‹ Jérome SavonaroleChapitre 139 sur 215 · LIVRE III, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE VI

Transporté de joie, le saint-père n'écrivit pas moins de quatre brefs pour féliciter et remercier tous ceux qui avaient coopéré à cette importance capture. Par le premier, après les compliments de rigueur, il faisait de grandes promesses à la seigneurie, si elle voulait, lorsque Savonarole aurait été interrogé comme il convenait aux intérêts de la république, le lui envoyer à la frontière, où il le ferait prendre. Par le second, il donnait au vicaire général de l'archevêque et au chapitre de la cathédrale le pouvoir d'absoudre quiconque aurait péché le jour des Rameaux, dans l'attaque du couvent, eût-on commis un homicide; de publier un jubilé à Florence pour racheter la ville des condamnations prononcées contre elle, avec une indulgence plénière et le droit de faire rentrer dans le giron de l'Église tous les Piagnoni qui abjureraient leurs erreurs. Le troisième et le quatrième, adressés, l'un à tous les franciscains, l'autre à Fra Francesco de Puglia, n'avaient d'autre but que de les complimenter sur leur zèle et leur succès. Il n'\ avait dans ces lettres aucune parole de miséricorde pour les morts et les vaincus: la joie de ce pape était aussi impitoyable que sa colère.

dépendant la seigneurie n'avait pas attendu la réponse de Rome pour continuer le procès. Son parti était pris. Dès le 9 avril, elle soumit les prisonniers à de fréquents interrogatoires. Les réponses de Savonarole furent loin d'être satisfaisantes. Par dédain ou par embarras, peutêtre même afin de ne pas fournir des armes contre lui, il s'enveloppa, dans ses réponses, d'une obscurité calculée, qui irrita ses juges plus que n'auraient fait de formelles dénégations. C'est pourquoi, après l'avoir inutilement menacé, on fini! par l'appliquer à la question. apologistes l'ont grand bruit de ce supplice. Pie

raconte qu'on lui passait des cordes sous les aisselles, et qu'on le laissait ensuite retomber, sans qu'il pût cependant prendre terre, afin de lui disloquer les épaules; il parle de charbons ardents qu'on lui aurait approchés des pieds.

Il est difficile de savoir ce qu'il y a de vrai dans ces détails; mais on est porté à croire que les tourments dont il s'agit (tratti di corda ou di fune) n'étaient pas bien terribles, puisque Jérôme, au temps de sa puissance, proposait de les infliger aux joueurs obstinés, et les regardait comme un châtiment moins grave que la prison1. Que si, les connaissant très-graves, il voulait les infliger pour des fautes légères , est-il à plaindre d'avoir subi la peine du talion ?

Tous les jours suivants, jusqu'au 19, à la réserve du 10, on continua les interrogatoires, et Savonarole fut mis plusieurs fois à la question. L'extrême délicatesse de son tempérament le rendait plus sensible que tout autre à la douleur physique, et plus faible devant elle. Aussi, pour être délivré plus vite, avoua-t-il chaque fois ce qu'on voulut. Mais à peine l'avait-on déposé à terre et remis dans sa prison, qu'il protestait contre ses déclarations, et disait à ses juges de ne tenir pour vrai aucun des aveux que la souffrance lui arrachait 2. Gon-

1. Il demandait, en effet, que ceux qui tiennent aux femmes des propos libres, fussent condamnés, la première fois, à quelques tours de question, et la seconde, à la prison.

2. Quoique ces faits soient avérés, la seigneurie osa dire dans sa lettre du 21 avril au pape, en lui rendant compte de ce qu'elle avait fait et des retards de l'instruction, que Savonarole était patientissimi corporis. Cette affirmation est mensongère ; mais les seigneurs trouvaient sans doute que c'était être patient de corps et d'esprit que de rétracter, immédiatement après le supplice, sans crainte de celui du lendemain , tous les aveux arrachés par la douleur.

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