‹ Jérome SavonaroleChapitre 131 sur 215 · LIVRE III, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE IV

avec son supérieur, ce qui augmentait l'impatience et l'irritation populaires.

Entre ces deux récits contradictoires, l'autorité de ^honnête Nardi doit faire pencher pour le premier. Il laisse une assez large part à Savonarole dans les déceplions de cette journée, qui allait se terminer d'une manière si imprévue.

Des discussions s'élevèrent sur tous les points de la place. A la faveur du désordre qu'elles produisirent, Dolfo Spini s'avança à la tète de quelques-uns des siens, cl lit tous ses efforts pour parvenir jusqu'à Savonarole et le tuer. Mais ce mouvement n'échappa point à Marcuccio Salviati, qui, s'étant avancé vers lesCompagnacci, traça sur le pavé une ligne avec la pointe de son épée, et déclara àleur chef que, s'il la dépassait, il saurait l'en faire repentir. Cette menace d'un homme bien connu pour son énergie empêcha le meurtre que Dolfo méditait. On ne sait cependant comment tout cela aurait fini, si une forte pluie, qui survint tout à coup, n'eût donné moyen aux deux ordres, fort embarrassés de leur rôle, de dire que Dieu ne permettait pas l'épreuve; aux seigneurs de congédier tout le monde, et aux Piagnoni de prétendre que ce dénoûracnt était fort heureux, -parce que s'il y avait eu un miracle, lesArrabbiati n'auraient pas manqué de dire que c'était le diable qui l'avait lait.

CeUe pluie explique l'entêtement des deux partis dansleurs prétentions réciproques. Savonarole risquait la vie de son plus iidèle ami, la sienne peut-être, et certainement son honneur et son crédit. Les franciscains, moins exposés, n'étaient pourtant pas fort désireux de faire l'épreuve : s'ils necroyatenl pas que Fra Girolamo ini revêtu d'un caractère divin, c'était plutôt un doute dans leur esprit qu'une conviction bien arrêtée; ilsavaient foi

dans la possibilité des miracles et, à défaut des miracles, dans la magie ; ils craignaient donc que, par l'intervention de Dieu ou par quelque art diabolique, le résultat ne tournât contre eux; ils craignaient peut-être, au moment décisif, une défaillance de leur champion, homme faible et nul, qu'ils avaient pris n'en ayant pas trouvé d'aulre, et qui montrait peu de zèle et d'empressement à courir à la mort. En voyant passer au-dessus de leur tête de gros nuages noirs et près d'éclater (car si subite qu'ait été la pluie ce jour-là, le ciel avait dû se couvrir au moins une heure avant), les deux partis crurent avoir trouvé un moyen de sortir d'embarras. De là leur obstination. Les franciscains s'entêtèrent à ne pas vouloir que Buonvicini entrât dans le feu avec le saint sacrement. Ce fut une grande maladresse de leur part, s'ils se proposaient d'aller jusqu'au bout; car selon toute apparence, l'hostie devait brûler et le scandale retomber sur l'auteur du sacrilège. Les dominicains voulurent absolument munir leur champion de ce préservatif, comme s'ils ne.se croyaient plus certains, à l'heure décisive, de cet appui céleste dont il s'étaient vantés si souvent.

Lorsque la seigneurie eut envoyé aux religieux l'ordre de se retirer, les franciscains partirent sans bruit, comme ils étaient venus, et se contentèrent de chanter un Te Deum à Sainte-Croix : ils s'attribuaient sans doute l'honneur de la journée. Savonarole , qui voyait les Compagnacci armés en plus grand nombre que ses défenseurs, et qui ne se faisait pas illusion sur les dispositions de la foule, fit demander une garde aux seigneurs pour le préserver de toute attaque pendant le trajet. On lui envoya d'abord deux massiers; mais comme il jugea cette protection insuffisante, on lui donna le capitaine de la place avec ses soldats. Il s'achemina ainsi, au cen-

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