‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 32 sur 42 · SAINT-MARC SE SEPARE DE LA PROVINCE LOJIBARDE. RE- FORME DU CODVENT · texte numérisé non relu

SAINT-MARC SE SEPARE DE LA PROVINCE LOJIBARDE. RE- FORME DU CODVENT

Laurent le Magniflque s'etait retire dans son agre'abJe villa de Careggi. Un mal cruel tourmentait ses entrailles, et de"ja dans les premiers jours d'avril 1492 toute espe*rance de guerison avail disparu. G'est en vain que les m6decins essayaient toules les ressources de leur art; c'est en vain que le fameux Lazzaro da Ficino etait venu de Pavie : son merveilleux breuvage, compose de pierres precieuses, ne produisait aucun resultat; Laurent le Magniflque etait sur le point de mourir. Les amis peu nombreux qui lui e" taient restes fideles en celte extre"rnit lui temoignaient une sincere tendresse : Ficin et Pic le venaient voir continuellement; Ange Politien ne s'etait jamais 61oign6 du lit de son protecteur, il aimait Laurent avec sincerity et sentail qu'il perdait 1'homme auqtiel il devait tout dans -la vie, 1'homme auquel la reconnaissance 1'avait attache plus qu'a tout autre sur la terre, II avait beau chercher a cacher sa douleur, a relenir ses larmes, quand Laurent fixaitsur lui ces'mysterieux regards particuliers aux mourants, il n'etait plus maitre.de lui-meme et eclatait en sanglots (1).

(I) Politiani Epistolie Jacopo Antiquario, XY Kalemlas iunias

Ces temoignages d'affection rendaient solennelles les dernieres lieures de Laurent le Magnifique, qui, ayant lourae" ses pens6es vers la religion , semblail comp!6tement transforme. Quand on lui apporta la communian, il s'efforga de se lever, et, soutenu par ses amis, voulut aller au-devantdu pretre. Mais celui-ci, le voyant elrangement emu, dut lui ordonnerde retourner a son lit, ou Ton eut beaucoup de peine a le calmer un peu. Le passe se dressait effrayant et terrible devant sa me'moire. A mesure que sa derniere heure approchail, ses faules paraissaient grandir & ses yeux et devenh 1 plus menagantes. Les consolations supre"mes de la religion etaient impuissantes a maitriser son 6pouvante, parce que, ayant perdu toute confiance dans les hommes, il ne croyait pas meme a la sincerite de son confesseur. Habitu6 a voir tout le monde ob6ir a ses moindres signes etplier devant sa volonl< , i! craignait que 1'absolution lui eut et6 donne"e seulement par complaisance. Le pardon du pretre n'avait done pas allege le poids qui chargeait sa conscience, et ses remords etaient de plus en plus poignanls. Personne n'a jamais eu le courage de me contredire resolument, se disail-il; et cette pensee, qui avail fait autrefois son orgueil, e"tail maintenant son supplice.

Tout a coup , cependant, 1'image severe de Savonarole se pr6senta a son esprit. Se souyenant que le Frere n'avait c6d6 ni k ses menaces, ni a ses flatteries , il s'ecria : G'est le seul vrai religieux quo je connaisse , et il manifesta le desir de se confesser a lui. On envoya sans retard chercher Savonarole. Celui-ci ful tellement surpris de cet appel, qu'il eut peine a y croire. II r6pondit d'abord qu'il ne voyait pas I'utilit6 d'aller a Ca-

reggi, parce que, sans aucun doute, ses paroles ne seraient pas favorablement acctieillies par Laurent. Mais lorsqu'on lui eut fait connaitre' 1'etat desespere du malade et son ardent d&sir de se confesser a lui, il se mit en route im.m.e'diatement (i).

Laurent, ce jour-la, sentait plus que jamais 1'approche de la mort. II avait fait appeler son fils Pierre, et lui avait donne ses derniers conseils, adresse ses supremes adieux. Lorsque ses amis, exclus de cet entretien, purent rentrer dans sa chambre el que Pierre, dont la presence 1'avait d6ja trop emu, se fut e'loigne', il demanda Pic de la Mirandole qui vint aussitot. La douce physionomie de ce jeune homme bienveillant et calme parut lui rendre quelque tranquillite : Je serais mort tres-triste, lui dit-il, si auparavant je n'avais e"t6 unpeu rejoui par la vue. Son visage se rasserenait, sa conversation redevenait presque gaie; il commengaita rire.et a plaisanter avec son ami. Des que Pic fut parti, Savonarole entra et s'avanga respectueusement vers le lit du moribond. Laurent voulait se confesser de trois peches et en obtenir Tabsolulion; ces trois pecb6s etaient : le sac de Volterra, 1'argent enleve au Monte delle fanciuUe (ce qui avait etc" pour un grand nombre de jeunes filles ime cause de perdition), le sang r6pandu apres la conjuration des Pazzi. Laurent, pendant qu'il parlait, retomba dans une agitation violente. Savonarole, pour 1'apaiser, r6p6tait : Dieu est bon ? Dieu est mis6ricordieux. Mais, ajouta-t-il lorsque Laurent eut fini d'avouer ses fautes, trois choses sont n^cessaires de votre part. Lesquelles, mon Pere? reprit Laurent. En ce

(l)Burlamacchi, Pic, Barsauti, Razzi, etc.

moment, une gravite\profonde se peignit sur les traits dc Je"r6me qui,e"tendant les doigts de samain droite,prononQa les paroles suivantes : D'abord il faut avoir une foi vive et absolue en la misericorde de Dieu. Ma foi es-t sans limites. a Deplus, il faut restituer tout ce que vous avez pris injustement, ou charger vos flls d'accomplir pour vous cette restitution. Laurent semblap6niblement surpris de cette injonction; il fit cependant un effort sur lui-meme, et manifesta son assentiment par un signe de teHe. Alors Savonarole se leva et tandis que le mourant s'humiliait en tremblant dans son lit, I'austere dominicain, qui paraissait plus grand que lui-me'me, ajoula : Enfm, il faut rendre laliberte" au peuple de Florence. 'La figure du Frere etait solennelle, sa voix presque terrible. Pour deviner la r6ponse, il fixattavec energie ses yeux sur ceux de Laurent, qui, apres avoir recueilli toutes les forces que la nature lui avait laissees, tourna dedaigneusement le dos au religieux sans prononcer un seul mot. Savonarole s'en alia sans lui donner 1'absolution, et Laurent ; d6chire par le remords, rendit peu apres son dernier soupir, le 8 avril 1492 (1).

Un grand changement allait se produire dans les affaires de la Toscane et de 1'Italie. La prudence de Laurent, sa conduite habile et fine a regard des divers souverains, son adresse a les mainlenir unis entre eux, avaient fait de lui, pour ainsi dire, le mod6rateur de la politique italienne; et Florence 6lait devenue, grace a lui, le centre dcs pkis graves negocialions. Pierre, aucontraire, semblait etre, en tout, 1'oppose de son

(I) Toir la note qui sc trouvc a la fin de ce chapitre.

perc. Beau., vigoureux, il s'6tait entierement abandonne aux plaisirs des sens et aux exercices du corps. II improvisait les vers avec une extreme facilite, et ;ayait une prononciation douce et, agreable. Sa principale ambition 6tait de bien monter a cheval et de jouter au ballon (cqlcio), an pugilat et a la balle; il se croyait assez fort pour dewier les premiers joueurs de I'ltalie, qai venaient a Florence lutter avec lui, De sa mere il avait h6rite tout 1'orgueil de la familte Orsini ; mais son pere ne lui avait transmis aucune des manieres modestes et polies qui avaient tant contribue ii le rendre populaire. Pierre se faisait remarquer par sa rudesse et deplaisait a tout le monde; il se laissait dominer par des acces de colere si violents, qu'un jour, devant une nombreuse assemblee, il donna un souffle t k Fun de ses cousins. Pour les Florentins, ces de7auts semblaient bien plus intolerables que la violalion ouverte des lois, el sufflsaient a eux seuls pour ere"er au fils de Laurent une multitude d'ennemis (1), Par ses facons d'agir, Pierre ne deplaisait pas seulement aux simples particuliers; des le commencement de son regne, il avait tellement bless6 tous les princes italiens, que Florence perdit sa preeminence, si laborieusement conservee par Laurent. Pierre de Medicis negligeait completement les affaires de 1'Etat el ne s'occupait qu'k chercher Toccasion de concentrer davaniage entre ses mains le gouvernement. Chaque jour, il detruisait quelqu'une de ces Iibert6s illusoires que Laurent avait respeclees avec lant de soin

(1) Nardi, Storia dl Firenze; Guichardin, Storia tf Italia; Sisanoiuli, Hist, des Rep. i(al.

et auxquelles le people etait encore tr&s-allache'. Aussi 1'universalite des citoyens devenait de plus en plus mecontente.'Il se forma un parti d'opposition , que grossissaient continuellement les personnages qui , sous. Laurent, avaient montre la plus grande affection pour les Medicis. Dej'a Ton pressentait des e've'nements nouveaux, et d'heure en heure ces eve"nements paraissaient plus desirables et plus necessaires, car, se voyant abandonne par les hommes demerite, Pierre 6tait force de recourir a des gens incapables et sans experience.

En meme temps, la foule augmentait autour de la chaire de Savonarole , parce que le Frere 6tait regarde* comme I'ennemi des Medicis. Le desir qu'avait eu Laurent de se confesser au Prieur de Saint-Marc avant de mourir avait gagne a ceiui-ci I'opinion de presque tous ceux qui, apres avoir et6 les admirateurs de Laurent, redoutaient alors la violence et la dangereuse politique de Pierre. En outre, le peuple se rappelait que dans la sacristie de Saint-Marc, 'en presence de plusieurs citoyens respectables (-1), Savonarole avait pre"dit la mort prochaine de Laurent, du pape et du roi de Naples. Une partie de ces pr6dictions s'e"tait imme'diatement realise'e; 1'autre semblait 6tre aussi sur le point de s'accomplir.

(!) Ces citoyens 6laient ; Alessandro Acciaioli, Cosimo Rucellai et Carlo Carnesecchi. La prediction de Savonarole, comme nous Va- YOIIS de"ja dit, se Irouve menlionn6e dans Burlamacchi, dans Barsanti , dans la letlre de Benivieni ^ Clement VH , dans Cinozzi , Extraclo etc. (manuscrit de la bibliolheque Riccardi cil^ plus haul) , dans Fra Benedetto, Secunda parte delle prophetic dello inclilo Mariire del Signore Hyeronimo Savonarola Ferrarese, etc. (manuscrit de la Magliabeehiana cite plus haul). Savonarole lui-mfeme, dans ses sermons, fait allusion plusieurs fois a sa prediction.

Les forces d'lnnocent VIII declinaienl avec rapidite" ; depuis quelque temps le saint-pere 6tait tombe dans une sorle d'assoupissement, qui allait parfois jusqu'a faire croire & toute la cour qu'il etait mort. On avail inutilement employe tous les moyens capables de reveiller en lui la vitality disparue, lorsqu'un medecin hebreu proposa d'essayer, a 1'aide d'un nouvel instrument , la transfusion du sang, operation qu'on n'avait encore essayee que sur les animaux. Le sang du pontife decrepit devait passer tout entier dans les veines d'un jeurie homme , qui devait lui ceder le sien. On renouvela irois fois la difficile operation, mais elle ne procura aucun soulagement au pape et couta successivement la vie a N trois jeunes gens ; 1'air introduit dans leurs veines causa peut-etre leur mort (1). Le 25 avril 1492, Innocent VIII cessait d'exister, et Ton s'occupait aussitot de la nouvelle Election (2).

La corruption de la cour romaine avait atteint des proportions incroyables, Les e"normites, qui autrefois s'accomplissaient en secret et qui cependant 6taient partout une cause de scandale et de tristesse, se produisaient alors sous les yeux de lous, sans que personne pour ainsi dire s'en elonnat. Le nombre des cardinaux dans le conclave ne de"passa pas vingt-trois, et l'61ection se re"duisit <a un simple commerce de voix. Si Roderic

(1) Fleury (Histoire eccttsiaslique) raconle un peu difftremment lefait; il en nie, du rcste, I'authenticiie. La transfusion clu sang ne fut d'ailleurs pratiqxi^6 pour la premiere fois qu'un siecle el demi plus tard. Elle date seulemcnt, dit M. Rochoux, du milieu du XVII 6 siecle. ( Dictionnaire de mddecine publi^ h Paris, chez Labe, 1844 .) Note du trad.

(2) Infessurse, Diarium; Burchardi, Diarium; Sismondi, Hist, des . ital.; Leo, Sloria d' Italia; Muratori, Annali, etc.

Borgia reussit a devenir pape, c'est qu'il pouvait offi'ir plus d'argent et plus d'emplois que ses comp6titeurs (1), Le jour merae du vote, les Remains virent avec indifference les mules chargees d'or entrer dans le palais d'Ascanio Sforza (2), qui avail 6te le plus redoutable concurrent de Borgia; et Ton parla des details de ce trafic comme de choses ordinaires et naturelles (3).

Le nom d'Alexandre VI, adople par le nouveau pontife, est trop connu pour que nous ayons besoin de parler longuement du personnage dont il rappelle le honleux souvenir. Espagnol d'origine , Roderic Borgia avail 616 d'abord avocat a Valence. Sa grande facilil6 d'locution> son aptitude merveilleuse aux affaires, surtout en maliere de finances et d'administration, 1'avaient 61ev6 de degr6 en. degre jusqu'au cardinalat. Une des passions qui le dominerent le plus fortement fut la cupidite : pour la satisfaire, il enlretint des relations intimes et continuelles avec les Maures, les Turcs et les Juifs, m6prisant tdus les prejuge"s de son siecle, tous les usages les plus respectes. G'est'ainsi qu'il put acqu^rir 1'immense fortune qui lui permit de succe"der a Innocent VIII. II se complaisait dans une vie libre et sensuelle et avait toujours subi la domination de quelque femme. Quand il parvint au pontifical, la fameuse Vannozza

(1) Roderic Borgia prom it ou donna pour son Election 20,000 ducats, sans compter plusieurs b^fices, au cardinal Ursino ; 25,000 ducals au cardinal Colonna ; 30,000 au cardinal Savello; la chancellerie ct la maison du vice-chancelier au cardinal Ascanio Sforza. (Voirfm Girolamo Savonarola e notizic intorno il suo tempo per Antonio Cappelli, Modena t8C9. (Note du trad.)

(2) Frere de Louis le More.

(3) Infessura, /)teriu!,,-Burcliardi, Diariwn; Guichardin, ' Storia d' Malta; Sismondi, Hist, des Rep. ital. ,-Ldo; Muratori, etc.

toute-puissante sur Id; la mere de Vannozza avast exerce" le meme ascendant; et plus tard, Lucrece Borgia, fille de Vannozza, fat la cause des scandales fameux et des jalousies sanglantes qui ont fait regarder la famille Borgia comme 1'opprobre de 1'espece humaine. L'homme qui allait occuper le tr6ne de saint Pierre avait une si triste ce!6brite, que la nouvelle de son exaltation provogua en Italic une affliction g4nerale : Ferdinand de Naples lui-meme, qui n 1 avait pas pleure a la mort de ses enfants , ne put retenir ses larmes (1).

Neanmoins , les debuts de ce pontificat parurent dementir les craintes qu'on avait coiiQues. Pour la premiere 'fois, on vit un peu d'ordre regner dans 1'administration desrevenus publics, Les crimes qui, pendant les annees pr6cedentes, avaient d6so!6 non-seulement la campagne mais toutes les provinces, et qui chaque semaine se comptaient presque par centaines , furent severement r6primes et diminuerent tout a coup d'une maniere surprenanle. Gependant, Ton reconnut bientdt que ces mesures n'avaient qu'un seul but : celui de pouvoir arracher une plus grande quantit6 d 'argent aux Remains, et de creer 'des principautes plus stables et plus sures pour les fils du pape, qui se signalaient deja par 1'obsce'nite' de leurs debauches et par la cruaute de leur conduite (2).

Ces e've'nements plongeaient les esprits dans la consternation et Ton regardait L'avenir avec slupeur. Les

(1) Guichardin , Storia & Italia.

(2) Guichardin, Moria; Machiavel, Legazionl; Sismondi, Hist, des Mp. Hal. ; Michelcl, Renaisssance; Burcliardi Diarium*

yeux se tournaient involontairement vers le religieux avail loujours pre"dit les malheurs reserves a 1'Italie et a 1'Eglise, et semblait 6tre prophete. Deux des princes dont il avait annonce" la mort etaient dejS descendus dans latombe; letroisieme, a cause de sa de"crepitude, ne pouvait tarder beaucoup a les y suivre. Depuis des siecles, TEglise ne s'etait pas trouvee dans des conditions aussi deplorables. Les trois fameuses Conclusions passaient de bouche enbouche, et commen- Qaient a inspirer aux vrais fideles une foi entiere. Grace a 1'etrange terreur qui s'etait emparee des peuples, le monde entier retentissait du nom de Savonarole. Quant & Savonarole lui-meme, il 6lait a la fois la cause et la victime de cette effervescence. En voyant que ses id6es 6taient presque parlout adoptees, il se confirmait dans sa raaniere de voir et s'exaltait chaque jour davantage. Les temps marques par Dieu lui paraissaient proches; il lisait et relisait les prophetes; il prechait avec plus d'imp^tuosite que jamais. On ne pent done s'e"tonner qu'un pareil e"tat intellectuel ait multipli6 ses visions.

Sette me" me ann^e 1492, tandis qu'il pr&ehait 1'avent, Savonarole eut un songe qui ressemblait a une Vision, et qu'il n'hesita pas a regarder comme une revelation divine. II crut voir au milieu du ciel une main tenant une e'pe'e sur laquelle Etaient inscrits ces mots : Gladim Domini super terram cito et velociter. II entendit des voix elaires et distinctes qui promettaient aux bons la mis6ricorde, menagaient de chtlliments terribles les mechanls ; et criaient que la colere deDieu 6tait pres d'eclater. Tout a coup Pe'pee se tourne vers la lerre; i'air s'obscurcit; il tombe une pluie d'6p6es, de Heches et

de feu; on entend le bruit sinistre du tonnerre, et toute la lerre est en proie k la guerre , a la famine , a la peste. Puis la vision disparait, laissant a Savonarole 1'ordre d'avertir imperieusement les hommes , de leur inspirer la crainte du Seigneur, de leur faire demander a Dieu, par la priere, des pasleurs devours au salut des amesegar6es (1). Plus tard ; cette vision, repre"sentee dans un norabre infmi de gravures et de me"dailles ,, devint pour ainsi dire un symbole de Savonarole et de sa doctrine (2).

Presque en me"me temps, nous trouvons le Frere loin de Florence. En avril 1492 il etait a Pise, ou il fit quelques sermons dans le monastere de Sainte-Catherine , et ou il se lia d'amitie" avec Stefano da Codipon.te (3), qui fut dans la suite un de ses disciples les plus fideles et les plus d6voues. Pendant le care"me de 1493 , il est plus loin encore, car il preche a Bologne. Peut-eHre

(1) Comp. revelationum,&Aii. de Quetif, 231 elsuiv.

(2) Nous avoiis donn^, en tfite de ce volume, la reproduction d'une medaille qui rappelle la vision de Savonarole.

(3) Ce jeune homme avail quitle ia Ligurie pour etudier le tlroit dans lesecoles clePise. De"goutedu moncle, il voulut, en avril 1492 r rcvfilir 1'habil dominicain ; mais, au bout de quelques jours, 1'ennui le pvit el il demandait a sortir du cloitre lorsque Savonarole vint a Pise. Stefano fut tellement touch^ par les sermons du Frere, que non-seulement il revint k son premier dessein, mais qu'il demeura ine"branlable dans sa resolution. II observa mfime si rigoureusement les prescriptions de la regie, que Savonarole, unmois plus tard, lui reprochail presque I'exces de sdn zele en lui (Scrivant le 22 mai 1492. La letlre de Savonarole, letlre vraiment admirable, a ete tvouv^e par nous dans la bibliotheque Riccardi (cod. 2053 ) et sera publie'edans 1'Appendice. Voir, pour plus de details, les Annales du monastere de Sarnie-Catherine & Pise, publiees par les Archives bistoriques (Archivio storico Uaiiano ).

Pierre de Medicis, important par ce pre*dicateuv Irop popuiaire, aulour duquel se groupaient ses ennemis, d6cida-t-il les suprieurs de Rome ou de Milan a l'61oigner momentanement de Florence. Les freres de Saint- Marc en etaient tres-affliges , et Savonarole cherchait a les consoler en leur ecrivant : Je me souviens.toujours de votre douce charile; j'en parle souvent avec Fra Basilic, mon fils bien aime et volre tendre frere

en Jesus-Christ Nous vivons presque toujours dans

la solitude. Semblables a deux tourterelles qui attendent le retour du prinlemps pour regagner leur patric, nousattendons qu'il nous soit donne" derevoir les lieux be'nis ou nous avons 1'habilude de demeurer au mi-

lieu des fleurs, et des joies du Saint-Esprit Mais

si vous files trop altrist^s, si vous croyez ne pouvoir <( vivre sans moi , c'est que volre charile est encore imparfaite , et voila pourquoi Dieu m'a enleve a vous a pour quelque temps (!).

A Bologne , Savonarole ne prficha qu'a conlre-coeuv. Eloigne de Florence pour son altachement a la cause du peuple, il se trouvaitdans une ville gouvern^e par la main de fer des Bentivoglio; il ne devait done pas d6passer les limites les plus 6lroites. La necessite de p richer dans un sens contraire a 1'impulsion de sa conscience le rendit froid; on le traitajt d'ahomme simple et dc pre"dicateur de femmes(2) . N^anmoins, 1'audiloire elait nombreux, et la foule accourait, attiree par le nom de .Savonarole. La femme de Bentivoglio assistaitaussi aux

(1) Celleletlre affectueuse, plcine de conscils clirotiens, se Irouvc

<lansQu6tif, t. II, p. 99. Nous en doimons la Iraduclion dans 1'Ajipendice. Note du trad.

(2) Burlamacchi, Barsanli, etc.

sermons, mais elle arrivait toujours en retard, trainant apres elle une longue suite de dames, de cavaliers et de pages. C'etait un de ces desordres que Savonarole ne pouvait tolerer. Les premieres fois, il suspendit son discours, croyant que ce reproche tacite suffirait ; mais la duchesse renouvelant de plus belle ses fagons d'agir, il fit quelques allusions an pe'che que 1'on commet en derangeant les fideles dans leurs devoirs reJigieux. Piqued au vif, 1'orgueilleuse dame entra dans 1'eglise les jours suivants avec plus de fracas encore, et afficha un me'pris plus arrogant. Savonarole, un matin, 6tait dans toute la ferveur de la predication, lorsqu'il fut interrompu, comme d'ordinaire; il ne put alors maitriser son indignation, et s'ecria : Void, void le diable qui vient interrompre la parole de Dieu(l). La duchesse fut. tellement courrouc6e qu'elle ordonna a deux de ses estafiers d'assassiner en chdire le pr6dicateur; mais ses serviteurs perdirent tout courage au moment de comme.ttre le crime. Cependant, elle fre'missait a la pensee d'avoir dte humiliee par un moine, et elle chargea deux autres satellites d'aller surprendre Savonarole dans sa cellule. pour 1'insalter. Les emissaires de la duchesse rencontrerent chez le Frere une telle fermete d'ame et lui entendircnt prononcer des paroles si fieres et si resolues, qu'ils garderent le silence et se retirement confus (2). Par bonheur, le car6me touchait i sa fin, et bientot Savonarole adressa ses adieux au peuple. Comme il voulait prouver encore qu'il ne se laissait pas facilement ef-

(1) Burlamacchi, Barsanli, etc.

.(2) Mem.

frayer, il dit en chaire : Ce soir je prendrai le chemjn de Florence, avec mon baton et ma gourde de bois, el je coucheraia Pianoro. Si quelqu'un d6sire meparler, qu'il vienne avant que je ne parte. Mais sachez que ce n'est pasaBologne qu'on doit c61ebrerma mort (I). En marchant vers Florence avec son compagnon Fra Basilio, Savonarole songeait a la condition nouvelle des villes, au meconteiitement du peuple, aux difficultes que rinimitie de Pierre susciteraitk ses futures predications. Pendant qu'il s'absorbait dans ces pense"es, alors qu'il n'6tait plus qu'a quelques milles de Florence, la fatigue triompha de ses forces ; il ne pouvait ni continuer sa route, ni prendre aucune nourriture. Tout a coup, une vision vient a son secours; il apergoit un homme inconnu qui lui rend la force et le courage, et qui, apres 1'avoir accompagn6 jusqu'a la porle San-Gallo, lui adresse les paroles suivantes : Souviens-toi de remplir la mission pour laquelle Dieu t'a envoye, Et cela dit, 1'inconnu disparait (2). II n'est pas 6tonnant que Savonarole, accable de lassitude, ait eu encore une vision. Le lecteur est libre d'appre"cier comme il lui plait de pareilles l^gendes : nous les racontons parce qu'elles apparliennent a 1'hisloire de celte epoque. et paroe qu'alors les plus grands hommes (3), et Savonarole en parliculier, y croyaient fermement.

(1) Burlamacchi, 26-27; Barsanti.

(2) Burlamacchi (pages 15-16) place cetle vision pendant le voyage que lit Savonarole en quillant la Lombardie pour Florence ; mais Savonarole alors passa par G6nes et non par Bologne; d'ailleurs, ce biographe commet a chaque instant des erreurs de dates ; aussi avonsnous cru devoir raconler ici la vision.

(3) L'Histoire des sciences mathematiqucs dc Libri contient

Savonarole trouva-Florence dans un plus triste etat que jamais : 1'insolence de Pierre s'etait accrue et i'irritation du peuple s'accenluait chaque jour davantage.La situation du Prieur de Saint-Marc devenait par consequent tres-embarrassante. Tie" tail oblige" de setaireou des'exposera etre encore eloigne par ordre de ses supe"rieurs residant en Lombardie oua Rome. An milieu de ses perplexit6s, il se rappela que la congregation toscane avail 6te se"par6e de la congregation lombarde jusqu'en 1448 : la reunion avail eu pour cause la peste qui avait de'peuple les convents de la Toscane; il ne devait done pas6tre difficile de ramerier la congregation toscane a son independance primitive, puisque, de nouveau, les freres y e"(aientnombreux (1). Savonarole consacra toute son ardeur a cette entreprise, d'oii de"pendait le succes de ses futurs desseins, et deploya pour la premiere fois une grande activite" pratique (2). En meme temps, Pierre donnait des preuves incessantes de son inconsequence et de sa legevet6. On lui persuada d'eneourager une demande dont lebut unique etail de rendre vaine son autorite sur le convent de Saint-Marc. II fit ecrire par les magistrals plusieurs lettres a 1'ambassadeur de Florence pres la

une lettre dc Chvistophc Colomb, dans laquelle ce grand homme decrit une vision analogue, qu'il eut en Amerique : ilelait abandonnd par tons ses compagnons, quanil une voix divine 1'encouragea a poursuivre son entreprise. M. Libri regarde avec raison cette letlre comme une des plus eloquentes de la KUe'rature italienne.

(1) Marchese, p. 83. Savonarole rappelle plusieurs fois cetle circonslance ; les Dix en parlaient aussi dans les lettres qu'ils ecrivaient a Rome relativement a cette affaire. Voir sur ce sujet les notes qui suivcnt.

(2) Voir dans 1'Appendice la lettre ecrite par Savonarole a la prieure du monaslere de Saint-Dominique a Pise. (Note du irad.)

cour de Rome, ainsi qu'au cardinal de Naples, et il appuya lui-me'me avec ehaleur les demarches du Frere (1). On s'explique d'autant moins une pareille conduite, que Pierre favorisait en ce moment les freres mineurs, qui s'etaient montres les ennemis constants des dominicains, et qui, en prechant alors 1 'expulsion des juifs malgre" les ordres formels de la Seigneurie, avaient provoquea Florence de graves desordres (2). Mais, soit qu'il ne comprit pas 1'importance de la question, soit qu'il voulut deplaire a Louis leMore, maitre de la Lornbardie, il favorisa de tout son pouvoir le prieur des dominicains. Savonarole, profitant des circonstances , envoya imme'diatement a Rome le frere Alessandro Rinuccini et fra Domenico da Pescia, de qui nous aurons 1'occasion de parler longuement plus tard. Domenico da Pescia, le partisan le plus sincere et le plus ardent de Savonarole, 6tait ne aupied de la monlagne qui domine Pisloja ; il parlageait toute la hardiesse et toutc 1'audace des montagnards de cette conlree. Plein dc andeur et de foi, il avail pour Savonarole un enthousiasme et un devouement sans homes, le regardail -comme un prophete envoy6 par Dieu a Florence, et sc serait jete pour lui dans l.e feu sans licsiter un seul instant. Domenico da Pescia ct Alessandro Rinuceini constalerent a Rome que 1'appui accorde" par Pierre

(1) L'Arehivio dcllc Riformagioniyosskfa dcuxlcttresou lesDix appuient euergiquement la dcmande des frfcres de Saint-Marc. L'unc de ces lettres e?t adressee ^ 1'ambassadeur Fiiippo Yalori, 1'autre an cardinal Oliviero Caraffa ( 10 mai 1493 ).

(2) On peutlire le recil d^laille deces troubles dans Pavenli, Storia di Firenzc, 1. 1, pages 23 et suiv. Ms. de la Magliabechiana, palch. Tl,

de Me"dicis a leur cause ne suffirait pas pour triompher des Lombards, qui 6taient, grace a. Louis le More, soutenus par un grand nombre d'ambassadeurs. Cette dispute de convent semblait e*tre devenue une affaire d'Etat(l). Les envoye"s de Savonarole 6crivirent de Rome qu'il fallait renoncer a 1'espoir de r6ussir, mais Savonarole leur repondit : Ne craignez-rien, prenez courage et vous triompherez; le Seigneur renverse les desseins des peuples et d6joue les projets des princes (2). Les moyens qui procurerent la victoire furent en effet inattendus et siriguliers. Le 22 mai 1493, toute esperance de succes semblait perdue. Le pape, fatigue d'obsessions, conge'dia le consistoire en disant qu'il ne signerait aucun bref ce jour-la. II resla seul avec le cardinal de Naples, et causa librement avec lui de sujets gais et frivoles, s'abandonnant aux saillies habituelles de son caraclere. Le cardinal crut que le moment favorable etait venu, et, tirant de sa poche le bref lout r6dige, il pria le pape de signer. Gelui--ci refusait en souriant, mais le cardinal, souriant aussi, lui enleva doucement 1'anneau pontifical et l.'appliqua sur le bref (3). A peine avait-il fmi, que les ambassadeurs des Lombards, comme s'ils avaient devine ce qui 6tait arriv6, se pre'senlaient avec les lettres les plus pressantes. Mais le pape ne voulut plus entendre parler do

(1) Le cardiualJean deMedicis, le.cav;linal Oliviero Caraffa, arclievtique de Naples, le ge'ne'val des dominicains, Gioacchino Tuvriano , otaienl favorables k Saint-Marc. Les Lombards avaient pour protec- .teurs Louis le More, les Genois, le due de Ferrare, les Bentivoglio dc Cologne , et sans doute aussi le roi de Naples.

(2) Burlamacchi, p. 47.

(3) Ces venseigneraents inedits se Ivouvent a la bibliolheque Riccardi, cod. 2053. Voir 1'Appendice de I'&lHion italienne.

celte affaire, qui 1'avait deja tant ennuye" : Ge qui est faitest fait n, s'ecria-t-il. G'est ainsi que Saint-Marc obtint son ind6pendance et que les previsions de Savonarole s'accomplirent.

Les Lombards, vaincus centre leur attente, essayerent de tousles moyenspourfaire annuler le brefou du moins pour en affaiblir la ported. Us furent soutenus par Pierre de M&licis, qui, apres les avoir combattus, pr6tendait venir a leur aide (1). Mais il 6tait trop .tard : Saint-Marc, devenu le centre d'une congregation, ne dependait que de Rome. Savonarole fut aussitot r6elu prieur. Dans sa nouvelle situation, libre et maitre de lui-me'me, il pouvait enfm parler sans reticences et en se'curite'; personne n'avait plus le droit de 1'obliger a quitter Florence, devenue son unique residence legitime. Lui seul avail des le principe compris 1'importance du bref

(1) Avant que le bref ne fut signe a Rome , ils avaient envoye de Milan un ordre qui enjoignait a Savonarole de quitter imme'diatement Florence. Par bonheur, cet ordre fut adresse au prieur de Fiesole , alors absent , e ne fut remis a Savonarole qu'apres 1'arrivee du bref. Alors les Lombards, appuye"s par Pierre de Jftedicis, firent accepter a Savonarole une convention, portant que la congregation Lombarde garderait en Toscane son ancienne autorite dans tous les cas qui ne seraientpas en contradiction avec le brefd^ja obtenu. Cette convention n'avait aucune importance, aussi Savonarole y acquiesga dans une lettre de deux ou trois lignes, la seule qu'il ait 6crite a Pierre de Me"dicis. M. Perrens , en rapporlant cette lettre, semble avoir ignore la cause qui de"cida Savonarole a 1'ecrire ; il la cite comme une preuve de souplesse , et il en conclut que le prieur sut fort bien , b 1'occasion, faire acte de soumission, sinon a Laurent, du moins a son fils Pierre. (T.I, p. 51). Cette lettre, de m6me que la convention dont nous avons par!6, se trouve renfermee, parmi les Archives des Me"dicis, dans une lettre de Jacopo Salviati. Ces trois documents (voir 1'Appendice de 1'edition italienne) demontrent clairement qu'on ne peut accuser Saronarole ni de souplesse ni de soumission. Voir aussi Buvlamaccbi, p. 46; Barsanli; Pic, etc.

obtenu; les autres devaient s'en apercevoir plus tard. De nouveaux et plus graves perils s'approchaient cependant avec rapidite, et le Frere se disposait h s'en preserver.

II fallait avant tout r6tablir 1'ordre et la discipline dans le couvent. Savonarole avait pense" primitivement a se retirer avec ses freres. sur une montagne solitaire pour y mener une vie pauvre et retiree (1) ; mais ces reves dejeunehomrae avaient fait place ades idees plus mures. II s'agissait, non d'abandonner la socie"te , mais d'y vivre pour lacorriger; il s'agissait de former, non des ermites, mais de bons moines, menant une vie exemplaire et pr6ts a re"pandre leur sang pour le salut des &mes. Ameliorer les moeurs, r6veiller la foi, reformer I'^glise, tel e"tait le but que Savonarole se proposait. Ges saints d6sirs une fois exauce"s par le Seigneur, 1'ardent dorm'nicain comptait partir avec ses freres les plus courageux pour porter en Orient la religion du Christ. Constantinople , a cette ^poque, e"tait le point de mire des esprits politiques. On voulait humilier 1'ennemi de 1'Europe et reconstituer 1'empire latin; les religieux aspiraient a convertir les infideles et a remettre Jerusalem aux mains des croyants; un grand nombre de personnes pensaient, avec Savonarole, que le temps e"tait proche, ou, selon les proph6ties, il n'y aurail plus enfin qu.'un seul troupeau et qu'un seul pasteur.

La premiere reforme de Savonarole clans le couvent de Saint-Marc fut de remettre en vigueur la pan-

(1) Yoir Burlamacchi, p. 46, etc. 11 parail que Savonarole poussa Tex^cutioa de son projet jusqu'a faive coupev une forct sur la montagne oil il voulait constnvre 1'ermitage. Cette montagne s'appelail Monle Cane; elle etait situ<5e au-dessus de. Careggi. (Note du trad.)

vrete". Saint Dominique avait menace^ de la male"diction de Dieu et de la sienne quiconque oserait introduire parmi ses religieux la possession des biens de ce raonde ; raais, apres la mort de saint Antonino, ces paroles n'e"taient restees e"crites que sur les murs des cloitres (l).,Le convent de Saint-Marc avait acquis re"gulierement le droit de posseder, et en peu de temps ses richesses s'etaientmultiplie'es. Savonarole rendit done u I'ancienne constitution son autorHe"; cependant, comme les offrarides avaient depuis longtemps diminu6 , il fut oblig6 de pourvoir autrementaux besoins du monastere. II aU6nua les depenses, en donnant aux frerespour leurs vetemerits des dtoffes plus grossieres, en rendant leurs cellules plus simples et plus austeres ; en defendant d'y garder des livres ornes de miniatures, des crucifix d'or ou d'argent et tout autre objet de luxe. Ce n'etait point encore assez. II voulut que les freres vecussent du fruit de leur labeur, et il fonda des cours oil Ton enseigna la peinlure, la sculpture, Tarchitecture , 1'art de la calligraphic et de la miniature. Les convers et les religieux les moins aptes aux travaux Sieve's de 1'esprit etaient appeles a pratiquer les arts au beneTice du convent, de sorte que les pr&tres et les supe"rieurs de 1'ordre pouvaient s'occuper plus librementde la confession, prendre

(I) Ayez la cliaritS, gardez ThumHite, possddez lapauvret^ volonlaire ; queraa malediction et celle de Dieu tombunl sur celui quiintroduiva dans cet ordre la possession des biens terreslres. Telles furent les dernieres paroles dc saint Dominique a ses disciples. Bealo Angelico avail peint sur le mur exterieur du dortoir la Vierge entouree de saints , parmi lesquels saint Dominique tient un livre ouvert oil sont 6criles ses propres paroles. Voir le P. Lacordaire , Vie de saint Dominique, p. 405; le P. Marchesc, Storia del Convento di San Marco.

soin des ames, diriger 1'education intellectuelle et spirituelle des novices. Les moines les plus avances dans la pratique de la charite et dans la science de la theologie devaient s'adonner & la predication et parcourir les villes, avec un frere convers qui ne negligerait jamais le travail, et qui, par son gain, viendrait en aide a son compagnon, du moms en partie. De plus, Savonarola encouragea dans le convent trois sortes deludes : la tlieologie, la morale, et surlout les Ecritures, pour 1'explication desquelles il inslitua des chaires de grec, cl'he'breu et de plusieurs autres langues orientales, Ces langues etaient deslinees a rendre de plus grands services encore le jour ou, sur 1'ordre du Seigneur, Savonarole, comme il l'espe"rait, irait avec les siens porter 1'Evangile chez'les Turcs (1).

Ges innovations ne s'introduisirent pas toutes aise"ment et rencontrerent plus d'un obstacle, mais le couventeommenga rapidement h. se relever : on remarqua bientot un accroissement de ferveur, un redoublement de zele pour les 6ludes; 1'esprit religieux et 1'amour des saintes Ecritures prirent un nouvel essor. Les progres semblaient faciles, parce qu'on voyait dans le prieur un modele vivantdes principesqu'il inculquait. Ses vetements elaient toujours les plus grossiers; sa cellule etail la plus pauvre. Severe a 1'egard des autres, il se montrait plus

(i) Burlamacclii ; P. Marchese, Storia di San Marco. Souveut, ilans ses sermons, Savonarole parle des differentes langues dont il avail urdonnu 1'etude parnd les frercs, et de 1'usage auquel ces langues devaient servir. M. Rio ( I'Art dirc(ien) a d6crit avec eloquence les ^coles de beaux-arts a Saint-JIarc, mais en exage"rant I'importance de ces

severe encore envers lui-meme. Aussi le peuple ressentait-il un sincere enthousiasme pour Saint-Marc; beaucoup de nobles citoyens demanderent a revelir 1'habit dominicain (1); on disait qu'Ange Politien et Pic de la Mirandole songeaient a enfaire autant (2). Mais ce qui est plus remarquable encore, c'est que renthousiasme dont nous parlons 6tait partage deja par d'autres couvenls. Ceux de Saint-Dominique a Fiesole, a Prato, a Bibbiena, ainsi que les deux hospices de Sainte-Madeleine in plan di Mugnone et a Lecceto. demanderent a rentrer dans la nouvelle congr6gation toscane, et y furent admis. Les choses arriverent au point que les Gamaldules du monastere des Anges firent r6diger devant notaire un contratpar lequel ils s'engageaient a changer d'ordre pour se reunir a Saint-Marc. Burlamacchi porta leur demandc a Savonarole. Celui-ci la repoussa , ne se croyant pas autoris6 par le bref a trancher la question. 11 ne voulait pas donner a ses ennemis 1'occasion de diriger contre lui des accusations injustes. Cependant, il cut souhaite avec ardeur de re"unir autour de lui tous les dominicains de la Toscane; mais cette entreprise rencontrait des obstacles dans les haines politiques qui divisaient le pays (3). Ainsi, Savonarole. ne fut guere bien accueilli a Pise : sur quarante freres, il ne put en altirer que quatre a Saint-Marc. Parmi eux se trouva Stefano da Co-

(1) Marchese, Sloria dlSan Marco. .

(2) Les families Rucellai , Salviati, Albixzi, Slro/zi compterent panni les freres de Sainl-Marc quelques-uiis de leurs mcmbres. (Note du trad.}

(3) Dans une letlre au pape, leltre doat nous aurons plus tard 1'occasion de parlor, Savonarole decrit ces haines et les pfirils qu'elles lui fircnl courir.

diponte, de qui nous avons d&ja dit quelques mots (1). A Sienne Savonarole fut encore plus [mal recju, car la Seigneurie lui intima Tordre de parth\ et il revint indigne' a Florence (2), oil il eut la consolation de voir la congr6gation de Saint-Marc devenir chaque jour plus nombreuse et plus prospere, grace a la ferveur de ses membres et aux encouragements qu'elle recevait de toutes parts.

NOTE

SUR LA MORT DE LAURENT LE MAGJUF1QUE ET ST5R LES DERN1ERES PAROLES QUE SAYOSAROLE LUI ADRESSA.

Quelques historiens, jaloux de defendre quand meme les Medicis en toute occasion, ont nie que Savonarole eut soumis 1'absolution de Laurent aux trois conditions rapportees plus haul. De toutes les raisons qu'ils alleguent pour soutenir leur these, une seule merite d'etre prise en consideration. Politien, dans sa lettre a Jacopo Antiquario (le 15 des kalendes de juin 1 492), decrit miDUtieusement la maladie et la mort de Laurent, rappelle la visite de Savonarole, mais sans rapporter les paroles que nous avons citees. Or, selon les historiens que nous combattons, Politien etait le seul temoin oculaire du fait; il ecrivait familierement a un ami et n'avait par consequent aucun motif d'alterer la verite : il merite done plus de confiance qne les biographes de Savonarole, qui, pourlouer leur he"ros, ont probablement raconte les choses a leur facou.

(l)^ r oir les Annali del convent odi Santa Calcrina'di Pisa, publiecs dans YArchivio storico.

(2) Ces faits sont tires de documents trouves dans les archives dc Sienne. . . ' , .

II n'existe aucune preuve qui permette d'affirmer que Polllien ait assiste a 1'entretieQ de Laurent et de Savonarole. Le biographe Razzi (chap. VI) dit expressement que les personnes presentes sortirent de la chambre en ce moment. Politien avoue lui-meme avoir etc plusieurs fois renvoye dans la piece voisiue, etc'est probablement ce qui cut lieu lorsque Laurent fut sur le point de se confesser ; mais Politien fiit-il reste dans la chambre du malade, on ne saurait admettre que Laurent cut voulu faire sa confession a haute voix. Quant au caractere intime de la lettre, ecrite a un ami, il ue constitue qu'un faible argument , car les lettres que les 6rudits du xv e siecle s'ecrivaient entre eux etaient, on le sail, aussi publiques que leurs ceuvres; tres-souvent ils les rassemblaient eux-memes pour les livrer a Timpresssion. .

Mais considerons uu peu quels sont les auteurs qui racontent le fait comme nous 1'avons decrit. Le nombre en est infini. Nous pouvons dire que toutes les biographies de Savonarole, anciennes ou modernes, imprimees ou manuscrites, s'accordent a reproduire le meme recit. La version de Politieu n'est adoptee que par M. Perrens et par R;istrelli, de qui 1'ouvrage anonyme , publie a Geneve en 1781, presente plutot les caracteres d'un libelle que ceux d'une biographic. Notre opinion s'appuie sur 1'autorite des ecrivains suivants : Burlamacchi, page 29 ; Pic, chap, vi; Barsauti, livre I, parag. XXYI-VII; Razzi, chap, vi, en manuscrit a la bibliotheque Riccardi et a la Magliabechiana ; Cinozzi, en mannscrit a la bibliotheque Riccardi sous le n 2053, et a la Magliabechiana sousle n 205; Fra Marco della Casa, f'ita, etc., en manuscrit dans le couvent de Saint-Marc a Florence ; Vila Fratris JJieronymi, Fratris Salveslri el Fratris Dominici (ce precieux manuscrit, qui semble autographe, a passe de la bibliotheque du noviciat de Saint-Marc a la Magliabechiaiia, I, vn, 28). Dans le chapitre xxm de cette biographic, I'auteur dit : Omnia hsec . qua3 in hac Vita scripta sunt, autab autore visa, aut a fide dignis audita ; et, dans le chap, xi, il raconte le fait comme le pere Burlamacchi et les autres. La biblioiheque de Gino Capponi (Cod. CCCXIJI) possede aussi un manuscrit qui sert 6ga-

lement a confirmer le meme fait, quoique ce manuscrit nesoit qu'une paraphrase de Burlamacchi. Un manuscrit semblablc peut fitre consul te a la Bibliotheque nationale de Paris. II y a un nombre infiui de manuscrits analogues, qu'il est inutile de rappeler, dans d'autresbibliothequespubliques etprivees. Voir aussi les remarquables Observations critiques de M. Rubieri sur M. Perrens (Polimazia, n 3 et 4, annee n).

Ne voulant point passer en revue toutes les autorites sur lesquelles se fonde notre opinion, nous nous bornerons a peser les arguments de Burlamacchi et de Pic (Burlamacchi , p. 28 et 29; Pic,ch. vi). La question etant aiusi circonscrite, il s'agit de savoir s'il faut en croire Politien, force par sa position de flatter sans cesse, ou bien Burlamacchi, homme honnete et sincere, et Pic qui etait non-seulement un bomme honne'te et sincere, mais un prince independent et riehe, appartenant a une famille amie des Medicis. Doit-on s'en rapporter a un courtisan qui passe sous silence un fait dont la divulgation aurait compromis toute sa fortune , ou a deux homines loyaux, qui etaieut contemporains de Savonarole, qui 1'avaient connu, qui ecrivaient dans des temps hostiles a sa memoire, et qui, s'ils avaient prqduit des allegations fausses, auraieut rencontre une foule de contradicteurs interesses. Burlamacchi et Pic represented comme generalement connu le fait qu'ils retracent; ils disent qu'ils en ont pu controler 1'exactitude, grace a Silvestro Maruffi, qui le lenait de Savonarole, et grace a Domenico Benivieni, qui 1'avait appris par plusieurs persounes, auxquelles Laurent lui-meme 1'avait raconteavantde mourir(l).

Toute espece de doute semblait done impossible; et en en effet, jusqu'au siecle passe, personne ne s'avisa de contester 1'exactitude de ce recit. Fabroni, dans sa Vie deLaurentdc Medicis, travail tres-savant, mais tres-partial en faveur des Medicis, fut le premier a combattre Topinion generate , en s'appuyant sur la lettre de Politien. Roscoe, qui a emprunto

(1) Voir "^gaWment Cinozzi, qui connut Savonarole. L'ouvragc do Cinozzi cst tr^s-d^taille et trfcs-prdcis sur ce point.

tant de documents a Fabroni, 1'a voulu suivre aussidans cette ciscoustance ; et eiifm M. Perrens, qui est plus d'une fois tombe dans 1'erreur pour s'etre attache a Roscoe, y est encore tombe en cette occasion.

Quand on lit la lettrede Polilien, onreconnaitque,loin d'attaquer le fait, Politien se contente de le defigurer visiblement, et qu'il confirme par ses propres paroles ce qu'il voulait nous cacher : Abierat vixdum Picus, cum Ferrarieusis Hieronymus, insignis et doctrina 1 et sanctimonia 4 vir, ccelestisque doctrinaj pradicator egregius, cubiculum ingreditur : hortatur ut fidem teneat; ille vero tenere se ait inconcussam : ut quam emendatissime posthac vivere destinet; scilicet facturum obnixe respondit : ut mortem denique , si necesse sit, aequo animo toleret; nihil vero, inquit ille, jucundius, si quidem ita Deo decretum sit. Recedebat homo jam, cum Laurentius : Heus, inquit, benedictionem, pater, priusquam a nobis proficiscaris. Simul demisso capite vultuque, et in omnem pia3 religionis imaginem formatus, subinde ad verba illius et preces rite ac memoriter responsitabat, ne tantillum quidem familiarium luctu , aperto jam neque se ulterius dissimulante, commotus. Diceres iudictam cseteris, uno excepto Laurentio,, mortem.

Or, qui serait assez simple pour croire que Savonarole ait ete de Lui-m<5me trouver Laurent a 1'agonie, et lui ait dit : 1 Ayez la foi : 2 Prenez la resolution de vivre en bon chretien : 3 Preparez-vous a la mort? Qui pourrait s'imaginer que le Frere, apres avoir obtenu de Laurent une reponse affirmative a toutes ses questions, soil parti sans donner meme la ben6diction?Il n'est pas douteux que si Savonarole alia chez Laurent, c'est qu'il y fut appele, car il n'etait pas homme a venir spontanement, etlescourtisansnelui auraient pas permis de passer. Pourquoi, d'ailleurs, Laurent aurait-il appele Savonarole dans un pareil moment, sinon pour se confesser ? Et si la confession cut lieu, quels peches devait-il prineipalement avouer, sinon ceux qui etaient connus de tout le monde comme les plus graves de sa vie, ceux precisement dont parlent Pic et Burlamacchi? Enfm, si Jerome s'est eloigne sans donner la

benediction, c'estune preuve eWente que les peches nefurent pas pardonnes. Le debat ne porte done ni sur la visile de Savonarole, ni sur la confession de Laurent, ni sur 1'absolution qui certainement ne fut pas accordee, mais sur les trois conditions auxquelles Savonarole subordonna le pardon. Quant a la premiere condition, elle est la mme dans Politien que dans les autresrecits; quanta la seconde, la difference entre les deux versions est peu importante ; reste la troisieme condition qui ordonnait a Laurent de rendre la liberte au peuple florentin, et c'est la condition que Politien devait taire , celle qu'il aura tout naturellement remplacee par cette autre : se preparer a la mort.

GHAP1TRE X.

PENDANT L'AVENT DE 1493, SAVONAROLE EXPOSE LES POINTS PR1NCIPAUX DB SA DOCTRINE, PENDANT LE CAREME DE 1494, IL PREDIT LA VENUE DES FRANCAIS,

Pendant 1'avent de 1493, Savonarole, avec un esprit plus sur de lui-meme et un langage plus libre , reprit ses predications a Florence, au milieu d'un auditoirc chaque jour plus nombreux. C'e"tait le chef de la congregation toscdne qui parlait, le religieux irreprpcbable dans sa vie, celui dont les propheties se verifiaient d'une facon si extraordinaire, et dont 1'absolution avait 6t6 desire"e par Laurent le Magnifique. Ges circonstances lui gagnaient tellement la faveur de la multitude, qu'il pouvait se permeltre toutes les hardiesses, sans craindre d^sormais la vengeance de Pierre de Me"dicis. La vie d6testable des princes italiens et des dignitaires ecclesiastiques , la corruption ge~nerale et la ruine imminente del'Eglise, l'approcb.e des chatiraents, souhait^s par les honnetes gens pour que la depravation universelle s'arrfitM devant ces fl^aux comme devant une digue, tels furent les sujets des vingt-cinq sermons qu'il fit, cette .ann6e-la, sur le psaume quam bonus (\). II y examinait

(1) Les sermons sur le psaume Quam bonus furent publics d'afoord en lalin par Savonarole Iui-m6me , a la demande de plusieurs freres du couvent de Saint-Marc. L'auleur les abr6gea beaucoup. Fra

aussi tout au long les points les plus importants de la the"ologie chretienne, parce qu'il voulait alors presenter un tableau complet de sa doctrine, ou du moins la dessiner a grands traits et la fixer dans Tame de ses auditeurs, afm que ceux-ci se preparassent aux catamite's qui devaient arriver. On peut dire que sous le rapport th6ologique ces sermons doivent e"tre range's parmi les meilleurs de Savonarole.

.Commengons parlafoi. Void les propres paroles du Frere : La foi est un don de Dieu accorde" a chaque croyant pour son salut; gardez-vous done, me"s fils, de partager 1'erreur des personnes qui disent : Si je voyais quelque miracle, la resurrection d'un mort, par exemple, je croirais. Ces gens-la se trompent, parce que la foi n'a pas 6te" raise en notre pouvoir ; elle est un don surnaturel, c'est-k-dire une lumiere re"pandue <( d'en haut dans 1'intelligence de I'homme. Quiconque veut recevoir cette lumiere doit se pr6parer inte"rieu-

rement et s'hiimilier devant Dieu (1) Mais, ob-

jectera-t-on, si toutes les choses qui sont cre6es pour unecertaine fin, Patteignentparleurs moyensnaturels, comment la nature de 1'homme n'est-elle pas capable par elle-m6me d'atteindre la fin alaquelle elle est appel6e?L'homme serait-il inf6rieur aux animaux?Non : cette impuissance est untitre denoblesseet une preuve d'excellence , car la fm de 1'homme est divine et d6passe, la nature (2) Mais pourquoi , demanderas-tu

Oirolamo Giannotti di 1'istoia les t.raduisit ensuite en Ilalien. (Note . dutrad.}

(1) Sermon ivsur le psaume Quam bonus, p. 237; Prato, 1846. Voir aussi les Editions de Florence (1528), el dc Venise (1554).

(2) Idem.

peut-e'tre, quelques-uns sont-ils elus tandis que les au- (i tres nelesont pas? II faut, mon fils, chercher a comprendre les choses de la foi en t'aidant des lumieresde lafoi, etenprenant pour guide 1'l^criture sainte ; tu ne dois pas t'6carter de cette regie, si tu ne veux pas t'e'garer. Qui es-tu pour discuter avec Dieu? Le potier n'a-t-il pasle pouvoir de faire avec la me'me masse d'argile un vase reserve a des usages ho-

norables et un autre destine* a un service abject ?(1)

Dans les elus Dieu montre sa mise>icorde , dans les reprouves sa justice. Si tu veux savoir poiirquoi Dieu a predestine" ceiui-ci et non celui-la, pourquoi Jean est pre"destin6 plut6t que Pierre, alors je te dirai que Dieu le veut ainsi ; il n'y a pas d'autre reponse a donner. Origene ne s'en contenta pas, et soutint que la pr6deslination depend des me"rites d'une autre vie, ant6rieure a celle-ci. Les Pelagiens enseignerent que la predestination est la recompense de nos O3uvres dans cette vie : suivant > ceshere'tiques, le j)rincipe des actes vertueux vient de nous , leur achevement et leur consommation viennent de Dieu. C'est en sortant des lia mites imposes a notre raison qu'Origene et les P6lagiens tomberent dans I'h6r6sie. L'ficriture ne pr6te a (i aucune equivoque : elle nous apprend , non pas dans un seul passage, mais en maint endroit, que le principe, comme la fin, des bonnes actions vient de Dieu, a ou plutot que Dieu est 1'instigateur de toutes nos bonnes actions. II n'est done pas vrai que Dieu nous donne la grace pour remunerer des actes et des nitrites pre"existants; iln'eslpas vrai que ceux-cisuffisentpour nous

(1) Sermon ix, [\ 9,0-21.

predestiner a la vie eternelle, comme si les ceuvres et les merites etaient la cause de la predestination. Encore une fois, c'est la volont,6 divine qui est la cause de la predestination (1).

(i Dis-moi, Pierre, dis-moi, Madeleine, pourquoie"tesvous en Paradis? Vous avez cependant p6ch6 comme nous. Toi, Pierre , qui as rendu temoignage au fils de Dieu , convers6 avec lui , assiste" a ses predications et a ses miracles, toi qui as vu avec deux disciples sa transfiguration sur le Thabor, entendu ses paroles pa- (i ternelles, et qui, n^anmoins, 1'as renie trois fois a la voix d'une femme de basse condition, tu as ensuite recouvre la grace, tu es devenu le chef de Plilglise et maintenant tu jouis de la beatitude celeste. Pourquoi as-tu regu de si hautes faveurs?.. . Reconnais que tu dois ton salut, non a tes me'rites, mais a la bonte" de Dieu qui t'a combie de bienfaits , qui t'a donne dans cette vie tant de grace et tant de lumiere. Et toi, Madeleine, <( qu'on appelait gene"ralement la pecheresse , c'est apres avoir entendu ton mailre J6sus-Christ pr^cher maintes fois que tu demeurais endurcie ; et quoique tasosur t'adressat des reproches et t'exhortata changer de vie, tu ne songeais pas a t'amender. Mais lorsqu'il plut au Seigneur de toucher ton coeur, tu courus , comme hors de toi, avec un vase d'albatre, a la mai- (i son du pharisien, tu baignas de tes larmes les pieds de J^sus et lu fus jugee digne d'entendre ces douces pact roles : Beaucoup de peches lui sont remis. Des lors le (i Sauveur te montra urie telle tendresse qu'il t'accorda d'etre la premiere ale voir ressuscite, et tu devins

(1) Sermon VIH, p. 299 el suiv.

I'ap6tre des ap6tres. Ces graces, ces dons, 6 Marie, ne furent pas le prix de tes merites , mais le temoignage dela predilection avec laquelle Dieut'aima (i).

Si nous nous bornions a rappeler ces paroles, en les isolant de ce qui les entoure, on pourrait peut-6tre trouver quelques raisons pour partager 1'erreur de plu. sieurs Allemands et de certains Anglais, qui ontvoulu reconnaitre dans Savonarole le deTenseur d'une partie des doctrines reforme'es. D'apres les prolestants, la justification a lieu par la foi seule sans les (Buvres, etle croyant n'est qu'un instrument passif dans. la main d.u Seigneur, qui peut en faire un 61u ou un re'prouve ; 1'homme, par sa libre volonte", ne peut en rien contribuer a son propre salut. Sur ces questions importantes, Savonarole s'est pourtant explique' avec une telle pre"cision, qu'il ne laisse au doute aucun pr6texte. A peine ses ecrils furent-ils examines altenlivement, que les auteurs etrangers dont nous parlons furent combattus dans leur patrie meme (2).

(1) Sermon ix, p. 323.

(2) Rudelbach ( voir Savonarola, etc., cli. in de la 3 e paitie : Savonarola 's dogmatischer Standpuncl) cst le partisan le plus passionne de la premiere opinion ; il a eld, en Allemagne m6me, victorieusement refute par Meier. Meier, quoiqu'il cherche aussi a faire de Savonarole un protestant, vourlrait, en partie du moiiis, altenuer les cxager'alions de son compatriote. Rudelbach (p. 359) invoque pvincipalemenla 1'appui de ses idfies les sermons sur le psaume Quam bonus; mais Meier est oblige de dire : Les consequences que Rudelc bach tire de ces passages sont opposes aux principes de Savonarole et reposent seulement , comme lant d'autres assertions du meme auteur, sur une interpretation arhitraire et forc^e du lexte original. (Page 274, note 2. ) On voit done corabicn M. Pcrrens a et6 mal inspir^ en rapporlant ( apres avoir affirme" que Savonarole 6lait resle oalholique) ce chapitre de Rudelbach cl en y voyanl la veritable ex-

La necessite des ceuvres, le libre arbitre et la cooperation de 1'homme a la grace, qui est aussi un don gratuit de Dieu, sont des points sur lesquels Savonarole revient a chaque pas avec insistence, disant toujours non-seulement qae nous pouvons, mais que nous devons nous preparer a recevoir ce don de la foi et de la grace , don qui n'est jamais refuse" a quiconque fait tout ce qui est en son pouvoir (I). II y a, selon lui, Irois moyens de se disposer a obtenir ces faveurs : s'efforcer de croire, prier et agir ( U 2). II ne faut done jamais poru terun jugement definitif sur le pecheur, mais plutdt pleurer sur ses peche"s et avoir compassion de lui; car tant que durent le libre arbitre et la grace de Dieu , le pe'cheur peut revenir au Seigneur etse convertir (3). Et si Ton demande pourquoi la volonte est libre , nous <( repondons : parce qu'elle est lavolonte" (4), L'homme doit, par cons6quent, concourir al'acte de lajuslificau tion, et i'aire deson cote ce qu'il peut, parce que Dieu nelui manquera pas.Veux-tu, monfrere, obtenir 1'amour de J6sus-Chrisl? obeis a la voix divine qui I'appelle. Le Seigneur t'appelle tous les jours; fais, toi (i aussi; quelque chose (5).

La devise que Savonarole avail prise dans sa jeunesse 6(ait celle-ci : Le savoir s'acquiert en proportion des

position des doctrines du Frere. L'aulorit<5 deRudelbach,quandmme elle aurait quelque valcur, renverserail entitreiuent tout cc qv\e M. Perrens asoutenu dans sa Jriograpliie.;

(1) Sermon iv, p. 237-238.

(2) Sermon v, p. 236.

(3) Sermon xn, p. 373.

(4) Sermon xiv, p. 309-100.

(5) Sermon xvi, p, 443,

ceiivres, Tanto sa ciascuno quanta opera (!); et nous dirions volontiers que sa doctrine 6tait la doctrine des 03uvres, si nous ne devions pas 1'appeler plulot la doctrine de 1'araour, en donnant a ce mot le sens que nous avons indique" plus haut, c'est a-dire en <le"signant par la 1'elat ou 1'ame se trouve quand, touched de la grace, elle est deja brulante de charile. Getamour, dit Savonarole, est aussi un don du Seigneur, mais il ressemble a un feu qui se communique a tout ce qui est sec. Pr6parezvous a recevoir ce don, vous le sentirez aussitCt dans votre coaur el votre cceur en sera embras.

. La puissance de 1'amour est certainementunegrande chose, car c'est 1'amour qui fait tout, qui met tout en mouvement, qui surmonte et brise toules les difficult6s... Rien ne s'accomplit sans 1'impulsion de a 1'amour... Or, la charit6 6lant de tous les amours le plus vif, les ffiuvres qu'elle produit sont merveilleuses

et sublimes Elle se conforme facilement et dou-

cement a la loi divine tout entiere, parce qu'elle est la mesure el la regie de loutes les mesures el de toutes les lois. Chaque loi parlicul iere est la mesure et la regie d'un certain acteet non d'un autre; mais iln'en est pas ainsi de hclmi-ite" 5 qui estla mesure et la regie de toutes choses, de toute action humaine. Aussi, quiconque garde dans son ame la loi de la charite, se dirige bien, dirige Men les autres, et interprete 6quitablement toutes les lois. Pour serendrecompte decette v6ril6, il suffit d'observer les pasteurs charges du soin des ames : lorsqu'ils obeissent strictement a. la letlre des lois

(1) Tous les biographes rapporlent celte devise, que Iui-m6me repete dans ses sermons. Yoir,par exemple, le sermon v sur Job.

carioniques , lois essentiellement pa'rticulieres , sans (( consulter la charite, qui est la mesure et la loi universelles, ils ne sont jamais de bons guides . . . Regarde aussi cc le medecin qui ressent pour son malade de 1'amour et de. la charit^. Lorsqu'unm^decin est tendreetbon, sate vant et experiment^, personne ne peut exercer une influence plus bienfaisante. Tuverras que 1'amour lui enseignera tout, et sera la mesure et la regie de toutes les mesures et de toutes les- regies de la medecine.... Ce medecin charitable endurera mille fatigues sans se plaindre, s'informera des moindres details, ordonneralesremedeset voudralesvoirpreparer; ilnequittera pas un instant le lit du malade. Si, au contraire, le medecin n'a pour mobile que le gain, il ne s'inquietera pas du malade et sa science meTne lui fera defaut... Vois encore , par la conduite de la mere k 1'egard. de cc son enfant, ce que peut 1'amour. Qui done a appris a cc cette jeune femme sans experience a gouverner son cc premier-n6? 1'amour. Que de fatigues elle s'impose jour et nuit pour 61eyerce petit etre! Les soins les tc plus penibles lui paraissent faciles. Quelle est la cause cc de cette sollicitude? 1'amour. Combien de caresses, icombien de douces paroles, combien de sourires la a mere imagine pour son cher petit enfant I Qui les lui a

cc enseign^s? 1'amour Gonsidere enfin Je'sus-Christ,

quij pouss6 par la plus ardente charit6, s'est fait pour nous petit enfant, s'assimilant aux hommes en cc toutes choses, supportant la faim, la soif , le froid, la cc chaleur et les miseres terrestres. Qu'est-ce qui 1'a decid6 a subir tant de souffrances? 1'amour. Jesus converse tant6t avec les justes, tantot avec lespublicains, tt et il agit de telle sorle que tous les hommes et toutes

les femmes , les petits comme les grands, les pauvres comme les riches, le peuvent imiter, chacun a sa matt niere, chacun selon a son etat , et se sauver avec cerlitude... Et.qu'est-ce qui 1'a conduit a mener cette vie si humble etsi admirable? Sans aucun doute, la'charite... C'est la char He" qui I'atlachaa lacolonne; c'est <( la charite" qui le cloua sur la croix; c'est la charite" qui le ressnscita, qui le fit monter au ciel et de"termina . tous les myste'res de la redemption.,, Voila la vraie, voila la seule doctrine; rnais aujourd'hui les pr^dicateurs ne prechent que de vain.es s.ubtilit(Ss (1). .

Savonarole arrive ainsi a parler des ecclesiastiques. Avec.Aristote, Platon, Yirgile etPetrarque ils'flattenfc . les oreilles, et ils ne s'occupent pas du salut des 4mes. Pourquoi, parmi tant de livres, negligent-ils le seul qui contienne la loiet 1'espritde la vie? L'Eyangile, 6'chretiens, il faudrait le porter sur soi; non pas le livre lui-mme, mais I'esprit de.ce livre. Gar si tu n'as pas . I'esprit de la grace, c'est en vain que tu porterais sur toi le volume tout entier. Oh ! combien sontplus insenses encore ceuxquisurchargent leurscous debrefs, de cedules, de- petits Merits, et qui ressemblent a des colporteurs serendant a la foire! La charit6 ne consiste pas dans des-feuilles depapier, Les vrais livres du Christ, cesont les ap6tres el les saints, la vraielecture consiste <c aimiter leur^vie. Mais aujourd'hui les hommes sont den venus les livres dudiable,... Us parlent centre 1'orgueil etrambition, ou ils sont eux-me"mes plonks jusqu'aux yeux ; ils prfichent la chastet6 , et entretiennent des u concubines; ils commandent dejeuner, et ils vivent

(1) Sermon n, p. 208-10.

dans une somplueuse abondance... Ges hommesla sont les livres inutiles, les Hvres faux, les livres inauvais , les livres da diable , parce que le diable 6criten eux toute sa me'chancete(l)...,. Ges pr61at,s . s'enorgueillissent de leurs dign He's et me'prisent leur prochain; ils 1 entendent e"lre respected et redoutes; Us fecherchent les premiers sieges dans les syna- . gogues, et aspirent aux premieres chaires de 1'Italie. Ilskcheiit, le matin , d'etre ' rencontres sur la place publiqne, d'etre salu6s et appeles maitres et rabbins ; ils ^talent avec ostentation suv leurs habits les ornements etles phylacteres (2); ils font les imporlants; u ils affectent la gravit6 et veulent etre compris au moindre signe (3).

Apres les pre'lats, Savonarole decritles princes italiens. Ces mauvais princes sont envoyes pour punir les pech^s des peupiles. Ils tendent aux times une foule d'embuclies. Leurs palais et leurs cours sont le refuge de o tous les animaux et de lous les monstres de la terre, (t c'est-a-dire le fendez-vous de tous les misdrables et de tousles scele'rats, qui y accourent parce qu'ils y trpuvent des encouragements et qu'ils peuvent y assouvir tous leurs desirs effren6s, toutes leurs deteslables passions. C'est la que sont les me'chants conseillers, qui invententtoujours de nouvelles charges etde nouveaux impots pour sucer le sang du peuple. C'est la que sont lesphilosophesetlespoe'tesadulateurs, qui imaginent

(1) Sermon vii, p. 271-274.

(2) Le phylaclerc 6tail une baride de parchemin que les He'breux povtaienl aulour du bras, et sur laquelle etaient ecrits des passages dc la Bible et les commandements dc la loi.

(3) Sermon vm, p. 290.

mille fables et mille mensonges. pour faire .remonter jusqu'aux dieux la ge'ne'alogie de ces princes depraves. Mais, ce qu'il y a de pire encore, c'est la que sont les religieux, attaches aux iyiemes habitudes. Telle est, mes freres, telle est la cit6 de Babylone, la cit6 des fous et des impiesj la cit6 que le Seigneur veut delruire (.1). Savonarole examine ensuite la construction de cette cite, qui a ete eleve'e par les douze folies des impies. Les impies voient la lumiere et les t^nebres, mais ils preTerent les te".nebres k la lumiere. Trpuvent-ils une route facile et une route rude et pe'rilleuse, ilspre- . ferentla seconde a la premiere. G'est ainsi qu'ilsagissent en toutes circonstances. Pendant qu'ils naviguent sur la mer, ils sautent sur une baleine qu'ils prennent pour tin rocher, et s'installent dessus. Quelle est done cette race? Quel est le but de ces gens-la? En v6ril6, jecrois qu'ils veulent construireune.villesur ce mobile fondement Quefaites-vous?leur dis-je; vous chargez tvop cette b6te; YOUS vous noierez. Mais ils persistent dans leurs travaux, ils discutent, ils s'abritent derriere des forteresses; puis ils entrent en-lutte, 1'un voulant subjuguer 1'autre ; et enfin surgitun tyran qui o les ppprime tons. Gelui-ci cherche a tuer ses ennemis, entretient des espions partout. De nouvelles guerres, de nouvelles dissensions 6clatent. Labaleinejfaligu6e' par taut de bruit, fait un mouvement .: tous.les habitants de cette cite se noient, et Babylone est d6truite. . . Ainsi , dit en concluant Savonarole, il nous est clairement montr'6 que les impies se per'dent par la folie de leurs efforts, et que la folie sera chdti6e (2) . n

(1) Sermon x, 344-345.

(2) Sermon xm, 383-384.

II e"taittres- facile de voir quo la ville des fgus symbolisait , dans la pensee audacieuse de Savonarole , la puissance d.e Pierre de MMicis et de ses amis, puissance qui> suivantles predictions du Frere, ne devait pas tarder beaucoup a etre renverse'e. Mais Savonarole ne s'arrfite pas la. Apres avoir parl6 de la corruption du peuple et des princes italiens, il revient avec une egale audace a un sujet bien plus grave; il attaque la conduite des prtres etles abus de 1'^glise. Interprftant d'une fagon' singuliere quelques paroles emprunte'es a la Bible, il s'6crie : In securiet inascia dejecerunt earn (1). Le'de"mon, quand il voit un homme faible, lui donne des coups de marteau pour le faire toniber dans le peche; quand, au coritraire, il rencontce un homme fort, il lui donne des coups de hache. -Cette jeune fille est-elle honn^te et bien 61evee, il met a sa poursuite quelque jeune' liu bertin , la trompe par mille seductions et 1'entraine k faillif. C'esfc un coup d'e hache quelede"mon luiaport^. Voici un honorable citoyen qui arrive a la cour des grands dignitaireseccle'siastiquesjc'est la que la hache est bien affi!6e ; il n'y a pas devertu qui puisse register. J^ous vivons a une epoque particulierement triste :le . d6mon a reuni ses acolytes autour de lui et tons ensemble ils ont e1)ranle par leurs coups lerribles les por- . cc tes m6mes du temple. De mfime que les portes do'nnentacces dans les maisons,ce sont les pr^latsqui doiventintroduire les fideles dansl'Eglise du Christ. .Yo'ilk pourquoi le diable a dirige ses 'grands coups centre les prelats, voila pourquoi ilabris^ ces portes. Aussi ne trouve-t-on plus de bons prelats dans i'figlise...... Ne

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