LIVRE III, CHAPITRE IV
dans les voies de la vérilé. Il aurait, en outre, demandé qu'on informât le saint-siége de sa proposition ; mais il ne se trouva personne qui voulût risquer l'épreuve. Un autre raconte que, vers le même temps, il écrivit au pape, au général de l'ordre des dominicains et aux mineurs de Saint-François, trois lettres où il offrait de se rendre lui-même , avec la personne qu'il leur plairait de désigner, devant un tombeau : « Celui des deux, disait-il, qui ressuscitera un cadavre, sera reconnu digne que l'on croie à ses paroles et à sa doctrine. » Cet audacieux défi eut le sort du précédent; mais les amis de Jérôme avaient tant de foi en sa puissance, que Pic de La Mirandole le jeune, ayant appris de quoi il était question, lui écrivit pour le prier très-sérieusement, s'il voulait ressusciter quelqu'un , de faire choix de son oncle, et de le rendre aux lettres, qui pleuraient encore sa perte.
Le triple refus des franciscains, encore qu'il fût en soi fort raisonnable, ne l'était guère au point de vue où se plaçaient les deux ordres rivaux; aussi les dominicains de Saint- Marc, et surtout le père Buonvicini, qui avait été mis personnellement en scène l'année précédente, cl qui prêchait, cette année-là, à Saint-Nicolas du Cocomero, en triomphèrent-ils ouvertement. Poussés à bout et craignant de perdre tout crédit auprès du peuple, les mineurs durent répondre aux railleries dont ils étaient l'objet : c'est pourquoi ils prirent les devants, et offrirent de faire entin l'épreuve qu'ils semblaient avoir voulu éviter. Fia Franccsco de Puglia, qui prêchait à Sainte- Croix de Klorcnce, déclara donc qu'il entrerait volontiers dans le feu au péril de sa vie, pourvu que Savonarolc voulût \ entrer avec lui, et montrer par là s'il était véritablement prophète. Le bon Biirlamacehi ajoute que
Fra Francesco était poussé par les Arrabbiati, qui ne voulaient point mener l'épreuve jusqu'au bout , mais profiler seulement, pour se défaire de Jérôme, des discussions auxquelles elle donnerait lieu. Il est certain, en effet, que c'était lui qu'on voulait perdre, ou du moins compromettre : le P. Buonvicini , provoqué l'année précédente à Prato , s'était cru naturellement désigné pour soutenir à travers les flammes la cause de Saint- Marc ; le mineur reçut l'ordre de le récuser, et de n'accepter pour adversaire que Savonarole. Ce refus explique pourquoi les supérieurs de l'ordre avaient rappelé de Prato leur champion avant l'épreuve : ils sentaient bien que l'échec du disciple n'aurait rien prouvé contre le maître.
La congrégation de Saint-Marc ressentit une vive contrariété en apprenant qu'elle se trouvait de nouveau engagée dans cette affaire. Buonvicini fut gourmande d'importance, et, comme on sentait bien le résultat que pouvait avoir sa folle témérité, on fit parler par-dessous main à frère François et à ses chefs pour les engager à retirer la proposition. Mais les craintes des dominicains étaient visibles , quoiqu'ils fissent bonne contenance ; elles ne faisaient qu'augmenter chez les mineurs le désir d'aller jusqu'au bout. Ils insistèrent donc; ils firent tant de bruit que l'épreuve du feu devint bientôt l'unique affaire de Florence. On en parla, on en écrivit1 ; il y eut des discussions, des querelles sur les places publiques, et jusque dans les maisons. Pour éviter de graves désordres, la seigneurie évoqua l'affaire, et ce fut
1. Il existe à Florence trois lettres où Léonard Strozzi rend sommairement compte à un ami de ce qui -se passait à ce sujet. On trouvera à l'appendice la partie de ces lettres qui présente quelque intérêt. (n° xv).
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levant elle que durent se régler tous les points en iiigc.
Le principal était de savoir si Fra Hieronimo consenirail à entrer lui-même dans le feu. Le P. Buonvicini fêtant engagé sans son aveu, Savonarole pouvait refuser le porter la peine de ses extravagances. Il commença Dôme par là, disant qu'il n'avait aucun démêlé avec le prédicateur de Sainte-Croix ; que si celui-ci voulait curer dans le feu pour prouver que l'excommunication tait valable, il en était le maître; mais que, quant à ni, il n'avait pas besoin d'y entrer pour prouver qu'elle l'avait aucune valeur, puisqu'il l'avait déjà démontré kit une foule de raisons, sans que personne lui eût janais répondu. Mais on lui rappela combien de fois il ivait dit dans ses sermons qu'il ne craindrait pas de 'aiiv voir ainsi la vérité de sa doctrine. S'il est vrai qu'un général d'armée ne doit pas s'exposer dans les escaroouches d'avant-garde, l'épreuve qu'on proposait n'élait mini une escarmouche, puisqu'elle devait décider, une ois pour toutes, entre les deux factions qui divisaient Florence.
Tout sollicitait donc Savonarole de ne pas laisser à un mtre la défense de sa cause. Il lui fallut répondre aux provocations incessantes de Tra Francisco ; mais il ne le lit qu'avec une invincible répugnance, et posa des •outillions qui rendaient son acceptation illusoire. Il dérlara <|ifil était prêt à entrer dans le l'eu, pourvu que fous les ambassadeurs de tous les princes ebrétiens Fussent présents, y compris lo légal du pape, et qu'on l'autorisai, s'il sortait intact du bûcher, à commencer immédiatement la réforme de fc*Ëgtise. Os conditions étaient visiblemenl une tin de non -recevoir : il était certain qu'on trouverait plus d'un ambassadeur disposé
à prendre parti pour le saint-siége ; au pis-aller, eussent-ils su se mettre d'accord, comme ils ne pouvaien s'engager sans un ordre formel de leurs maîtres, or gagnait du temps, et c'était tout dans une telle affaire.
Il fallut donc, à la grande indignation des mineurs e des Arrabbiati, renoncer à voir Savonarole soutenir er personne ce qu'il avait avancé avec tant d'audace ; mai comme le peuple, séduit par l'espérance d'un spectacle s curieux, demandait à grands cris le miracle,\a. seigneuiii dut intervenir et exiger qu'on fît un autre arrangement Un magistrat, Jean Ganacci, croyant sans doute qui c'était la peur du feu et de la mort qui causait tan d'bésitation, proposa, dans sa simplicité, de remplace le bûcher par une cuve d'eau tiède, d'y plonger les deu: champions , et de décider que celui qui en sortirait san être mouillé serait déclaré vainqueur. Mais Savonarol voyait dans cette épreuve autre chose que la mort d'ui homme; il se voyait ruiné dans son crédit, peut-êtr massacré avec tous ses religieux et ses principaux parti sans ; il craignait surtout de compromettre le succè d'une réforme qui était en si bonne voie. Ses prévision étaient justes, mais trop tardives. Il aurait dû faire ce réflexions, lorsqu'il proposait si inconsidérément de pas ser lui-même dans le feu.
On convint, comme accord définitif, que Fra Franceso ne monterait sur le bûcher que dans le cas où le P. Sa vonarole se déciderait à y monter avec lui; Buonviciri et un convers des mineurs , Fra Giuliano Rondinelli étaient chargés, en cas d'empêchement, de faire l'é preuve à leur place, ou, s'ils la faisaient eux-mêmes, d les accompagner au milieu des flammes. Dans cett convention, écrite et signée sous les yeux de la seigneu rie par trois des champions, on ne trouve point l'engs