‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 9 sur 42 · TV · texte numérisé non relu

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manoeuvres reussirentaupres du pape, qui, au commencement de Janvier 1495, enjoignit a Savonarole d'aller pre"cher a Lucques le carfime suivant. Savonarole se montra pr6ta obeir, et, le 25 Janvier, il prit conge de ses auditeurs : . Je vais aller a Lucques, et de la je me rendrai peut-etre ailleurs, suivant les ordres que Ton m'enverra; priez le Seigneur de m'aider h precher sa doctrine. II y a dans cette ville '.beaucoup d'hommes qui voudraient me tuer ; mais sachez que mon heure n'a pas encore sonne. Je pars, parce que je dois ob6ir et que je ne yeux causer ici aucun scandale. A la nouvelle du prochain depart de Savonarole, 1'agitation, au dire d'un bistorien contemporain (1) , fut generale parmi les Florentins. Touthomme de bon sens estimait que la predication du frere J6rome 6tait indispensable pour maintenir les bonnes moeurs , non moins que la paix et la Concorde entre les citoyens. Aussi les magistrats s'empresserent-ils de solliciter dupape la revocation de son bref. Alexandre YI ne redoutait encore que fort peu la parole de Savonarole et de"sirait ne point deplaire a Charles VIII, favorable au Frere et tout puissant alors dans le royaume de Naples. II acceda au d6sir des Florentins , et autorisa le Prieur de Saint- Marc a poursuivre dans les chaires de Florence le cours de ses predications.

Cependant, a Florence comme a Rome et dans le reste de 1'Italie, les ennemis de Savonarole ne s'endormaient

(l)Nardi.

pas. Us detiderent Alexandre VI a lui ordonner de venir a Rome expliquer ses revelations et ses proph6lies. Get ordre, date du 25 juillet 1495, etait formula en lermes doucereux qui auraient pu faire illusion sur les intentions hostiles du souverain pontife... Mais Savonarole ne se m6prit point : on voulait 1'eioigner de Florence pour renverser la recente constitution. Ilavait heureusement , pour s'excuser, un excellent motif. Avant d 'avoir regu le bref , il avail annonc6 au peuple que sa sante le forgait de suspendre ses predications. II put done, sans manquer a la v e'rite' , r6pondre que pour le moment une maladie grave 1'empe'chait de quitter Florence et de satisfaire au d6sir du pape. II ajouta qu'en entreprenant le voyage de Rome , il exposerait certainement sa vie au poignard des assassins, qui avaient deja plusieurs fois attente a ses jours , et que , d'ailleurs, les Florentins jugeaientsa presence indispensable dans la ville pour consolider le nouveau gouvernement, pour mettre obstacle aux projets des mauvais citoyens, pr^ts a ddchainer la guerre civile sur leur patrie. Quant a ses predications sur les cMtiments r4serves a 1'Italie et sur la renovation de 1'Eglise, le souverain pontife pourrait bientoten juger par le Compendium Revelation urn, qui 6tait sur le point de paparaltre et que le saint-pere ne tarderait pas a recevoir. Enfm, Savonarole exprimait 1'espoir de n'etre pas longtemps sans realiser le pelerinage de Rome, et, en attendant , il comptait sur Pindulgence du pape. Differer d'obeir, dans les conjonctures actuelles, c'etait, disait-

il , aller au-devant des intentions bienveillantes exprimees par le vicaire de J6sus-Christ (i).

Le pape ne re~pondit point a Savonarole , mais il lui fit savoir qu'il agreait son excuse. Neanmoins, des le 8 septembre il le somma, pour la seconde fois, de se rendre a Rome. Le bref e"tait adresse" au monastere de Santa-Croce, dont les moines elaient peu favorabies au Prieur de Saint-Marc. Alexandre YI esp6rait peut-fitre, par ce precede", rabaisser le Frere aux yeux de la foule et exciter centre lui la haine des autres religieux (2) . Savonarole e"tait appele", dans le nouveau bref , semeur de fausses doctrines, sans qu'aucune de ces doctrines y fut spe"cifi6e, etle pape y de"signait le Frere sous le nom d'un certain fra Girolamo, comme s'il nele connaissait pas. Pourquoi done tant de me"pris et tant de colere? Pourquoi ce langage a la fois d^daigneux et menagant, quand deux mois auparavant le pape le prenait avec Savonarole sur le ton de la bienveillance ? Les e" v6nements qui se pr6paraient peuvent seuls expliquer le bref d' Alexandre VI. En ce moment, Pierre de Medicis se disposait a faire une tentative centre Florence ; aussi il importait que Savonarole ne restat point dans cette ville. Comprenant la gravit6 de la situation et les devoirs qu'il avail a 1'egard du nouveau gouvernement, fonde pour ainsi dire par lui , le Prieur de Saint-Marc

. (1) L'ouvrage de M. Villari ( voir 1'Appendice de I'&lition italienne) contient la lettre d' Alexandre VI et la reponse de Savonarole (p. cxf-cxiv).

(2) M. Villari, t. II, p. 36 de noire Iraduction.

ne repondit pas au bref, qui non-seulement ne lui etait pas adresse", mais qui n'6tait meme pas adresse au couvent de Saint-Marc. II remonta en chaire au mois d'octobre (1), et encouragea le peuple, dans trois sermons, a la defense de la liberte. Grace aux energiques pre"paratifs des Florentins et surtout grace aux lenteurs calcule"es de Louis leMore, 1'entreprise de Pierre de Medicis 6clioua compl6tement(2).

Le d6pit d'Alexandre VI se manifesta par un nouveau bref, qui interdisait a Savonarole de preacher (3). Mais le Frere 6tait deja rentre dans le silence; il n'eut done qu'a y persister. II ne commit pas la faute de remonter en chaire pour justifier sa conduite devant le peuple et pour prouver la puret6 de ses doctrines hypocritement calomniees. Par amour pour la concorde et dans Tint6ret de 1'Eglise, il n'h^sita pas & se soumettre, quoique la politique eut ete le seul mobile d'Alexandre VI, et il ne precha point 1'avent de 1495. Gependant, son silence 6tait impatiemment support^ par le peuple , surtout a 1'approche du carfime. Aussi les Dix de la liberte et de la paiac e"crivirent-ils en termes pressants a Pambassa* deur florentin , Ricciardo Becchi, pour que celui-ci, de concert avec les cardinaux de Naples et de Lisbonne , s'efforc.at d'amener le pape a autoriser de nouveau les predications de Savonarole. Le Prere, de son cotCj faisait adresser a Dieu de ferventes prieres par ses reli-

(l)Lell,lel5etle25.

(2) Voir, dans M. Villari (il.III, ch. I), 1'histoire de cette

(3) Cebref tut Ianc6 au commencement de rtovembre 1495.

gieux et par ses amis, esperant ainsi appuyer efficacement les negotiations des magistrals. Ces efforts combines neresterentpas sans re"sultat. Si lepape ne re"voqua pas son bref , il permit a Savonarole, par 1'interme"diaire d'un cardinal, de recommencer a, pr^cher. Le fait est constate" par Nardi : On laissa au Frere la Iibert6 de precber ou de se taire, selon les inspirations de propre conscience. 11 crut devoir garder encore le silence pendant quelques jours, afin d'enlever aux ennemis du nouveau regime le pr&texte de redoubler leurs attaques par haine pour sa personne. Gette conduite fut extr6mement sage. Enfin, le premier jour de careme, ses amis en armes allerent le chercher au couvent de Saint-Marc, et 1'escorterent jusqu'a la cath6drale, oii le peuple 1'attendait avec anxiet6.

G'est probablement a cette 6poque que le pape, sur 1'avis d'un ve"que dominicain qui n'avait pu de"couvrir aucune proposition condamnable dans les sermons de Savonarola, fit offrir & celui-ci le cbapeau de cardinal. Mais il mit pour condition a cette offre , qui, nous 1'avons dit, fut e"nergiquement repouss6e, un changement de langage en cliaire.

Dans ses sermons sur Amos, le Frere, indigne" , se surpassa en Eloquence et en audace. II denonca avec v6hemence les vices du clerge" en general et de la cour pontificaleen particulier, ainsi que les pratiques superstitieuses qui remplacaient partout la vraie religion. En mgme temps, il stigmatisa les tyrans et annon^a les malheurs 6pouvantables qui menagaient 1'Italie et surtout Rome,

Instruit cle ces pr6dications, Alexandre YI entra dans une violente colere , non-seulement contre le Prieur de Saint-Marc, mais contre la Seigneurie, qui tolerait les invectives du Frere. La R6publique envoya 1'archevfique de Pistoi'a pour apaiser 1'esprit du saint-pere, et les Dix 6crivirent lettre sur lettre a la cour de Rome , afin de disculper Florence et Savonarole, Dans 1'espoir de trouver un pretexte a condamner ce redoutable moine , Alexandre VI reunit alors quatorze the"ologiens appartenant a 1'ordre de saint Dominique, et les chargea d'examiner la conduite et la doctrine du Frere ; mais le" seul grief articule" par ceux-ci fut que Savonarole avait caus les malheurs de Pierre de M6dicis.

Ilfallaitpourtant bien imposer silence M'mdomptable reformateur, au partisan de 1' alliance (rancaise, car on craignait une nouvelle invasion de Charles VIII, et la politique la plus habile consistait a priver Florence de la presence du Frere au moment ou la ligue venait d'appeler en Italie 1'empereur Maximilien. Pour atteindre son but, le pape lamja un nouveau bref (8 septembre 1496), qu'il adressa cette fois a Saint-Marc (I). Le bref r6unissait ce couvent & la congregation lombarde, dont Saint-Marc avait e~t6 s6par6 par un autre bref trois ans auparavant, et il ordonnait a Savonarole de reconnaitre I'autorit6 du vicaire g6neral de cette Congregation ; le Frere devait se rendre, dans un court clelai, a 1'endroitqui lui serait de"signe, et, en at-

(1) Voir le bref dans 1'ouvrage de M. Villan,!. HI, ch, v.

tendant, renoncer a toute predication pubiique ou prive"e , sous peine d' excommunication latse sententix. Alexandre YI pensait avec raison que la Re"publique ilorentine ne pouvait se meler a une question purement religieuse entre deux congregations. En supprimant la Congregation de Saint-Marc et eri soumettant les domicains de Florence a un superieur Stranger, il trouvaitun moyen facile de faire quitter a Savonarole le territoire toscan et d'ane"antir une influence redout^e.

La perplexite de Savonarole e'tait terrible , car il savait que son obe"issance entrainerait les plus grands maux pour Florence comme pour le couvent de Saint- Marc, et qu'elle serait fatale aux bonnes moeurs.Aussi, le IS septembre , il <5crivait a un de^ses amis qui e'tait a Rome : Je desire savoir de vous ce que vous pensez que je dois faire selon Dieu. Afin de prouver que vous n'avez pas t6 le conseillerde mes ennemis,unissez-vous, je vous en prie, mon re've'rend pere, au cardinal Protecteur pour d6fendre les innocents. Vous pr6viendrez ainsi le grand scandale qui pourrait s'e'lever dans la cit6 et la grande effusion de sang qui en serait 1'ine'vitable cons^quence. Pour moi , si je ne puis d6gager autrement ma conscience, j'obe'irai, lors meme que mon ob&ssance devrait causer la ruine du monde entier } car je ne veux pas p6cher meme vSniellement dans tout ceci. Seulement, j'aipens6 qu'il e'tait bon de surseoir, comme disent les docteurs... ([}

(1) Voirla lettre entire dansl'Anadc dominicainf, 1865, p. 248-251. I. d

Telles elaient les dispositions de Savonarole, lorsque, le 29 septembre, il repondit au pape. II lui rappela que le couvent de Saint-Marc, mde"pendant a 1'origine, et rattache" pendant la peste de 1348 a la congregation lombarde, en avait e"te" r6cemment se'pare' a la suite de longues et s6rieuses discussions; qu'apres cette s6paration les religieux de Saint-Marc avaienl adopte", grace a sa propre initiative, un genre de vie plus austere et plus rigoureux, qui serait compromis par leuradjonctionaux dominicains de la Lombardie. N'y avait-il pas aussi de graves inconve'nients a r6unir deux congr6gations entre lesquelles il existait deja tant de disaccords et de rancunes? D'ailleurs, plusieurs docteurs de Pfiglise n'avaient-ils pas soutenu qu'on est libre d'abandonner une regie pour en suivre une autre plus s6vere ? Quant aux erreurs que le Prieur de Saint-Marc e"tait accuse d'avoir r6pandues autour de lui, Savonarole niait absolument qu'il s'en fut rendu coupable : il n'avait pr6che que la doctrine des Peres. On pouvait's'en assurer facilement, puisque ses sermons avaient 6t6 entendus par des milliers de personnes. Le souverain pontife etait done mal informe. II y avait la une conjuration ourdie par les ennemis de cette rSpublique qui devait a Savonarole le, retour des citoyens a la vraie religion, et qui sans lui aurait succombe' a des perils de plus d'une sorte. Votre Saintete, ajoutait enfm le Frere, me permettra d'attendre une r6ponse a ma defense et une absolution.. . Si je me suis trompe", je suis pret a me retractor et a faire amende honorable devant tout le peuple. Etmain-

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tenant je r6pete ce quej'ai toujo'urs dit : je me soumels,

ainsi que tous mes ecrits, au jugement de la samte Eglise romaine.

Le 16 octobre, Alexandre VI repondit a Savonarole. II le felicitait de sa soumission au saint-siege, et, tout en lui reprochant avec la plus criante injustice d'avoir bouleverse" Florence au lieu d'y' recommander 1'union et d'y prficher contre les vices, il suspendait 1'effet des brefs pre"c6dents pourvu que le Frere cessal desormais de parler. De la reunion de Saint-Marc h la congr6gation lombarde, il n'etait plus question. Gette reunion n'importait, en effet , que fort pen au souverain pontife. Ce qui lui tenait au cosur, c'elait d'imposer silence ci cette voix si puissanle sur le peuple florentin. Pour parvenir promptement a son but , Alexandre VI croyait devoir s'adresser au Frere, non plus sur un ton de menace, mais avec une douceur toute paternelle. P.endant qu'il cherchait ainsi a priver la republique de son principal appui, il sollicitait la venue de I'empereur Maximilien, et, sans , attendre ce prince, envoyait, dans son impatience, quelques troupes contre les Florentins.

Le bref du 16 octobre 1496 ne trompa personne, malgre labienveillance, on dirait presque la bonhomie, qui semblait 1'avoir inspire". On savait, par 1'ambassadeur florentin, qu'Alexandre VI e"tait plus irrit6 que jamais contre Savonarole. Celui-ci, depuis qu'il avait regule bref du 8 septembre 1496, n'Stait cependant pas remont6 en chaire. II r6solut de continuer a se taire,

quoique les perils se multipliassent autour de la republique, et il refoula courageusement au fond de son coeur son amour piour Tinde'pendance et la liberte" florentines. N^anmoins, en depit de ses resolutions, ilreprit la parole a Sainte-Marie-des-FIeurs, le 28 octobre, sur les instances re'ite're'es de la Seigneurie, qui faisait appel a son de'vouement pour relever les courages abattus. En ce moment, les Ve'nitiens, les Milanais et I'empereur bloquaient e"troitemeiit Livourne; la famine commengait a desoler Florence; enfm, les Arrabbiati parlaient de reddition et complotaient la chute du gouverneinent. Si Savonarole n'eut consults" que son interet, il ii'eut pas quitte" sa retraite de Saint-Marc et eut continue" a garder le silence que I'autorit6 religieuse lui avait impos6. Mais il n'e"couta que la ge"ne"rosite" de son cosur et ne songea qu'au salutde sa patrie adoptive. Ses chaleureuses exhortations , dans lesquelles 1'amour de Florence s'unissait a 1'amour de Dieu, rendirent I'e'nergie et Pespoiraux plus decourages. Versla fin d'octobre, les vents du sud-ouest permirent a plusieurs navires fran- Qais d'apporter quelques secours a Livourne, etlar^publique crut entrevoir des jours meilleurs.

Doit-on blamer la conduile que tint alors Savonarole? En principe ; le premier devoir d'un moine est I'ob6issance. Selon nous, le Frere ne se conforma pas suffisamment a cette regie essentielle de la vie religieuse. Mais s'il se trompa, ce fut avec bonne foi et dans des circonstances ou la route a suivre etait difficile a distinguer. Alexandre VI invoquait, comme motifs de ses or-

dres, des faits conlrouve"s. II de"fendait a Savonarole de pitcher pour avoir trouble le repos de Florence , pour avoir excite les partis les uns centre les autres , au lieu de consacrer sa parole a la re"forme des vices. Or, c'etait grdce auPrieur de Saint-Marc que la revolution de 1-494 s'etait poursuivie sans effusion de sang, que les mauvaises moaurs avaient fait place aux pratiques d'une fervente piete", que les plaisirs licencieux avaient e"te" remplaces par des processions et des bonnes ceuvres.Le pape e"tait done mal informe", ou il cachait, sous les dehors du zele religieux, les passions d'une politique haineuse. Voila ce qui explique la conduite que Savonarole tint en cette occasion. 'Toutefois, nous le repe'tons , il eut mieux fait de se conformer a 1'ordre du souverain pontife. Sans doute cet ordre n'6tait pas dicle par 1'amour de la religion, sans doute il blessait la ve"rite et la justice. Mais en pareil cas 1'exercice abusif du pouvoir suffit-il pour le"gitimer la rdvolte ? Chacun peut-il s'eriger en juge dans sa propre cause et en vengeur de ses propres drolts ? L'adoption d'une telle doctrine plongerait 1'figlise dans le chaos. Lorsque Alexandre VI eut appris que le Frere e"tait remonte en chaire et que des renforts, exp6di6s par les marchands florentins residant en France etaient parvenus a Livourne, il adressa, Ie7 novembre 1496, a tous les dominicains etablis sur le territoire toscan, un bref reunissant dans une seule congregation tous les couvents de la Toscane et de Rome. La nouvelle congregation devait avoir son vicaire particulier, 61u tous les deux ans par

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les prieurs, mais dependant du vicaire ge'ne'ral d Rome. Pour prouver sa bienveillance envers Savonarole le pape choisissait comme vicaire de la nouvelle congre gallon le cardinal de Naples, Oliviero Garaffa, notoirt ment favorable au Frere. Mais cette apparente condes cendance dissimulait mal les projets d'Alexandre VI : 1 vicaire de la congregation toscano-romaine 6tant sou mis au vicaire general de Rome, celui-ci pouvait or donner a, Savonarole de quitter son couvent pour u autre et faire sortir ainsi de Florence le pre"dicatei redoute". C'&ait toujours la meme tactique sous ur. autre forme.

Savonarole exposa ses objections au bref d'Alexan dre YI en publiant I'Apologiede la Congregationde Sain Marc. II pr6tendait que la reunion du couvent d Saint-Marc aux autres convents de la Toscane eta contraire au salut des ames, c'est-a-dire a la chariti Confondre des religieux astreints a une regie se-ver avec des religieux habitues a une discipline infmimei moins rigoureuse, avec certains moines qui e"taiei plut6t des pre"varicateurs que ties freres prficheurs (nc prsedicatores sed prxvaricatorcs], c'^tait, suivant lui exposer au danger du relachement, pour ne rien dir de plus, les moines de Saint-Marc ; c'6tait affaiblir e eux les progres spirituels et le regne m6me de Diet En outre, la reunion projetee reveillerait de deplorabli haines entre des convents ennemis depuis longtemj les uns des autres. Si la s6paration n'existait pas, il f'ai drait la provoquer ; mais puisqu'elle exislait elle d<

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vait e"tre mainteime. L'ordre donne par le pape entrainant des consequences aussi de"sastreuses , il e"tait a supposer que le saint-pere ne les avait pas prevues, qu'il avait 6te mal renseigne, et que, mieux informe, il n'aurait pas prescrit une mesure a laquelle la conscience de"fendait d'obeir. D'ailleurs, ajoutait le Frere , 1'injonction du souverain pontife elait en opposition flagrante avec les constitutions de 1'ordre dominicain, le,s freres ayant le droit de ne pas accepter une reunion contraire au vceu de leur profession.' Enfin. cette reunion ne pouvait avoir lieu qu'avec le consentement des religieux de Saint-Marc. Or, ceux-ci avaient e"nergiquement proteste" contre I'alienation de leur inde"pendance. Tels ^taient les arguments exposes par Savonarole. II est certain que 1'ordre d'Alexandre VI avait eu pour instigateurs les ennemis du Frere. Ces perfides adversaires avaient bien pr6vu que le Prieur de Saint- Marc n'ob6irait pas a une mesure aussi funeste , [et que cette d6sobeissance attirerait sur lui toutes les coleres du souverain pontife. Savonarole aima mieux s'y exposer que de trahir ce qu'il regardait comme son devoir. En r6sislant il croyait sincerement s'opposer a un exces de pouvoir et n'6tre pas un revolte ; il croyait rester soumis a 1'esprit de TEglise. Pour justifier sa resolution, il s'appuyait sur 1'autorite d'Arnoldus et surcelle d'QEgidius. Voici les paroles d'Arnoldus : 0n n'estoblige d'obeir que quand 1'injonction estconforme aux constitutions de 1'ordre auquel on appartient; mais on est dispense d'obeir quand 1'injonction est en

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disaccord avec les constitutions, surtout quand le r6sultat des prescriptions doit e"tre une vie plus rela 1 chee (1). Quant a OEgidius, il soutient aussi qu'on n'est pas tenu d'obeir au pape, quand celui-ci ordonne quelque chose de contraire a la regie qu'on professe (2). Savonarole 6tait done persuade que son opposition au pape n'avaitrien quede le"gitime. Seulement, selon son habitude, il s'exprima en termes trop violents.

La hardiesse du Frere exaspe"ra le souverain pontife, et cetle exasperation fut port6e au comble par les e"checs de la ligue devant Livourne, ainsi que par 1'inutile tentative que fit encore Pierre de M6dicis pour rentrer & Florence. Le 12 mai 1497, Alexandre VI langa contre Savonarole un bref d'excommunication qui n'arriva qu'a la fin de mai a Florence, et qui ne fut solennelleraent publi6 que le 22 juin. Ce bref etait adresse aux Servites de 1'Annunziata. Le pape craignait peut-etre que la republique, par bienveillance pour Savonarole , ne permit pas de publier la sentence a Sainte-Marie-des- Fleurs (3). II croyait plus sur de confier cette sentence a des moines connus pour leur hostilite" a 1'egard du Frere. Alexandre VI, dans son bref, affectait de traiter le Prieur de Saint-Marc comme un moine obscur. II s'exprimait ainsi : Nous avons appris par plusieurs personnes

(1) Summa. Ce passage est cite" par J. F. Pic de la Mirandolc dans sonApologie de Savonarole , ouvrage quiu'ajamais ele 1'bbjet d'une censure.

(2) Liber Sententiarum.

(3) Sainle-Marie-des-FIcurs diait la cath&lrale.

dignes de foi qu'un certain frere Jer6me Savonarole, vicaire, a ce qu'on dit, de Saint-Marc dans la ville de Florence , a propag< une pernicieuse doctrine pour le scandale et la perte des ames simples. B Alexandre VI declarait ensuite Savonarole suspect d'heresie, et donnait comme motif de l'excommunication le refus oppos6 par le Frere a 1'ordre de rdunir ]e couvent de Saint-Marc a la congregation toscano-romaine.

La Seigneurie nominee, pour les mois de juillet et d'aout enjoignit a 1'ambassadeur florentin de faire toutes les demarches possibles pour que la doctrine de Savonarole fut soumise a un serieux examen et Texcommunication r6voquee. Presqu'en meme temps une adresse centre le Frere, re"dige"e par les Arrabbiati, 6tait envoyee au pape. Mais aussit6t deux autres adresses en sens contraire, 1'une signee par les moines de Saint-Marc, 1'autre par les citoyens notables de Florence, montrerent au souverain pontife 1'attachement et la v6ne~ration qu'inspirait g6ne"ralement sa victime. Quant a Savonarole, il e"crivit son Epitre a, tons les Chretiens et a tons les fideles aimes de Dieu contre l'excommunication subreptice, et sa Lettre contre la sentence d* excommunication; puis, ilpubliason Triomphe de la Croix, ou se trouve expose 1'ensemble des doctrines catholiques. Nous n'avons pas a examiner ici ce traite, dont 1'orthodoxie n'a jamais 6t6 contestee; mais line sera pas superflu d'indiquer sur quelles raisons Savonarole s'appuyait pour declarer nulle l'excommunication lance"e conlre lui.

Elle 6tait nulle, selon lui, pour plus d'un motif. En accusant le Prieur de Saint-Marc de pre*cher des doctrines perverses et heretiques, sans en specifier aucune, le saint-pere ne faisait que ceder aux obsessions des ennemis de la republique florentine. Savonarole demandait que ses sermons et ses ecrits fussent scrupuleusement examines, et se soumettait, ainsi qu'il avait toujours declare vouloirle faire, aujugement de 1'Eglise , persuade que tous les reproches s'e'vanouiraient devant une etude impartiale des paroles incriminees. II protestait aussi de son attachement et de son obeissance au saint-siege, mais il soutenait qu'on n'est pas tenu d'obeir, quand les ordres donnes sont notoirement injustes et contraires a la charite" (1). Comme il croyait avoir demontre" qu'il avait le droit et le devoir de ne pas consentir a la reunion du convent de Saint-Marc aux autres couvents de la Toscane, et comme il tait excommunie pour n'avoir pas adhere a cette reunion, la sentence prononce'e par le pape lui semblait sans cause, et par consequent sans valeur. II invoquaitdes textes de saint Augustin , dupapeGelase, de Gratien, de Gerson , et soutenait qu'une excommunication manifestement injuste est comme non avenue (2).

(1) Noloria injustilia vequiparatur nullitati. (Do afflictis Decis, 39, num. 5, Rota Rom. Decis. 644 in princip., p. i, diversorann).

(2) Voir 1'Apologie de Savonarole dans la Vila di sant'Antonino par le P. Guglielmo Burloli ; Firenze, 1782. Le P. Bartoli cite une foule d'autorites juridiques pour ddmontrer que 1'excommunication lancee contre Savonavole dlait nulle. Get ouvrage n'a pas ete condarane'.

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