‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 34 sur 42 · CHAP1TRE I · texte numérisé non relu

CHAP1TRE I

ARRIYEE DBS FRANCAIS EN ITALIE.

. Apres la mort de Laurent de Medicis et Selection dtt nouveau pape, l'6tatdel'Italies'etaitrapidemenlaggraYe'.. Alexandre VI, devore" parTambition de procurer des principaule"s a ses fils, tournait ses yeux avides partout ou ii voyaitun prince faible ou craintif ; il faisait'et defaisait des trait6s et des alliances, pr^tait des serments avec rintentibn dene point les tenir. Pour atteindre ses fins, il aurait expos6 aux plus grands perils 1'Italie et 1'Europe .entiere (1). Louis le More, domine tout a la fois par la peur et par 1'ambition , n'avait pas un caraclere moins dangereux. II 6tait connu dans toute I'ltalie pour sa duplicite et sa mauvaise foi : les traite's jur6s

(1) Machiavel, Legazioni; Fr. Guichardin, Storia d'ltalia; S(sinoiuli, Histoire des Itepub. Hal. ; Michelet, Renaissance ; Parent! , Storia di Firense; Cerrctani, idem. Ces deux derniers ouvrages se Irouvcnl mauuscrils a la Magliabechiaua.

par lui etaient vibles a la premiere occasion favorable ; ou plut6t, tout en les signant, il etudiait le moyen de les 61uder des- que son int6rt le demand erait. 11 se vantail d'etre I'homme le plus ruse" de 1'Italie, et il ne cessait jaraais d& former quelque nouveau dejssein, d'ourdir . quelque nouvelle intrigue pour consolider sa domination, se debarrasser de ses ennemis et accroitre sa puissance. Etait-il sous 1'impression de la crainte ; toutes ses facult6s intellectuelles augmentaient de force, arrivaient a une sorte d'activite convulsive, et personne au monde n'aurait pu prevoir les partis auxquels il etait capable de recourir.(l). Malheureusement pour lui et pour 1'Italie, la peur le subjuguait a 1'^poque dont nous parlons et l^enffetenait dans une continuelle perplexite".

II s'etait empar6 du gouvernement de Milan au prejudice de son neve'u Jean Gal6as, qu'il relenait prisonn-ier a Pavie, et auquel il administrait peut-etre quelque poison lent. Jean Gal6as 6tait faible , malade , ef, chaque jour, plus e'puise'; il ne pouvait done opposer'a Louis le More aucune resistance, mais sa femme Isabelle d'Aragon, fille d'Alphonse de Naples, ne se re'signaitpas a s'ubir celte violente spoliation, a supporter Phumble et triste condition qu'on lui imposait. Elle faisait reteritir 1'Italie de ses plaintes, conjurait sans cesse son pere et son ai'eul de venir la venger, et de la remettre, ainsi que son mari, en possession du duche de Milan. Le roi

(1) Lc diet seigneur Ludovic estoit homme tres-sage , mais fort crainiif, ct bien souple quandil avail peur ( j'en parle come de celuy quej'ay congnu et beaueoup de choses traicte avec luy ), et homme' K sansfoy, s'il voyait son profit povtr. la rompre. Philippe de Comrmnes, Memoires, etc., Hwe VII, cb. n. Voir aussi les.aulcuvs cites plushaut.

Ferdinand et son fils Alphonse, maitres d'un vaste royaume , fiers de la reno'mmee qu'ils avaient acquise par les armes pendant la guerre centre les barons et pendant le siege d'Otrante, traitaient Louis le More avec un hautain mepris, 1'appelaient dans leurs depeches le Due de Bari on Messire Louis (1), et menagaient constamment de lui arracher le pouvoir pour I e restituer a Isabelle. On ne satirait de"crire Tanxie'tfi de Louis le More et.les projets qui traversaient son esprit; s'il n'avait eu besoin, pour 6chapper a ses inquietudes, que de mettre le feu a PItalie et au monde ', il n'aurait pas he~site" un instant (2). ' . .

Laurent de M6dicis avait montr6 une tres-grande prudence en s'interposant entre les deux parties. La neutrality qu'il garda lui avait permis de les maintenir dans des relations amicales,'et il avait 6tabli une soi-te d'equilibre politique qui le fit surnommer 1'aiguille de la balance italrenne. Des 1480 il avait uni par un traite" les cours de Naples, de Milan et de Florence ; puis, en penqhant tanto't d'un c6te, tantot de 1'autre, il avait empech^la dissolution de cette alliance. Mais, apres sa mort, onvittout a coup les choses changer d'aspect. La premiere pensee.de Louis le-More fut de sender les intentions' de ses nouveaux alli6s. II fut d'avis , quand Roderic Borgia fut 61u pape , que les ambassadeurs des trois cours entrassent ensemble a Rome pour se presenter an souverain po'nlifecomme des. amis parfaitementd'accord. MaisPierre deMedicis, qui avail r^solu de se mettre a la

(1) Quelques-unes de ces depfiches, Sorites en grande partie par Ponlano, sont Ires-importantes. Elles setrouvent dans les archives de Naples.

(2) Voir les auteurs cit^s plus .haul.

. tete d'une ambassade solennelle , exclusivement florentine, clont les apprdts splendides Staient de"ja termines , de"cida le roi de Naples a inventer des pr6textes pour repousser la proposition de Louis le More. Le roi saisit aussitot cette occasion de blesser son ennemi personnel, et ne lui laissa point ignorer que sa conduite e"tait determine'e par le d6sir d'etre agre"able a Pierre.

Les plus vives apprehensions surgirent aussit6t dans 1'esprit de Louis le More. II ne tarda pas a s'apercevoir que sous des dissentiments legers en apparence se cachait une discorde serieuse, et qu'il se trouvait isolS en Italic ; car les Orsini, qui 6taient, corame condottieri , . au service duroi de Naples, avaient d^ja r^ussi a obtenir 1'appui de Pierre. Louis le More commenga done a r6flechir sur la gravite de sa situation, et sa pense"e ne trouva de repos que lorsqu'il eut r6solu d'inviter les Francois a la conquete du royaume de Naples. Telle fut 1'origine des malheurs qui, pendant tant de sieQles, de"solerenl 1'Italie , y an6antirent la prosp6rit6 du commerce, le culte des lettres et des sciences, ainsi que tous les souffles de liberte. Le due de Milan M- sans doute coupable d'avoir provoqu^ ces desastres; mais c'est k tort qu'une haine acharn6e a des lors poursuivi sa m6moire , comme s'il 6tail 1'unique cause des tenements ; les faits etaient pr6par6s de longue main. Louis le More, malgre" la responsabilite" qui lui incomb.e, n'a pas une aussigrande importance dans Thistoire. ,

La vie trop active et trop inquiete des temps passes avaituse" 1'Italie, qui se trouvait, au xv e siecle, faible et divis^e, vieille d'une pr6coce vieillesse. Autour d'elle grandissaient des ihats etendus , vigoureux, pleins de s6veet dejeunesse. Les Tu'rcs, dans la plenitude de

leur puissance, avaient de"ja mis le pied en Europe, nienagaient par mer et par terre 1'Italie et tout ['Occident. L'Espagne avait r6uni les royaumes de Castille et d'Aragon, chasse" lesMaures, et traverse" 1'Atlantique en se laissant guider par le ge"nie hardi de Golomb. Lo.uis XI, ' en France, avait, par son despotisme de fer, abaisse 1'aristocratie et releve lepeuple, r^tabli 1'ordre dans les . finances , dpnne" 1'unite a. la nation , etendu ses fron-* tieres du c&te* des Pyr6n6es et du Rhin ; tandis que, apres 1'extinction de la maison d'Anjqu, il acqu^rait le duche" d'Anjou, la Provence et tous les droits que les Angevins se vantaient de posseder sur le royaume de Naples. L'Allemagne , quoique affaiblie en apparence sous le gouvernement indeeis de Maximilien, avait plus que jaraais le sentiment de sa vigueur, Les Suisses , enfm , devenus les premiers fantassins de 1'Europe, se tenaient prets a descendre des Alpes , avec un effroyable 61an , pour soutenir quiconque les payerait.

La conscience de leur force, le desir des aventures, la soif de la civilisation et, par dessus tout, une certaine jalousie nationale , poussaieiit tous ces peuples vers \'ltalie. 11s. ne lui pardonnaient pas d'6tre encore la maitresse du monde, d'attirer ^ ses universites la jeunesse de toute 1'Europe , d'etre toujours 1'unique foyer des arts et des lettres, d'inspirer a toutes les cours un engouement enthousiaste pour ses moeurs et pour sa Iangue, d'eclipser la gloire de toutes les nations par. ses e"crivainSj ses artistes, ses philosophes, ses m6decins, ses astrologues., ses navigateurs, et d 'avoir en outre, gr^lce a ses grands seigneurs et a ses marchands-, 1'a- ' vantage des richesses. G'etait a la fois 1'amour et la haine qui entrainaienl vers Tltalie le reste de 1'Europe.

II 6 tait inevitable que I'ltalie repandit dans le raonde .les semenees de sa civilisation ; ne pouvant plus etre conquerante, elle devait etre conquise. L'expedition centre Tltalie (['impresa cV Italia] etait devenue la croisade du xv e siecle + les carpitaine's et les hommes d'etat voyaient dans cette entreprise 1 'occasion de r&aliser une pr6cieuse e.t facile conquete ; les savants y voyaient le plus sur moyen de reveler a 1'Europe le monde de la science et des arts; les soldats revaient le pillage des ti^sors que contenaient dans les palais et les villes italiennes ; tous aspiraient aa beau ciel et aux fertiles campagnes (1).

Mais parmi tant de peuples, celui qui semblait albrs destin6 a passer les Alpes 6tait sans aucun doute le peuple frangais. Sa position au centre de 1'Europe et aux frontieres de la P6ninsule, son caractere, son 6tat politique el militaire, tout Pappelait a 6tre le premier dans ce grand mouvement qui devait, en frappant de mort I'ltalie, donner la vie a.l'Europe. II faut ajouter que le trone etait alors occupe par Charles VIII, qui n'avait pas plus de vingt-deux ans et qui souhaitait arclemment les aventures. Faible de complexion, petit de taille, presque difforme d'aspect, il connaissait k peine les caracteres de.l'alphabet, n'avait ni jugement ni prudence , 6tait avide de commander, quoiqu'incapable de maintenir son autorit^ sur les gens de son entourage (2). II avait toujours aupres de lui des

' (i) Sismondi, Hist. dcsRep.ital.; Histoire des Francois. M. Michclel, dans sa Renaissance, a ti-aitd ce sujet avec beaucoup d'eloquence et d'originalite.

(2) Le caraclere de Charles VITI est admirablement de"crit par Guichardin, Storia d' Italia. Voir aussi Navdi, Sloria di Firenze ; Pa-

homines de has lignage qui captaient sa faveur pour arriver au'x.plus hautes dignite's de I'Elat, qui flattaient constamment sa puerile ambition, qui 1'excitaient a imiter le roi saint Louis et a s'immortaliser par une croisade contreles Turcs , croisade dont la cdnquete de Naples serait le premier pas. Tandis que ces homines cherchaient a lui persuader de faire va'loir les droits qui, de la maison d'Anjou, avaient pass6 suivant eux a la couronne de Prance (l), les exiles napolitains reveillaient en lui sans relache les memes convoitises; Les princes de Salerne et deBisignano, e'chappe's au massacre des barons, ne cessaientde s'elever centre le cruel despotisme de Ferdinand etd'Alphonse; ils de"peignaient le parti angevin comme tout puissant dans le royaume, et-assuraient que Charles VIII serait regu a bras ou\ 7 erts par tout le peuple. En realite", l'6tat malheureux des Napolitains etait universellement connu, et -le de"sir d'un changement quelconque, si exager6 qu'il put etre par les exiles, e"tait cependant general.

Dans le reste de 1'Italie , la venue des Frangais e"tait plus souhaite"e que redoutee par tous ceux qui aimaient

renti, manuscrit cite plus haut; Cerrelani, Storia di Firenze, manuscrit indiqu6 d^j^i; Sismohdi; Michelet, etc. Mais pour toute cette periode historique, il fautlire, avant tout, les Memoir es de Philippe de Commines : Commines fut 1'un des observateurs et des diplomates , les plus perspicaces du xv c siecle. On peut aussi consulter VHistoire de Charles Vllldepuis Van WSjusqu'd, 1498, parGuill. de Jaligny, A. de la Vigne, etc., Paris, 1618.

(1) Gibbon m6ditait d'^crire 1'hisloire de la descente de Charles V11I en Italie, e'venement, dit-il, qui changea la face de 1'Europe . Dans le 3 e volume de ses Miscellaneous works (London, 1814.) se trouve 1'idee de ce travail ; Gibbon y proclame la nullite" des droits que pretendait avoir la couronne de France.

la liberte. La nature facile et souple de la nation franc,aise,. son caractere mobile, avide .d'impre"vu,. permettaient a chacun de caresser des espSrances particulieres; aussi n'y avait-il pas de peuple opprime* ou de re"publique tyrannisee qui n'attendit de 1'apparition des Francais un soulagement a ses miseres. Deja Louis XI avait 6te" plusieurs fois invite par differents partis a descendre en Italic; et puisque Louis le More envoyait ses ambassadeurs pour sonder les dispositions de Charles VHI, les gouvernements eux-mfimes semblaient n'^tre pas entierement contraires a une intervention frangaise. Quant au pape Alexandre VI, soit qu'il voulut effrayer le roi de Naples pour lui offrir ensuite la paix i plus haut prix, soit qu'il se fut laisse prendre dans les trames diiees de la politique astucieuse de Louis le More, il encourageait, lui aussi, 1'arrive'e cies Prangais (-1).

Chose bizarre 1 1'invasion etrangere, cause de tant de maux, etait alors desired par presquetous les Italiens, et c'est en France qu'elle rencontrait de 1'opposition. Les barons frangais, r6unis en conseil, s'^taient ouvertement declare" s contre une expedition qu'ils jugeaient inconsider^e et p^rilleuse. On ne pouvait se fier, disaient-ils, au concours d'un allie" tel que Louis le More, a un pape changeant et versatile commeRoderic Borgia; les armees du roi de Naples n'^taient pas a me'priser; la France, epuis6e d'argent, n'6tait pas en 6tat de tenir une longue campagne. Au fond, c'e*tait surtout de leur propre roi que les barons se deTiaient, ne le croyant pas capable de conduire une entreprise aussi grave.

(1) Guichardin, Sloria d'ltalia. Depfiches du roi Ferdin'and, dans les archives de Naples. Voir 1'Appendice de 1'eJition italienne.

Mais Charles VIII dedaignait leurs avis et se laissait guider par deux hommes qui n'entendaient rien a la guerre et a la politique. L'un d'eux 6tait Etienne de Vers,.ancien cam6rier, alors mare'chal sousle nom de Beaucaire. L'autre. etait Guillaume Brissonnet, qui, de simple marchand , etait devenu general de France et mi^ nistre des finances. Ces hommes, se"duits par I'esp6rance de nouveaux gains, ainsi que par les promesses de Louis le More et du pape , 6 talent seuls a pre"coniser la guerre , et a y pousser leur rnaltre.

harles VIII ordonna enfin aux ambassadeurs napolitains de quitter la France, et envoya quatre agents pour 'scruter les intentions des divers Elats italiens. Les e*missaires franc, ais ne trouverent aucune sympalhie aupres des gouvernements : la Republique de Venise 6'tait neutre; Pierre de Me"dicis 6tait tout d6voue aux Aragonais ; le pape meme, apres avoir appele les Frangais, avait fait volte face et s'etait alli6 avec Alphonse, fils de Ferdinand I or roi de Naples. Ferdinand, lorsque sa situation (itait devenue dangereuse, n'avait pu reussir, malgreses larges promesses, a gagner 1'esprit d'AlexandreVI; et, Iourmenl6 par de violents remords qui ne 1'avaient point quitt6 pendant son agonie, il avait expir6 le 25. Janvier 1494, en ayant la douleur de laisser sa famille sur le point de perdre le royaume. Apres une vie longue et prospere, il avail termineses jours, selon 1'expression d'un e"crivain contemporain , sine lux, sine crux (1). Son fils. Alphonse se prepara imme'diatement a la guerre avec toutes ses forces , et tandis qu'il r^unissait les soldats, tandis qu'il disposait les navires, il parvint a ob-

( l ) Burchardi, Diarium, etc.

tenir 1'appui du pontife en lui payant 30,000 ducats et en accordant a ses fils des dotations conside"rables ;

Si les envoyes frangais constaterent que tous les gouvernements italiens , celui de Louis le More excepte, etaierit devenus hostiles' a 1'entree du roi dans la Peninsule, ils virent, en revanche, que les populations avaient conserve toute leur sympathie pour Charles VIII. A Florence , ou Savonarole, du haut de la chaire, invitait ouvertement le nouveau Cyrus a passer les monts, Popinion publique, ne.gardant aucune reserve , se montrait favorable aux Frangais et opposee a Pierre de M6dicis. Celui-ci avait du exiler dans leurs villas ses propres cousins, qui avaient embrass6 le parti populaire. II . avait envoy6 en France des ambassadeurs pour d6fendre et excuser sa politique aupres du roi ; mais ces personnages, ail lieu de se conforrner a leurs instructions, avaient presque tous d6cri6 le gouvernernent de Florence. -L'un d'eux,- Piero Capponi, homme de r6solutions extremes, conseilla raeme au roi d'expulser les marchands florentins, 11 comptait que ce coup redoutable , porte aux inte"r6ts mat^riels de la Republique, provoqueraitlesoulevement du peuple tout entiercontre les Medicis (i). .

(1) Memoircs de Messire Philippede Commines, seigneur ton, sur lesprincipaux faicts et gcstes de Louis XI et Charles VIII, son fils, roys de France , Paris, 1580. Le ch. v du Vir livre mentionne deux ambassades en voy^es par Pierre de Medicis a Cfiarles YIII ; dans la premiere se irouvaient I'tSvfique d'Arezzo et Pietro Soderini. A la seconde fois envoya le diet Pierre (de' MMci) a Lyon, un appele Pierre Capon, et aulres ; et disoit pour excuse ( come ja avoit fait), que le roy Louis onzieme leur avoit commande a Florence se mettre en ligue avec le roy Ferrand ..... En loutes les deux ambass.ades y avoit toiisjour quelcun ennemi du diet de Medicis, et pour especial cesle fois

Ces circonstances auraient du hater le depart du roi Charles, si l'6tat habituel de son esprit n'avait pas ete 1'hiesitation. Quand tout e"iait pret, quand le temps d'agir arrivait, ses doutes commenQaient a surgir. Des qu'il se fut assure que les populations lui elaient favorables , il aperc,ut pour la premiere Ms toutes les difficultes.de I'entreprise. Sur ces entrefaites arriva a Lyon, ou.le roi se trouvait, le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens, qui venait-de quitter Ostie en fugitif. La forteresse d'Ostie lui avait permis pendant quelque temps de menacer et d'e"pouvanter le p'ape ; mais ensuite il y avait e"te assi^ge" si rigoureusement et avait .couru un danger si se"rieux, qu'il avait eu grand 5 peine a s'^chapper. C'est ce meme pr^lat qui monta plus tard sur le tr6ne poritifical,sous le nom de Jules II. II avait 6te 1'un des rares cardinaux qui avaient refus6 de vendre leur vote ^ Roderic Borgia, son ennemi mortel; il tr.aitait toujours Alexandre VI d'infidele et d'here'tique. Jamais.il ne se lassa de le combatlre, et il 'voulait reunir un concile pour le faire d6poser. Les anne"es , les fatigues , les perils ne ralentirent jamais la hainedu cardinal Jules. Ses paroles dissiperent tout d'un coup 1'es incertitudes de Charles VIII et d6ciderent ce prince h pr.6parer d6finitivement le depart (1).

le diet Pierre (Capponi), et faisoit sa charge plus aigre qu'elle n'estoil, et aussi eonseilloit qu'on barinist tput Florenlin du royaume. <( Cecy je dis pour mieuxv.ous faire enteijdre ce qui advint apres ; car le roy demoura en grande inimttie centre le diet Pierre ; et les diets ge'ne'ral et seneschal (Beaucaire et Brissonet) avoyent grand intelligence avec ses ennemis en la dicte cite, et par especial ce Capon, et avec deux cousins germains du diet Pierre, el de son nom propre. De ces paroles il resulte tres-6videmment que Capponi et tout le parli liberal appelaient les Fran^ais. Pour les memes raisons et dans la meme intention, Savonarole le.s favorisait aussi. (1) Guichardin, Storia d'ltalia.

. Avant'tout, on dutpenser a 1'argent, car on en man quail encore, quoique Louis le More cut deja donne" 200^000 ducats et qu'il fit alors de nouvelles promesses (1). On recourat doncaux banquiers de G&nes, qui exigerentde tres-gros inte"rets; on engagea m^me les joyaux de la couronne et ceux de plusieurs seigneurs de la cour. Ensuite on s'occupa de conventions indispensables avec 1'Espagne et avec 1'empereur, afin de ne pas laisser deux ennemis derriere soi. On conclut avec 1'Espagne un traite* d'alliance par lequel on lui ceda Perpignan et le comte de Roussillpn, regarded comme les clefs des Pyrenees et dont Louis XI avail eu laglqire de-s'emparer. Le comte d'Artois, autre conque"te de Louis XI, fut abandonn^ a Maximilien, a qui Ton renvoya sa fille, re"pudie"e depuis longtemps par Charles VIII, sans que ce prince eut voulu la rendre a 1'empereur. Ces traite"s deplaisaient naturellement aux Frangais : 1'honneur de la France 6tait en effetguavement compromis par la cession de provinces si importantes, par des stipulations offensantes pour la dignite du pays , ^mr de nouvelles dettes dont le poids etait intolerable. Aussi tout le monde augurait mal d'une entreprise que d6sapprouvaient les hommes de guerre et les hommes d'Etat et qui entrainait deja tant d'humiliations. N6anmoins , Dieu aidait.la France et la fortune devait 6tre favorable a Charles VIII, parce que Tltalie ne pouvait lui opposer aiicune resistance.

Les armies italiennes 6taient tombe'es dans un 6tat deplorable, ou plut6t elles avaient.pour ainsi dire cesse"

(1) Phil, de Commines, Memoires. Ego quantum polevo prosslabo armis, pecunia, equis; viris juvabo, etc. Voila ce qu'e'crivait Louis le More a Clmrles VIII dans une leltre rapportee par Corio dans sa Storla dl Milano. . . .

d'exister; la reputation dont les soldats du roi de Naples joiiissaient encore pour .avoir combattu contre les barons iso!6s, ne devait pas se soutenir sur les champs de bataille. Les fameux condottieri , les c61ebres capitaines d'aventure qui avaient autrefois combaltu ayec tant d'honneur les soldats etrangers , qui avaient 6t6 les premiers a fonder la science de la guerre et qui avaient appris a toute 1'Europe la tactique moderne, avaient compl&ement disparu. Aucune de leurs qualites ne se retrouvait chez leurs successeurs : la guerre n'etait plus pour eux qu'un honteux metier ;. ils ne songealent qu'a grossir leur gain et qu'a manager leur vie. Souvent ci cette e"poque, raconte Nicolas Machiavel, deux armees s'attaquaient pendant plusieurs heures sansque personne perit par le fer; .les seuls soldats qui mourussent 6taient ceux qui tombaient et que les cbevaux foulaient aux pieds (1). La force des-armees italiennes consistait alors presque uniquement dans la cavalerie. Or, le cavalier et son cheval etaient si pesamment arm6s,-qu'une fois tombes ils ne pouvaient pas, d'ordinaire, se relever sans aide. L'infanterie, au contraire, 6taittrop legere etconnaissait a peine 1'usage de 1'arquebuse et de la pique; elle combattait Sparse dans lacampagne, o.u derriere les fosse's et les remblais ; quand. elle 6taitr6unie, elle presentait un front large, mais sans 6paisseur, aussi etait-ella facile a enfoncer. L'artillerie, lourde et peu nombreuse, tiree par des bceufs, se servait de gros-

(1) 11 ne faut peut-6ti'e pas prendre a hi lettre les paroles de Machiavel, qui r^pete plusieurs fois cette assertion, sans doute exageree,. Cependanl,' pour donner lieu a de telles accusations les hommes de cette 6poque ilevaient elre profondement pervertis.

ses balles ,-la plupart en pierre, qui causaient peu de ra^ vages (1).

'L'armee franchise etait,. au contraire 1 , le modele de toutes les arm6es qu'on -voyait en Europe. Reorganisee d'apres les perfectionnements del'art, elle devait surtoul sa puissance a 1'infanterie, qui marchait en escadrons e"pais et serre"s ; un tr&s-grand nombrede manoeuvres houvelles lui avaient enseigne a prendrefacilement, avec une incroyable agilit6 de mouvementSj toutes les formes possibles. Huit mille Suisses composaient 1'avant- garde, et dans la cavalerie figuraient la plus riche noblesse de France et la plus vaillanle jeunesse de 1'Ecosse, qui aug- ' mentaient toutes deux, par leur Emulation, la force du corps dqnt elles faisaient partie. Les Franc, ais poss6daient aussi les meilleures armes quel'on fabr.iquatalors'. Les hallebardes et les piques les plusbelles brillaient entre les mains de 1'infanterie. II y avait cent fusils pour chaque groupe de millefantassins. Outre les coulevrines et les fauconneaux, on remarquait trente-six canons, tires par des chevaux et support^ par quatre roues, dont deux se d^montaient quand il s'agissait de former la batlerie. Cetteartillerie marchait presquede front avec 1'infanterie,

ce qui ^ cette 6poque 6tait regard6 comme un merveilleuxprogres (2). Evaluer avec precision le chiffre de cette armee serait presque impossible , parce que les anciens

e~crivains sont toujours in'exacls-en pareille matiere, et

que leur habitude de compter par hornmes d'arme n'aug-

' (1) Povzio (Congiura del Baroni, LI, II) decrit ininutieusement et avec beaucoup d'art les armes italiennes. de celte e'poqiie. Voir . aussi Guichardin, Sismondi, etc.

(2) Sismondi, Hist, des Sep. Hal.; Uistoirede France; Miclielet, Renaissance; Guichardin, etc. .

,mente pas mediocrement la confusion (1). 'Neanmoins, ' on pense que Charles VIII commandait 22,000 fantassins et 24,000 cavaliers, et qu'en y ajoutant les gens de leur suite et les renferts de Louis le More, les troupes pouvaient comprend/e; 60,000 hommes (2).

Le roi A'lphonse, de son cote", s'appr&ait activenient . a la guerre. Don Frederic, son frere, a la tete de la ilotte, partait pour attaquer Gnes, ou se reunissaient les navires de la France. Don Ferdinand, due de Calabre, aecompagne" parle comte de Piligliano etpar Jean-Jacques Trivulce., capitalizes tres-renommes en ce temps, s'avan- Q.ait dans les Romagnes pour e'loignerdes'frontieres du royaume les fureurs de la guerre> Dans un tel etat de .choses, il 6tait urgent que Charles YIIIpressM ses mouveraents. Les ge"n6raux qtii s'etaient d'abord opposes a 1'entreprise en hataient la realisation, persuades que tout retard rendrait la situation plus desastreuse. Mais le roi recommengait a se perdre dans ses incertitudes .et ses tergiversations. II semblait mfrme avoir presque renonc6 & ses projets , car plusieurs corps d'armee qui s'etaient deja mis -en marche re^urent 1'ordre de retrograder. Alors le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens se pr^senta de nouveau devant Charles VIII. II Taccusa de mettre en peril non-seulement 1'honneur royal, mais

(1) Par un homme d'arme on cnlen'dalt un cavalier, deux arcliers et deux chevaxix derechange, ce qui faisail en tout 5 chevaux et 3 cavaliers. Mais ce nombre variait tres-souvent. Le norabre des ser-

. vifeurs, des pages et des gens qui suivaient une armCe variait aussi beaucoiip.

(2) Les liistoriens different tellement enlre eux a ce sujet que nous ne les citerons pas. Us jugeaient toujours d'un coup d'ceil 'ou par oui dire. Nous avons suivi le calcul de Nai'di , calcul accepte parSisniondi el par W Michelet.

celui de toute la nation, et dissipa toutes les indecisions par sa v6h6menee. Le 22 aout 1494, le roi et Parme"e partirent enfm; ils passerent le mont Genevre et descendirent a As.ti, ou Louis le More vint a letir rencontre y avec sa femme. et le due de Ferrare. .

Au.mil Leudes. fetes et des gal an teries, Charles VIII oublia encore la guerrei Use livra auxplaisirs avectant de ' passion qu'il tomba gravement malade et fut force de s'arreler pendant un mois. D'Asti il se rendita Pavie, ou il visita I'infortun6 Jean Gal6as, qui 6tait mourant, et il entendit les plaintes dlsabelle , femme de Gal6as. La malheureuse duchesse se jetatout en larmes aux pieds du roi , et le conjura de prendre en piti6 son triste sort et celui de son mari. Charles YIILsembla violemment 6mu et promit a Gale"as une protection efficace; mais a peine avait-il atteint Plaisance, qu'il y apprit la mort'du jeuneduc, empoisonn6, disait-on, par Louis le More. L'armee tout entiere etait indignee ; elle voyait a quelle sorte d'allie elle avait a faire; le roi seul paraissait ne pas s'en pr6occuper. Retombant encore une fois dans ses irre"solutions, ne sachant s'il devait prendre la route de la Romagne ou s'avancer a travers la Toscane, il s'arre'ta de nouyeau et s'abandonna de plus belle aux plaisirs. .

Cependanl, de tons cotes d'heureuses nouvelles afiluaient. Envoye dans la Romagne pour retarder la marche desNapolitains , le valeureux g6ne"ra'l d'Aubigny, avec unepoign^e d'hommes, avait su fatiguer tellement les troupes ennemies, sans livrer aucun combat, qu'elles se retiraient daas le royaume de Naples. A Genes, le due d'Orleans, gvace k unevflolte beaucoup plus nombreuseque celle de Pennemi, avait impose a don Frederic To-

bligation de relrograder. ARapallo, ou se tenait une petite garnisqn napolitaine, il d6barqua un d6tachementde soldats suisse's : ceux-ci, aide's par. 1'arlillerie des navires, purent s'emparer de la ville, la saccager, la bruler, passer ail fil de I'6p6e non-seulement la garnison, qui s'6tait rendue, mais tous les habitants etmeme quarante malades qu'ils trouverent au lit. Le bruit de ces cruaute's repandit uneterreurindescriptible dans 1'Italie entiere, ou cette fagon de guerroyer 6tait absolument inconnue. Toutes les villes , tou's les plus petits bourgs s'imaginaient qu'ils subiraient bient6t le m6me sort que Rapallo; I'arm6e fran^aise inspirait-par son nom seul une terreur generate', et sa marche ne rencontrait plus d'obstacles.

En meme temps arrivaient au quartier general Jean efc Laurent de Medicis, cousins de Pierre, devours au parti populaire. Us s'e'taient enfuis de leurs villas, ou Pierre les avait exiles, et ils .venaient annoncer au roi que la Toscane entiere etait favorable au passage des troupes frangaises. L'armees'avanQaenfm atravers la Lunigiana, le long dela Magra, mil le si^ge devant le chateau de Fivizzano, le pritd'assautetmontra aiitantde cruautdque les Suisses. Bient6t, pourtant, les FranQais s'apergurent qu'ils s'6taient engages dans une route pleine de perils. Ils traversaient un pays sterile , ferm6 a gauche par Jes montagnes , a droite par la mer 3 ou Tennemi tenait encore ; et en face d'eux se dressaient les forteresses de Sarzana, de Sarzanello et de Pietra-Santa, qui, avec une petite garnison, etaient capables d'arrfeter facilement la marche- des armees les plus formidables. Si Pierre de Medicis avait eu I'dnergie de recourir a quelque mesure prompte et hardie , il aurait encore pu, en ce moment

supr6me , repo.usser les Francois, leur faire subir des pertes considerables et les couvrir de honle. Mais il s"emble que la Providence les guidait miraculeusement pour la ruine de 1'Italie, et que, malgr6 l.'indolence insensde du roi, malgre" son imprevoyance inbuie, tout devait leur r<jussir.

A Florence, la confusion 6tait au comble. Le parti populaire avait toujours 616 sympathique a la France; neanmoins, la folle polilique de Pierre avait profondement irri te Charles VIH, quidesolaitle pays par IB pillage etl'incendie. Que faire dans ces conjonctures? Livrer passage sans condition, quand on pouvait trailer avantageusement, sernblait une imprudence et unelachete; fermer la route 6tait une declaration de guerre. Le gouvernement de la ville setrouvait alors soumis a la direction exclusive de Pierre, unique auteurde ce deplorable etat de clioses : on attendait done avec anxiet6 la decision, qu'il allait prendre, et, au milieu du p6ril commun, on se plaisait a remarquer son extr6me perplexity. La situation de Pierre etait, en r6alit6, aussi mauvaise que possible : il avait exasp6re centre lui 1'ennemi victorieux, qui etait arrive jusque dans le voisi'nage ; il n'avait point d'argent et personne ne voulaitlui en preter; tous ses concitoyens lui 6taient hostiles, et il ne savait qui consuiter. Apres avoir envoy6. Paolo Orsini avec quelques cavaliers et 300 fantassins pour renforcer la garnispn de Sarzana, il resolut, sous I'impression d'une frayeur croissante, de se pr6senter au camp du roi, afm de demander lui-meme la paix. Par cette demarche, il. voulait i miter. Laurent, qui s'6tait rendu a Naples et s'6tait mis hardiment entre les mains de Ferdinand dans Pintention d'obtenir des conditions honorables. Mais

les imitations reussissent rarement. Pierre fit parerainte ce que Laurent avail fait par courage; et, tandis que son pere s'e"tait acquis un accroissement de puissance et d'honneur, il ne rencontra 1 que 1'humiliation et la mine (I),

Accornpagne" par les ambassadeurs dela Republique, il se transporta done a Pietra-Santa , ou il apprit qu'Orsini, altaque" en route par un detachement francos, avail essuy6 une de"faite. Cette nouvelle ayant augments-en lui le de"sir de conclure la paix a tout prix , il fit demander un sauf-conduit et se pre"senta au camp. II y apprit que le roi et 1'avant-garde attaquaient en vain depuis , trois jours la forteresse de Sarzanello. Tout autre que Pierre aurait profile" de eette circonstance avanlageuse etde la situation critique ou se trouvaitl'arme'e ennemie ; mais il ne put sortir de son trouble, et il parut compl6tement consterne" devant 1'attitude froide et severe de Charles VIII. Sans interrogep les ambassadeurs qui le suivaient, il ce"da-, avec une sottise vraiment incroyable, les trois forteresses, et ordonna sur-le-champ tie les remettre aux Frangais, qui en prirent aussilot possession. II promit en outre de fournir une somme d'argent et de livrer, jusqu'a la fin de la .guerre, les forteresses de Pise et de Livourne.

Maitres desormais du territoire toscan, les Frangais s'avancerent avec rapidit^, n'osant pour ainsi dire croire au bonheur qui les avail tir6s si miraculeusemenl de tous les perils. 11s se persuaderenl bientot que la Providence' favorisait leur entreprise. Gette opinion n'6tait

(1) Voir Commines, de ia Yigrie, Sismomli, Michelet, Giiicharciin, Nardi, Pa'renti, Cerretani, etc. Les historienS'Sont parfaitemenl d'ao cord sur tous ces fails.

pas seulement celle des soldats; elle etait adoptee .par les g6n6raux et surtout par le roi, qui se prenait s6rieusement pour le nouveau Cyras dont le Prieur de Saint- Marc avait annonce* la venue (1). Pendant que Pierre trahissait les inte're' ts de. toute la Toscane , les ambassadeurs qui 1'avaient accompagne 'partaient furieux sans parler ni a lui ni a- Charles VIII. Us se hataient de retourner k Florence, ou 1'on savait d6ja que les forteresses avaient 6te Vehement ced^es, et oil cette nouvelle avail provoque 1 I'mdignation, la confusion et le de"sordre. . -

(1) Philippe de Commines partageait cetle conviction. II repfele plusieurs fois : Dicu monslroit cortcluire rentreprise.

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