‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 33 sur 42 · PS. 73, V · texte numérisé non relu

PS. 73, V

(i remarques-tu pas qu'ils font tout au rebours du boil 'o sens? Ils n'ont point de jugement. Ils ne savent pa& distinguer inter bpnum etmalnm, inter verum et fal- (( sum, inter duke etamanm; ce qui est bon leur parait, mauvais, ce qui estvrai leur parait faux, ce qui est doux leur. parait amer et reciproquement... Voi& . comme les prelats d'aujourd'hui son t attache's ft la terre et avides des biens terrestres ; ils n'ont plus a coDur le soin des ames; ils ne songent qu'a toucher ((.leurs revenus. Quant aux pre"dicateurs, ils parlent pour plaire aux princes, pour e"tre loues et glorifi6s par eux... Et ce qui est pire encore, c'est que non contents de detruire 1'Eglise de Dieu, ils en ont etabli une a leur facon. Telle est 1'Eglise moderne : elle n'est <( plusconstruite avec des pierres vives, c'est-a-dire avec des chre'tiens affermis dans la foi vivante, qu'entretient la charite"... Transporte-toi .a Rome et dans tousles a pays Chretiens : chez les grands pre'lats et chez le& grands dignitaires eccl6siastiques,.onnes'occupeque a de poesie et d'art oratoire. Va et regarde : tu les trou- . (c vevas tenant dans leurs mains des ouvrages litte'raires, et apprehant a conduire les imes a 1'aide de Virgile^ d'Horace et de Giceron. Veux-tu teconvaincre que 1'Eglise se gouverne par les astrologues? II n'y a ni prelat, ni grand dignitaire qui ne soil en relations familieres. avec un astrologue pour savoir de lui a quelle heure il faut monter a cheval ou se livrer a quelque autre occupation. Ges grands dignitaires nehasarderaient point a un pas en dehors des avis de leurs astrologues.

a Seulement, il y a dans ce temple une chose qui nous ravit : c'est la profusion des peintures et des d^corations. De plus, noire Eglise Stale une foule de belles

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ce're'monies pendant la calibration des offices. Que & de riches v6 tements sacerdotaux 1 que de bannifcres !' que de cande"labres d'or et d'argent! que de calices I C'est un coup d'oeil e"blouissant! Tu vois li cescc grands prelats avec leurs mitres d'or et de pierres pre"cieuses sur la tete, avec leur crosse d'argent. Fare's de leurs riches chasubles et de leurs chapes en brou cart , ils chantent lentement devant 1'autel ces vepres (i etces messes admirables, dont lapompe est tellement rehauss6e par les sons de 1'orgue .et par les chants, que tu en restes slup6fait ; et ces personnages te semblent sublimes degravit6, de saintete". Tune t'imagines pas qu'ils puissent.se tromper; ce qu'ils disentet font, tu crois devoir le pratiquer comme 1'Evangile. Les hommes se repaissent de ces bagatelles, se re'jouissenl de ces ceremonies et proclament que L'figlise de Hsus-Ghrist n'a jamais 6te si florissante, que le.culte divinn'a jamais etc" si bien c616bre qu'a present, et queles prelals d'autrefois, compares a ceuxd'aujourd'hui,. . n'etaient que de mesquins prelats (prelaiuz'zi}. II est vraique'cespre"lats ne poss6daierit pas encore tant deft mitres d'or ni tant de calices; mais ils sacrifiaient volontiers le peu qu'ils avaient pour subveriir aux besoins des pauvres. Nos prelats, au .contraire, prennent pour faire des calices les biehs memes des pauvres, 1'argent sans lequel les pauvres ne peiivent vivre. Saistu ce queje veux te dire? Dans la primitive Eglise, les calices etaient de bois et les prelats eHaient d'or ; aujourd'hui 1'Eglise a des calices d'or et des prelats de bois..... Nos pre'lats ont introduit par mi nous les f6tes du diable; ils ne croient pas en Dieu et se jouent des mysteres ; de notre religion... 'Que fais-tu" done, 6

a gneur? Pourquoi dors-lu. Leve-loi et viens delivrer 1'figlise, captive entre les- mains des diables, entre les rriains des mauvais prelats... As-tu oublie" ton Eglise? Ne l'aimes-tu pas? A-t-elle cess6 de t'etre chere?... Nous sommes devenus, 6 Seigneur, 1'opprobre des nations : les Turcs sont maitres de Constantinople ; nous avons perdu 1'Asie, nous avons perdu la Grece ; deja nous sorhmes Iribulaires des infideles.O Seigneur ' Dieu,tu asfaitcomme le.pere irrite', lu nous as -chassis loin de toi. Precipite du moins.la peine et le chatiment, afm .qu'il nous soit bientdt donne de retourner & toi .(!)... Effunde iras luas ingentes. Ne vous scandalisez pas de ces paroles, 6 mes freres ; si vous voyez les gens debien d6$irer le chatiment, c'est parce qu'ils souhaitent que lemal soitextirpe et quele.regne b^ni <c de Jfeus-Ghrist s'afferraisse dansle monde. II ne nous reste aujourd'hui qu'une chose a esperer, c'est que Tepee du Seigneur vienne frapper promptement la terr.e(2).

Voila comment Savonarole, dans les sermons de cet avent, juge les mceurs, la politique, la religion et 1'Eglise; voila comment il condamne les princes et les pretres; voila comment il arrive a conclure que le ch&timent s'approche et que les lionn^tes gens doivent le desirer. Apres avoir, expose 1'ensemble de sa doctrine, il jetle un d6fi a toutes les puissances de la terre, Les princes temporels et les princes eccle"siastiques, les riches personnages, les dignitaires de.PEglise et des Etats s6culiers servent de but a ses accusations. Je suis, disait-il,

(1 j Sermon XVH, 543 ei suiv.

(2) Sermon xxiu. La m6me ppns^e se retrouve- dans un grand nombre de sermons, el forme', pour ainsi dire, le fond de cet avenl.

tc comme]agr61e;je.ffappequiconquesetrouveAdecouvert. Si les sermons de 1493 ne sont ni les plus 61oquents, ni les.plus hardis qu'ait prononce's Savonarole, ce sont ceux qui reproduisentleplus compldtement sa doctrine. Us nous montrent a la fois le pe"netrant iriterprete des dogmes, 1'accusateur intre*pide des m-osurs corrompuesde 1'figlise, Tami declare du peuple et de la liberte. S'etant repose jusqu'au carfime de 1494 , le Frere se remit a cornmenter la Gen&se, clont il avail commenc6 I'explication.des 1490 (1). Les sermons qu'il fit alors portent le titre de Sermons sur rarche de Noe, Tous les biographes les mentionnent et parlent de la profonde impression produite surle peuple, de 1'auditoire enthousiaste et transport^ , des predictions qui se realiserent d'une facjon extraordinaire. Mais, par malheur, nous ne pouvons guere juger ces sermons, car ils nous sont parvenus dans une edition si incomplete et si incorrecte, qu'ils ont perdu presque entierement le caractere distinctif du g6nie de Savonarole. L'auditeur qui les a recueillis n'a pas eu la main assez rapide pour suivre.l'orateur, et il a laisse un manuscrit defectueux, plein de lacunes, que 1'on a public a Venise dans un latin presque barbare, sous pretexte de lui donner une forme plus litteraire (2). Quetif etd'autres, s'appuyant sur ces.raisons, ont doute que les sermons sur 1'arche de No6 fussentre"ellemenUle Savonarole. II est-vrai que le desordre y est tres-grand ; une lecture continue en est impossible ;

(\) Compendium rcveWionum. ' .

(2) Venise, 1536, ex officind divi Bemardinl. Pour se faire une id6e des lacunes que nous signalons, -il ftmt d'abord lire entieremenl ces sermons, puis voir ce qu'en disent .et leur Miteuv el 1'editeuv des Sermons sur Job.

is.

cependant, les idees emises dans ee recueil sont au fond trop identiques a celles de Savonarole, les temoignages des histpriens sbnt trop positifs, pour qu'on puisse. partager le doute de Qu6tiL

Apres avoir de'montre" dans I'avent prec6dent la necessite et Papproche du chatiment, Savonarole entreprend de construire une arche mystique, ou doivent se reTugier tous ceux qui veulent e"chapper au nouvel et imminent deluge. Gette arche, prise dans le sens litt& ral, est celle qui fut construite par No6; prise dansle sens all6gorique, elle est la reunion des bons. Elle a pour longueur lafoi, pour largeur la charite, pour hauteur 1'espe'rance. .Pendant tout le careme , Savonarole de" veloppe cette etrange allegorie ; chaque fois qu'il monte en chaire, il annonce qu'il va ajouter une nouvelle planehe a 1'arche, et il expose ^une des vertus n6cessaires aux vrais chre"tiens. Le dirnauche de Piques, 1'arche etait achev6e. Que ehaeun se hftte , dit-il en finissant, que chacun se hate d'entrer dans 1'arche du Seigneur. Noe" vous appelle tous aujourd'hui ; laporte est ouverte; mais un temps viendra ou 1'arche sera fermee, ettres-grand serale nombre de ceuxqui serepentiront en vain de n'fetre point entr6s. Dans le cours du careme, JerOme parla longuement des fleaux prochains ; il annonQa la venue d'un nouveau Cyrus, qui traverserait I'ltalie en vainqueur, sans trouver d'obslacles et sans rompre une seule lance. Beaucoup d'historiens et de biographes nous ont laisse le souvenir de ces predictions ; el Fra Benedetto rapporte les paroles de son mailre dans les vers suivants :

Presto veilrai summerso ogui tiranuo.

E lutta I (alia vedrai con<iuistala

Con sua vergogiia e vituperio e dahno.

Roma, tu sarai presto caplivata ; Vedo yener in le coltel dell'ira , E tempo e breve e vola ogni giornata.

Vuol renovar la Chiessa el mio Signore, E convertir ogni barbara gente, E sara un ovile et un pastore.

Ma prima Italia tulja fia dolente, E tanto sangue. in essa s'ha a versare, Che rara fia per tutto la sua gente (1).

Ges sermons, que nous ne commissions pour aihsi dire pas, 6veillerent un inte"ret si extraordinaire et si universel, que- la cathe"drale s'emplissait chaque jour d'une foule plus compacte et que Savonarole etait devenu le personnagele plus conside"rable'de Florence. On s'6tonnait seulement qu'il se fut arrfite si longtemps a construire 1'arche et que le careme enlier ne lui eut pas suffl pour commenter le court chapitre de la Genese 6u il en est question. Savonarole ditliii-mme qu'il e*tait surprisde sa lenteur et qu'il se senlait retenu dans ce sujet corame par une force sup^rieure. Mais, vers le mois de septem-

(t) BientOt tu' verras tous les lyrans yenverses- tu verras toute < 1'llalie conquise, couverte de honte et d'opprobre, accableede maux, Et toi, Rome, tu deviendras promptement esclave ; je vois venirsur toi le couteau de la colere ;. le temps est.court et chaque jour s'envole rapidement.... Mon Seigneur veut renouvelev 1'Eglise et convertir toutes les nations barbares, et il n'y aura qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur. Mais auparavanl toute 1'Italie sera dans 1'affliction et 1'on y repandratant de sang qu'elle n'aura plus qu'un petit nombre d'habitanls. Fra Benedetto, Gednis. Libani, peti. poeme publi6 par le pereMarchesc A&nsVArchivio Slorico, chap, nt Ce chapitre a pour titre : R^sumfi des propheties que le compilateur entendit annoncer par le prophete Jer6me a propos de 1'arche deNo6 ,, alors qu'on lie rcdoutail ancune tribulation.

bre, ayanl repris- ses predications et fait, sur le m&me texte treize autres sermons, il arriva a la conclusion (-1). 'Le troisieme de ces sermons devait expliquer le dix-septieme verset, qui traite du deluge, et il fut prononc6 le 21 septembre, jour memorable pour Savonarole et pour son auditoire. La cathedrale avail peine a contenir la multitude qui, pleine d'une nouvelleetprodigieuse a'nxie'te', attendait depuis plusieurs heures. Enfm, 1'orateur monta en chaire ; 1'attention et le silence etaient plus grands que de coutume. Apres avoir promene ses regards, sur .les fideles rassemb!6s autour de lui, apres avoir considere 1'attente inquiete, inusitee, qui se peignait sur tous les visages, il s'ecria d'une voix terrible : Ecce ego adducam aquas super tertam. On eut dit que la foudre 6clatait alors dans le temple, et ces simples paroles commencerent a frapper d'e"pouvante 1'ame de chacun (2). Pic de la Mi'randole

(1) L'editcur venitien a donn6 le litre tfAvent a ces 13 sermons, qui sont places avant les 43 sermons du careme,'imprimes aussi avecles memes incorrections.. Mais, dans les ceuvres de Savonarole imprimees a Venise-, les evreursde cettesorte sont tres-fre'quenles. L'avent de 1493 fut un commentaire sur le psaume. Quan bonus ; Tavent -de 1494 fut une interpretation d'Aggee. Les 13 sermons sur 1'archene doivent done pas preceder le careine de 1494 ; ils doiv.ent elre mis a la suite de cecarfime, commeon peut facilement s'en convaincre en les lisant. Dans le troisieme de ces sermons, Savonarole expliqueles paroles : Ecce ego adducam aquas ; ille prononc.a Ie2l septembre, c'est-adire apres le carfime , comme il nous en avertit dans, le Compen~ did di rivdazioni. Le Frere avait 1'h.abitnde de precher, entre-le cartoe et 1'avent, des sermons qu'il appelait sermons dcs jours de fe"te : lels sont les 13 sermons sur 1'Arche de No6. M. Perrens s'est laisse tromper par Tediteur ; en lisanl ces sermons, il aurait pu s'eclairer lui-mfeme.

(2) Savonarole avail termine' s.es sermons sur 1'Arche de Noe* a Santa-Reparala, peu avant Ten tree du roi de France; et quelqncs-

raconte qu'un frisson avail parcouru tous ses os , que ses cheveux s'etaienl dresses sur sa te"te ; et Savonarole, en ce jour (e'est lui qui nous 1'apprend) n'6tait pas moins e"mu que ses auditeurs.

D'ou naissait done une si profonde agitation ? La cause en efait re'ellement tres-grave. On venait d'annoncer qu'une horde de soldats 6trangers traversait les les Alpes et s'avanc,ait, ave,c 1'impetuosite d'un torrent , a la conquete de PItalie. La renommee , grossissant la verite, multipliaitk 1'infmi le nombrede ces envahisseurs, leur attribuaitune taillegigantesque,un caractere feroce, et leur prfitait des armes invincibles. Cette nouvelle n'avait point ete pr6vue : aucun des princes italiens n'y etait prepare ; les arrnees nationales n'existaient plus ; les mercenaires Grangers etaient hostiles ; la terreur domiriait tellement les esprits, qu'on croyait voir couler des ruis-. seaux de sang. -Aussi la foule s'empressait-elle autour de Savonarole comme pour implorer du secours. Toutes les paroles du pr^dicateur s'6taient v^rifiees : les princes dont il avait pr6dit la mort Etaient deja descendus dans la tombe,; repe"e du Seigneur s'^tait abattue surla terre; les chatiments commenQaientk frapper ITtalie. Lui seul avait -annonc6 ces maux et.vu 1'avenir; lui seul devait connaitre le rernede a tant de malheurs. Son.nom vola debouclie en bouche atravers la Peninsule; tous les yeux se tournerent vers lui ; par la force inevitable des choses, il se trouvait 6tre un homme politique. G'est a lui que toutle peupleavailrecours, c'esta lui que s'a-

uns (le ces sermons avaient cause iant de terreur el d'epouvanle , provoque" tanl de sanglots et de larmes, que chacun errail clans la yille a clemi mort et sans pavler. Cerrctani, Storia, manuscrit autograpbe de la Magliabechiana.

dressaient les plus habilesciloyens... Son parti 6tait devenu, comme par enchantement , le maitre de la ville. La situation de Florence et celle de PItalie ayaient tellement change que nous devons faire quelques pas en arriere, pour en parler tout an long dans le livre suivant. .

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