les sentiers batlus que pour descendre a des bouffonneries inconvenantes sous les voutes d'une 6glise , il nous paraitra sublime, m6me dans les passages ou il fut le moins bien inspire. En e"tudiant ses sermons avec patience, on remarquera que les pages
les plus faibles offrent ga et la une foule d'idces secondaires et d'observations particulieres qui ajoutent au merite du penseur, m6me quand elles nuisent au merite de 1'orateur.
On peut trouver un exemple de ce que nous venous d'avancer, en lisant les dix-neuf sermons surla premiere epitre de saint Jean. Ges sermons, de date incertaine, paraissent avoir 6te prononc6s pendant 1'avent de l'anne"e 1491. L'auteur y expose longuement les mysteres de la messe, en y joignanl des preceptes et des conseils judicieux a 1'usage du peuple. Expose? 1'ordre et la matiere de semblables discours, ce serait en donner une ide"etres-imparfaite; mieux vaut choisir Iespens6es et les fragments qui repr6sentent pour ainsi dire tout le reste. Parmi les passages qu'on pourrait noler, ily en a plusieurs sur la parole de vie, dans lesquels 1'orateur semble s'etre parliculierement complu. Gertaines personnes peuvent trouver ces pensees artiflcielles et sans importance; mais quiconque les considere avec attention, en refle'ehissant a 1'etat des etudes the"ologiques et de I'enseignement religieux a celle e"poque, est frappe de leur originality et reconnait chez Savonarole une force intellectuelle tres-superieure a celle de tous les predicateurs d'alors. La parole humaine, dit le Frere, procede par mots s6pares, par une succession de syllabes; pendant qa'une partie de la parole vit encore, les aulres parties retombent dans le ne"ant; des qu'un. mot tout entier est prononc6, il n'existe plus. Mais le verbe ou la parole divine n'a pas de parties; cette parole precede avec unite, suivant son essence indivisible, se repand dans la creation, vit et demeure e"ternellement comme la lumiere celeste, dont elle est la compagne. Aussi
est-elle la parole de vie, ou plut6t elle est la vie meTne ; elle ne fait qu'un, elle coexiste avec le Pere. Nous attribuons, il est vrai, diffe"rents sens au mot vie. II signifie pour nous tantot 1'existence merne desvivants, tantot leurs occupations; nous disons : la vie de cet homme est la science, la vie de cet oiseau est le chant. Mais il n'y a ve>itablement qu'une vie, qui est Dieu, parce qu'en lui seul tout puise son existence. Gette vie est la vie bienheureuse qui est la fin de I'homme et qui contient la felicite" 6lernelle , absolue. Non-seuleraent la vie terrestre est trompeuse, inais on n'en peut jouir pleinement parce qu'elle manque d'unile'. Si tu aimes les richesses, tu dois renoncer aux sens; si lu t'abandonnes aux sens, tu dois renoncer a la science ; et si tu poursuis la science, tu ne jouiras pas des fonctions publiques. Mais les plaisirs de la vie celeste sont tous re'unis dans la vision de Dieu , qui est le supreme bonheur (-1). H
L'auteur s'arrele a developper longuement ces idees ; mais plus souvent encore il s'eleve centre les mo3urs .depravees du siecle et condamne un a un les vices dominants. Voici, par exemple, comment il parle contre le jeu : Si vous voyez, pendant ces jours destines a la penitence, des hommes se livrant au jeu, ne croyez pas que ce soient des chre'tiens : ils sont pires que les infideles; ils sont les serviteurs du diable et ils en
(1) Sermons sur la l ra epitre de saint Jean. Toir tout le premier sermon, le cinqui&me et le sixieme , passim. Nous citerons 1'edilion dePrato, 1846, parce qu'elle est la plus facile a trouver. Nous avertissons, cependanl, qu'elle est mutilee dans quelques parties ; il sera done bon, si Ton tient au lexte exact, de la comparer avec reMiUon italienne de Yenise (1547 ) et avec 1'e'dition latine de 1536.
ceMebrent les Kites. Ce sontdes hommes avides, de& blasphemateurs, des medisanls, qui dechirent la r6putation d'autrui, qui sement la calomnie, qui encourent la haine de Dieu; ce sont des voleurs, des homicides, dont le coeur est plein d'iniquit6s... Je ne vous permets en aucune fagon de jouer durant ces
fetes : vous devez rester conlinuellement en priere ,
(t rendant sans cesse graces a Dieu au nom de Notre- Seigneur Jesus-Christ. Sera maudit quiconque jouera et raaudit quiconque laissera jouer ; maudit le pere a qui jouera en presence de son fils; maudite la mere qui jouera en presence de sa'fille... Tu seras done maudit, qui que tu sois , si tu joues ou si tu consens <( qu'on joue; tu seras maudit dans la ville, maudit dans la campagne; seront maudits ton froment, ta depouille mortelle; maudits le fruit de tes entrailles, les produits de ta lerre, tes troupeaux de bopufs et de brebis; ou que tu ailles tu seras maudit (1). Remarquons aussi ce passage contre 1'usure et les gains immodere's. Vous, done, qui vous montrez si avides, vous ne vivez pas bien, ni vous ni vos enfanls; vous avez (f invente une foule d'artifices pour realiser de gros gains avec votre argent; vous avez imagine une foule d'operations que vous qualifier de 16gitimes et qui sont absolument iniques , vous avez corrompu les
fonctionnaires et les magistrals Personne ne peut
vous persuader que ce soil un pdche" d'exercer 1'usure ou de faire d'injustes trafics, et vous damnez vos
umes en pre"tendant vous justifier On'n'a plus
honte de prefer a un taux tisuraire, on regarde m&me
(1) Sermon X (p. 93-0'i dans Million dcPralo).
comme fou quiconque agit autrement; ainsi s'accomplit en vous la parole d'Isaie : A I'exemplc de Sodome et de Gbmorrhe, ils se sont vante"s de leur pe'che' et ne Font point cache. On peut e"galement vous appliquer le mot de Jere"mie : Tu t'es fait un front de couriisane, tu n'as pas voulu rougir. Vous dites : u La vie bonne et heureuse consiste dans le gain ; Jesus- A( Christ dit pourtant : Heureux les pauvres en esprit r u parce que le royaume des cieux leur appartient. Vous (i dites : La vie heureuse consiste dans les plaisirs et la <( volupte"; et Je'sus-Christ dit : Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ilssefont consoles. Vous dites : La vie heureuse consiste dans la gloire; et Jesus-Christ u dit : Bienheureux ceux qui seronl perse'cute's et meu prise's par les homines. La vie s'est manifested , et <( personne ne la recherche, personne ne la desire, personne ne se 1'approprie. Le Christ se plaint done de u vous. Ayant beaucoup souffert pour reveler la vie qui <( devait sauver Thumanite tout entiere, il a contre vous un juste motif d'irritation ; il vous dit par la bouche (( de son prophete : Je me suis fatigue a force d'appeler; je me suis enroue. a crier tout le jour par la voix des prMicateurs, et personne n'e'coute (1).
Ailleurs , Savonarole s'adresse au coeur des assistants et tttche d'e"mouvoir le peuple afm de le conduire au bien. Oh! si je pouvais vous persuader d'abandonner <( les choses terrestres pour les choses eternelles ! Ger- ' les, si Dieu accordait cette grace a moi et ^ vous, je <( m'estimerais heureux dans cette vie, Mais c'est la un don de Dieu : Personne ne pent venir a moi , dit le-
(I ) Sermon V, p. 'i7-50.
Seigneur,)) asimonperene I'altire.i) Ilm'estimpossible d'eelairer I'int6rieur de vos ames;je nepuis que frapper vos oreilles ; cependant, a quoi bon, si lefond de votre intelligence n'est pas 6claire", si votre coeur n'est, point enflammS?... (1) Et ceite disposition intellectuelle ou morale, qu'est-ce qui pourra la produire, a sinon la parole de Dieu ? Efforcez-vous de faire a 1'egard a de cette parole ce qu'on fait avec le grain qu'on broye et qu'on moud pour en tirer la farine. Autrement, a quoi servirait d'avoir des greniers bienremplis? A quoi servirait de possMer le tresor des saintes Ecritures, si Ton n'en tiraitpas le sens spirituel? Je chercherai done a faire 1'offlce des apdtres en vous expliquant les Livres Sacres ; c'est a vous qu'il appartiendra de mettre en pratique la parole de Dieu , et de n'en pas etre simplement les auditeurs (2).
Mais Savonarole se surpassa lui-meme en exposant 1'evangile de TEpiphanie. Son sermon se distingue nonseulement par 1'imagination, par la tendresse, mais par un art consomme. J6sus e"tant n6 a Bethleem en Jud6e, au temps du roi Herode, les Mages de TOrient arriverent a Jerusalem et demanderent : Ou est 1'enfanl qui est n6 parmi les Juifs? car nous avons vu son etoile en Orient, et nous venous avec des presents pour Tact dorer. Remarquez les paroles et observez les mys-
teres Voici done que celui par qui lout a ete fait
est n6 aujourd'hui dans le temps. Le principe de toutes choses, apres avoir cre6 1'univers, nait et a pour mere une jeune vierge Voici que celui qui porle le
(1) Sermon VI, p. 52.
(2) Sermon V, p. 43, 44.
monde dans sa main est porte par une vierge. Voici que celui qui est au-dessus de tout commence a avoir unepatrie; il commence a e"tre le compatriote des hommes, le frere des homines. et le fils de I'homme. Yoici que Dieu s'approche de vous! Cherchez le Seigneur, pendant qu'on peut le trouver, invoquez-
le pendant qu'il est la II est certainement le
pain qui descend du ciel et qui vivifie le cceur des anges et des hommes ; il veut 6tre la nourriture com--
u mune aux hommes et aux anges
Soyez done, attentifs, mes freres, et ne vous laissez pas distraire'. Ouvrez vos yeux et voyez quels sont ceux qui viennent. G'est vers vous que je crie, 6 hommes, et ma voix s'adresse aux enfants des hommes : Void les Mages; void les Chaldeens; void des personnages qui ne sont pas nes par mi les chr6tiens, qui n'ont pas 6te" baptises, qui n'ont pas ete Sieves dans la loi evangeUique, qui n'ont pas ele fortifies par les nombreux sacrements de 1'Eglise , qui n'ont point entendu les predications. Void les Mages de I' Orient; ils viennent du milieu des nations depravees et perverses; ils viennent de contrees lointaines , de regions ecarte"es ; ils ne s'inquietent ni de la depense, ni de la fatigue, ni des perils. Ils sont venus. Quand sont-ils venus ? quand le monde entier etait Iivr6 a ridolatrie , quand on adorait des pierres et des morceaux de hois , quand la terre 6tait couverte de te"nebres epaisses, quand
. Thumanite etait plong^e dans le vice Quand sont-
ils venus? quand Jesus etait petit, quand il 6tait cou'che' sur de la paille, quand il montrait encore sa fragility quand il n'avait pas encore op6re de miracles Nous cwons vu son etoile en Orient, 1'etoile qui
annonce sa naissance. Us ont vu l'6toile. Aucun autre prodige. Les aveugles n'ont pas recouvr6 la vue,.les morts ne sont pas ressuscite"s , il ne s'est point ac- (t compli d'autres fails surnaturels. Et nous sommes . (i venus pour I'adorer. Nous avons parcouru une longue route , dans la seule intention d'adorer la trace de ses pas. Si nous pouvons le voir, si nous pouvons I'adorer, si nous pouvons le toucher, si nous pouvons lui offrir nos presents, nous nous estimerons heureux. Nous avons quitte notre patrie , quitte nos parents , quitte nos amis, quitte nos royaumes, quitte" nos richesses ;. nous n'avons fait un voyage si long et si rapide, nous n'avons couru tant de perils que pour I'adorer. Cela nous suffit, cela vaut mieux que nos royaumes, cela (( nous semble pr6fe>able a notre propre vie..... Que dirons-nous done, 6 mes freres, devant un si beau spectacle? En v6rit6 , que dirons-nous? foi vive, 6 eharite immense 1 Maintenant, voyez quelle a 6td la perfidie des Juifs, quelle a 6t6 la durete de leurs coeurs; ils n'ont die" touches ni par les miracles, ni par les prophe'ties, ni par les paroles des Mages.
Mais pourquoi nous tournons-nous contre les Juifs, et non pas contre nous-mernes?.,.. Pourquoi vois-tu le fetu dans 1'ceil de ton frere et n'aperQois-tu pas la poutre qui est dans ton qeil? Le Seigneur J6sus n'est plus petit dans la creche, il est grand dans le ciel, 11 a preche*, il a fait des miracles , il a etc" cruci/ie", il est ressuscile, il est assis a la droite de son Pere, il a r^pandu 1'Esprit-Saint dans le monde, il a envoye les
ap6tres, il a soumis les nations D6ja le royaume
des cieux s'etend de tous c6tes; void la porte ouverte; le Seigneur a montre la voie, ies apdlres et les martyrs-
<( ont suivi le Christ. Mais lues paresseux, (u redoutes la moindre peine ettu ne veux pas marcher sur les traces de Jsus. Chaque jour 1'avarice se mulliplie, le gouffre de 1'usure se creuse davantage; la luxure a souille" toutes choses, 1'orgueil monte jusqu'aux nues. Vous d a~vez le diable pour pere el vous voulez r&iliser les d6- . sirs de votre pere. Oh 1 comrae on pourrait vous appliquer justement ces paroles : Voici que je vais trouver deshommes qui ne me connaissaient pas et qui n'invoquaient pas mon nom ; pendant tout le jour, j'ai etendu les mains versce peuple incredule qui s'avance dans les voiesde la perdition etqui me provoquealacolere(l). Cette description des Mages, partis de pays lointains pour chereher a travers lant de perils Jesus encore eniant, landis que les Chretiens restent indiffe"rents a I'e*gard de J6sus qui, dans la splendeur de sa gloire, ouvre ses hras pour les attirer, fut certainement une de celles dont 1'imagination du peuple fut le plus vivement frappe"e, Le sermon tout enlier est un des meilleurs qu'ait fails Savonarole. De tels exemples d'eloquence nalurelle et spontan6e eHaient tout a fait inconnus a celte epoque d'erudition et d'imitation (2). Alors 6tait morte aussi
(1) Sermon XVII, p. 164-169.
(2) Cerretani, dans son Huiolre de Florence, dont le roauuserit autographe selrouve ^ Ia.bibliotli6que Magliabechiana, s'cxpriine ainsi sur les sermons de Savonarole : II introduisit pnur ainsi dire vine nouvelle l'a?on d'annoncer la parole deDieu-, il parla comme les ap6tres, sans diviser son discours , sans proposer de questions, e>itant les ornements oratoires : son seul but etait d'exposer quelque passage de PAncien Testament et de retablir la simplicite de 1'Eglise primitive. Guichardin , dans son Hisloire inedite de Florence, ditque, apres avoir hi et examine atlenlivement les sermons de Savonarole, il lestrouve lres-61oquents , et d'une eloquence nalurelle, non artificielle. Depuis des si6clcs, ajoute-t-il, on n'avail pas vu
cclte Eloquence un peu trop simple, un peu trop inge"nue que Ton rencontre dans les sermons du xiv e . siecle, et dont saint Bernardin de Sienne avail 6te le dernier representant. Les predicaleurs, nous 1'avons deja dit, quand ils n'6taient pas grammairiens, comme fra Mariano, ressemblaient a de vulgaires histrio'ns , ou parlaientun jargon scolastique que personne necomprenait plus. Le grand succes oblenu par Savonarole tenaituniquement a la vivacite des sentiments qu'il 6prouvait et qu'ii savait inspirer h la foule. Sa parole etait la seule qui fiit i'amiliere et accessible a tons; il s'exprimait clans un langage qui allait au C03ur de chacun ; il Iraitait des sujets qui inleressaient directemenl la multitude; enfin, il etait seul a combaltre sincerement pour la ve"rite, a ressenlir un fervent amour pour le bien, a s'emouvoir profondement des malheurs de 1'audituire auquel il s'adressait; aussi n'y eut-il que lui d'e"loquent dans son siecle. Depuis que 1'antique et sainte Eloquence des Peres el des Docteurs avail disparu , on n'avait pas entendu une parole digne de passer a la post6ril6. Ce fut Jer6me Savon;trole qui remit en honneur la predication et lui rendit la vie; on pent done Pappeler le premier oraleur chr6lien des temps modernes.
uu homme si savant dans les Saintes Ventures. Taudis qu'aucun pr(Sdicateur ne pul prficher a Florence plus dedcux cargmcs sans fatiguer son audiloire, Savonarole, pendant de longues annecs, grandit toujours dans 1'estittie du peuple. Comme nous 1'avons dit plus haut,Guichardin 6tait un des plus grands admiraleurs de Savonarole ; il fit un resume des sermons du ee"lebre predicaleur, resum^ quil 6crivit tout entier de samain. Lejugement de Guichardin a d'aulanl plusdepoids, que Imminent historien servit toujours la cause des M6dicis, que ce n'etail point un homme religieux et encore moins un fanatiquc.
NOTE
SUR LA LANGUE DANS LAQUELLE FURE5ST PBONONCES IES SEBMONS DE SAVONAROLE.
M. Perrens et beaucoup d'autres ecrivains se sontgravement trompes en croyant que Savonarole a preche tres-souvent en latin. Us sont tombes dans cette erreur, parce qu'ils ont vu que de uombreux sermons, ceux par exemple qui coramentent la premiere epitre de saint Jean, se trouvent en latin dans le manuserit et dans la premiere edition , et que, pour les. avoir en italien, il fallut les traduire. La cause unique de ce fait est 1'usage, alors general, d'eerire en latin. Lorsque les sermons de Savonarole furent recueillis au moment meme ou ils etaient prononces (ce qui eut lieu plus tard grace a Lorenzo Violi ) , ils furenl toujours reproduits en italien ; mais lorsque Savonarole lui-m&ne voulait les eerire pour les faire imprimer, le latin lui semblait plus commode. Cela est si vrai, qu'en ecrivant il preferajt toujours cette langue et que toutes les notes qui couvreat les marges de ses Bibles sont ecrites en latin. Dans quelques slices ou premieres ebauches de sermons, dont les manuscrits appartienuent a la Magliabechiana , on remarque clairement que Savonarole se servait uniquement de 1'italien quand il avail 1'intention de donner a uue pensee sa forme definitive et d'introduire cette pensee dans un sermon qu'il devait prononcer. Au contraire, quand il mettait sur le papier uue idee fugitive pour se la rappeler plus tard , il se servait toujours du latin. 11 eerivit en latin une grande partie de ses ouvrages et les traduisit ensuite lui-meme en italien, afm d'eii faire une seconde edition qui Cut a la portee de 1'universalite des croyanls . Ces paroles, que Savonarole repete au commencement de toutes les traductions de ses ouvrages, enleve'nt toute valeur a 1'opiniou de ceux qui voudraient nous persuader que le latiu otait alors uuiversellem'ent compris. Le latin, etaut une langue i. it
commune a toute 1'Europe , etait devenu la seule langue des savants, lorsqu'il s'agissait d'ecrire. Eu matiere de the"ologi& ou de philosophic , on possedait dans le latin un langage scientifique tout forme. Pour ecrire en italien, il aurait done cte necessaire de commeneer par chercher des phrases et des tournures nouvelles; il aurait fallu, pour ainsi dire, creer un nouveau style.
Afin d'en finir avec ces observations, nous noterons que les sermons sur 1'Arche de Noe, composes par Savonarole en 1494, ont ete recueillis en italien seance tenante , mais que pour leur donner uiie forme plus litteraire , comme 1'editeur luimeme nous en previent, on les traduisit en latin : c'est danscette langue et sous une forme ddfectueuse qu'ils furent livres a la publicite. Les sermons sur Job fureut egalement reeueillis en italien et traduits en latin ; puis, d'apres cette traduction, on les traduisit de nouveau en langue vulgaire, langue dont Savonarole s'etait servi en prechant, ainsi que 1'annonce 1'editeur, qui voulut cette fois les publier en italien. Ces fails doivent nous convaincre que s'il nous arrive de trouver les sermons de Savonarole en latin, soit dans Pedilion originale , soil dans le manuscrit autographe, ce n'est pas une raison pour croire que le Frere les ait prononces en latin.