‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 7 sur 42 · XLV · texte numérisé non relu

XLV

indulgences; il met seulement les fideles en gardecontre les abus auxguels les indulgences servaient de prelexte.

II n'est pas moins affirraatif sur 1'intercession des saints : Priez, dit-il, pour les m6chants, 6 femraes; priez comme fit la chananeenne ; et si le Sauveur ne vous re"pond pas, ne vouslassez point de prier. Suppliez les ap6tres, suppliez la Vierge Marie d'interceder pour ces me"chants, et le Sauveur finira par re"pondre (1).

Quant a la Vierge, le Frere avait pour elle une vjSne'ration toute particuliere. II croyait avec Dante que confier ses prieres a la mere de Jesus-Christ , c'est leur donner des ailes. II avait pour sceau la Vierge avec 1'enfant J6sus (2). Plusieurs de ses poesies sont consacrees a la Vierge (3). Son cornmentaire de I'Ave Maria est aussi un temoignage de son culte pour elle. Nous demandons a la Vierge, y est-il dit, de prier pour nous, parce que, ayant enfant^ Jesus, la source de la piti6 , elle est elle-meme tres-clemente,.et parce que le fils ne peut rien refuser a sa mere. Cette confiance trquve, pour s'exprimer, des accents plus persuasifs encore dans le quatorzieme sermon sur la premiere e"pitre de saint Jean (4) : Vierge glorieuse , 6 mere

(1) Sermon du 2 C dimanche de carfime, 1496.

(2) Aux c6tes de la Madone sont les letlres F. H. On peut voir ce sceau sur la leltre Revile a la Seigneurie de Lucques le 18 mai 1493 , a propos des Juifs. II est reproduit dans le Giornale Storico degli archivi toscani.

(3) En voici les titres . Sur 1'Assomption. A la bienheureuse Vierge. A la Yierge.

(4 j Pages 129-130 de 1'edition de Prato, 1846.

XLYI

pleine'de piti6 et de misericorde, tourne versnoustes yeux compatissants ! Regarde comme nous sommes faibles et chancelants dans la voie de Dieu , regarde tous les perils qui nous envirorment : perils sur les fleuves , ainsi que ditl'Apotre, perils de la part des assassins, perils parmi les'Juifs, pe"rils parmi les Gentils, perils dans la ville, perils dans la solitude , perils sur mer, perils au milieu des faux freres. Si tu nous abandonnes, si tu ne nous consoles pas, nous tomberons en route. N'est-il pas merveilleux , s'6crie ailleurs Savonarole (1), que toutes les choses (sermons, offices ou messes) qui ont rapport a la sainte "Vierge excitent en nous une joie toujours nouvelle ? C'est que cette Vierge glorieuse est aime'e de tous.... Elle est si universellement ven6ree, que certains hommes, qui blasphement Dieu et les saints, ne peuvent souffrir qu'on profere des blasphemes centre elle. Enfin, 1'Assomption mfime, qui ne constitue pas un dogme pour les fideles, mais .qui est affirme'e par une tradition constante, inspirait a Savonarole comme h la catholicite tout entiere une foi absolue. Gette foi se traduisait par des paroles entbousiastes : C'est aujourd'bui, s'6criait le Frere, que la sainte. Vierge est transportee dans le ciel, & cote de son ills, au-dessus des anges, non-seulement avec son ame, mais avec son corps ; car il ne convenait pas que sa precieuse chair, qui avait e"te pendant neuf mois la demeure du Seigneur, restat ici-bas pour subir

(1) Sermons sur la premiere dpitrede saint Jean, p. 130-131.

XLYII

la corruption, et, d'ailleurs, le monde ne m6ritait pas de garder un si admirable tresor. Aujourd'ui, cette Vierge, cette glorieuse mere, est done transported au ciel, pleine d'altegresse et de grace. Nous devons nous en rejouir grandement. Nous devons nous en rejouir a cause d'elle, et aussi a cause de nous, parce qu'elle aime la nature humaine et qu'elle intercede pour nous (1).

Comment doncM. Paula-t-il pu e~crire : Savonarole est a nous (protestants), car il a annonce que I'ficriture conduit a Christ et non pas aux saints et a la Vierge , insinuant'par ces mots que le Frere ne croyait pas a 1'intercession de la Vierge et des saints, et qu'il ne leur rendait pas le culte de ve'ne'ration recommande" par 1'Eglise (2)?

(1) Sermon du 25 aout 1496, pr6cli6 le jour de FAssomption devant les membres de la Seigneurie.

(2) On ne pent lire sans e"tonnement toutes les raisons a I'aide desquelles M. Paul revendique Savonarole comme un precurseur de la Reforme. Les unes sont en opposition formelle avec les paroles du Frere; les autres semblent attribuer exclusivenient au prolestantisme cerlains principes qui lui sont communs avec le catlxolicisme. Savonarole est a nous, dit M. Paul, car il a preche que le salut est gratuit et qu'il est donnfi a ceux qui croient el qui se coniient au Sauveur, et non pas a ceux qui accomplissent certains actes exterieurs que commande Vfiglise. Ou done V6crivain a-t-il vu que l'glise n'impose aux iideles que des actes exterieurs ? Les actes exie'rieurs doivent etre vivili6s par les dispositions del'ame etn'ontpas, par eux-memfis seulement, le pouvoir d'op6rer notre salut. On regrette de trouver dans 1'ouvrage

. dont nous par Ions des pages empreintes d'un esprit de parti si contraire a la justice. Car, toutes les (fois qu'il n'estpas question de rattacher Savonarole a la R4foin\e, 1'auteur montrc un jugement sur, et son enthousiasme pour son heros se communique an lecleur. Les

XLY1II '

Tres-orthodoxe sous le rapporl des dognaes, Savonarola se rapproche-t-il du moins de Luther par son esprit de libre examen et par son inde'pendance a 1'6gard du saint-siege? Ge qui a pu le faire croire, c'est la lutte que le Prieur de Saint-Marc soutint centre Alexandre VI, lutte sur laquelle nous reviendrons bientot. Mais si Savonarole s'attaqua au representant de I'autoril6 pontificale, clans des circonstances tout a' fait exceptionnelles, il ne combattit et ne contesta jamais 1'autorite pontificale elle-meme. II affirma toujours, au contraire, sa souraission au saint-siege, et reconnut sans cesse la suprematie de la cour romaine! En voici des preuves irrefutables :

Ne sors point de 1'eglise, disait le Frere en 1-496, le dimanche apres 1'Ascension ; soumets-toi toujours a la correction de 1'Eglise romaine, pour eviter de devenir herelique. Dieu ne veut pas qu'il y ait la moindre erreur dans cette figlise. e"st-ce la ne reconnailre pour regie que son prop re jugement?

Le 15 mai de la me" me annee, parlant de la raison et de la foi, ces deux lumieres qui, semblables & deux yeux, nous guident dans nos actions, Savonarole manifestait encore son orthodoxie : En vertu de la foi, tu dois croire aux articles, et surlout aux canons de la

passages relatifs a 1'examen des sermons et des traitfe du Frere oft'rent uu vif int6rfit, et les citations sont Ires -Men choisies. L'ouvrage ne suit le Prieur de Saint-Marc que jusqu'a l'entre"e de Charles Y11I a Florence. Nous esperons que M. Paul ne s'en liendra pas la.

sainte Venture, aux doctrines de 1'Eglise romaine; tu dois lui obelr, te soumettre toujours a ses decisions , fixer tes regards sur elle et ne pas I'en ^carter.

La meme doctrine se retrouve dans le Compendia delle rivelazioni (page 43) : On ne peut avec justice m'appeler heretique, car 1'here'tique est celui qui a re"solu de suivre obstinement une secte en opposition . avec la sainte Ecriture et avec la doctrine de la sainte Eglise romaine. Or, je ne sache pas que j'aie jamais rien dit ou ecrit qui fut contraire a la doctrine du Christ et de 1'Eglise. Tout ce que j'ai dit et ecrit, tout ce que je dirai et ecrirai, je le soumets au jugement de la sainte Eglise romaine, et je suis pret a accepter docilement les observations de chacun surtoutes les erreurs queje pourrais commettre. La soumission s'est-elle jamais exprime'e en termes plus clairs et plus formels ? Ajoutons que cette soumission' ne Ml point affaiblie par les persecutions d'Alexandre VI, et qu'elle rest a la meme quand Savonarole fut excommunie. G'est alors qu'il 6crivit cette page concluante : Le Sauveur dit lui-meme, en saint Jean, qu'il n'y aura qu'un seul pasteur etun seulbercail. Or, on ne peut pas dire que Jesus-Christ fut tellement le chef de 1'Eglise, qu'en montant au ciel il voulut la laisser sur terre sans autre chef que lui, vu que dans ce cas TEglise eut ete en proie a, la division et au desordre. Les diverses opinions, les . differends, les difficultes n'auraient jamais regu de solution sans un juge bien connu de tous. C'est pourquoi Jesus-Christ dit h saint Pierre : Pais mes bre-

bis, etc a On ne saurait dire que cette puissance et

cette autorite n'aient 6t6 donnees qu'a Pierre et non a ses successeurs, Jesus-Christ ayant promis que son

Eglise durerait jusqu'a la 'fin du monde Tous ceux

qui se separent de 1'uniteet de la doctrine de 1'Eglise romaine se s6parent done de Je"sus-Ghrist. Leshe"retiques, etrangers k cette sainte doctrine par amour de leur propre opinion et par haine de 1'autorite, sont de faux . Chretiens; et tandis que la verit6 s'accorde avec la verite, les doctrines, chez les he're'tiques , sont diverses et contraires entre elles, portant ainsi le signe certain du mensonge et de Terreur (1).

, Que Savonarole ne voulutpas diviser 1'Eglise, c'est ce qui ressort avec evidence du proces instruit a 1'aide de la torture par les commissaires apostoliques. On ne put lui arracher aucune re"ponse compromettante a cet egard, et, quoique ses paroles fussenta chaque instant transcrites avec des alterations par le notaire, nous lisons ce passage decisif : Je n'ai jamais voulu diviser 1'Eglise du Christ , a moms qu'on ne veuille parler de quelques usages que j'introduisis a Saint-Marc pour soumettre les freres a une vie plus austere. Savonarole aimait 1'Eglise avec une tendresse flliale. En la voyant servie par des ministres indignes qui enervaient

(1) Triomphe de laCroix, p. 267-269. Voir aussi dans M. Villari le premier sermon du car6me sur Amos (p. 879-380 de noire traduction), le dernier sermon du meme careme (p. 394), le Traile sur la simplicite de la vie chretienne (p. 418), les sermons du 15 et du 18 fcvrier 1498.

les doctrines, qui donnaient 1'exemple des plus honteuses faiblesses, qui trafiqnaient des choses saintes et compromettaient la religion elle-meme, il avait ressenti une poignante douleur et s'6tait cru appele par Dieu a relablir la discipline, a reformer les moeurs corrompues, non-seulement des simples prelres et des moines, mais des dignitaires eccl6siastiques. Peut-etre s'acquitta-t-il de cette tache avec un zele excessif et de"nonga-t-il parfois trop amerement les vices qu'il cherchait a corriger. Par 1'aprete" qu'il mettait a fle.trir les coupables, il risquait d'affaiblir le respect dii au caractere sacre dont ceux-ci 6taient rev&tus. S'il est juste de reconnaitre que Savonarole manqua de mesure dans 1'expression de ses censures, encore fautil tenir compte de ce qui peut en expliquer ou en excuser la violence. Le Frere s'imagina sans doute que les conseils et les avertissements debonnaires n'aboutiraient a aucun r6sultat serieux ; qu'a des maux excessifs il devait appliquer des remedes extremes; que, pour secouer la torpeur g6nerale et d^raciner des habitudes inv6t6rees, il avait besoin de soulever Tindignation publique centre la depravation du clerg6. Saint Thomas n'avait-il pas dit : II faut pr6i'4rer le salut de la multitude a la paix de quelques hommes. Lorsque certaines personnes, par leur perversite, mettent obstacle au salut du plus grand nombre et corrompent la vie du .peuple par leurs mauvaises moeurs, il ne faut pas craindre de causer du scandale en divulguanUes fails. Dailleurs, les debordements du clerge etaient connus

de tout le monde. Savonarole, lorsqu'il les enumerait, n'apprenait rien a qui que ce fut ; il ne parlait que d'ime maniere g6n6rale, sans prononcer aucun nom propre. Pour justifier la v6h6mence de son langage, il aurait puinvoquer 1'exemple de plusieurs grands saints, celui de saint Bernard entre autres, qui ne traita pas avec.plusde management le elerg6 de son temps (1). Rappelons-nous, en outre, que la violence 6tait pour ainsi dire autorisee par 1'usage. Fra Mariano da Gennazzano/dans ses attaques centre Savonarole, ne se portaitil pas journellementaux invectives les plus grossieres ? Si la voix du Prieur de Saint-Marc avait 6te e'coute'e, le schisme de Luther ne se serait probablement pas produit et I'figlise aurait conserve son empire sur cette Allemagne qui , depuis longtemps, semblait prete.a se soulever. L'urgence d'une r6forme 6tait comprise par tons les homines clairvoyants. Le cardinal Julien avait ecrit d'Allemagne a Eugene IV : Les d6sordres du clerge" excitent la haine du peuple centre tout 1'ordre ecc!6siastique, et, si on ne les corrige, on doit craindre que les laiques ne se jettent surle clerg6, a la maniere des Hussites On se jettera sur nous, quand

on n'aura plus aucune espe" ranee de notre correction. Les esprits de's hommes sont en attente de ce qu'on fera, et ils semblent devoir bient6t enfanter quelque chose de tragique. La haine qu'ils ont contre nous se declare : bientOt ils croiront faire aDieu un sacrifice agreable en

(l)Voirt. n,p. 270, notes lei 2,

Page 1