LIVRE III, CHAPITRE VI
supprimait, on en substitua un autre rédigé par Ser Ceccone, mais tellement dépourvu de sens et de vraisemblance, que, pour ne pas se couvrir de ridicule, les magistrats se virent obligés de le retirer de la circulation presque immédiatement. Ainsi du moins poursuit Ja tradition.
Un troisième procès serait celui du 19 avril, qui nous est parvenu, publié par Ser Ceccone, sans doute pour remplacer le véritable, qu'on ne voulait pas laisser voir, et le (aux, qu'on venait de supprimer. Les calomnies de cette troisième rédaction n'auraient été, à ce qu'on prétend, découvertes qu'après la mort de l'auteur, grâce aux originaux que ce faussaire aurait négligé de brûler et qu'on aurait retrouvés : A'ivoli, qui nous rapporte ce qui précède, prétend les avoir vus. On désigna eniin sous le nom de quatrième procès l'instruction qui lut faite un mois plus tard, comme on le verra bientôt, par les commissaires du saint-siége.
Il est difficile de savoir au juste la vérité sur des faits si obscurs et si embrouillés; on a peine à croire cependant <pie les intéressés aient laissé subsister des documents qui éliienl leur condamnation, et que ces pièces aient disparu alors seulement que personne n'avait plus intérêt à les supprimer. 11 faut remarquer enfin que ceux qui prétendent les avoir vues sont tous de fanatiques partisans de Savonarole , et l'hypothèse d'un seul profalsifié par Ser Ceccone, à mesure que l'accusé répondait, esl de beaucoup la plus vraisemblable1.
Quoi qu'il en soit, il n'y a pour l'histoire qu'un seul procès, celui de Ser Ceccone, et l'on en peut tirer, mal-
l. eda sans préjudice «le l'instruction faite par les commissi l ficaux, el dé tus le nom tai.tùt de troisième,
300 VIE i)iï SAVONAROLE.
gré les mensonges dont il est rempli, d'utiles renseignements. Pour y mettre la dernière main , la commission rogatoire fit citer six religieux de Saint-Marc à comparaître devant elle le 19 avril, dans la salle du grand conseil, en présence de deux vicaires de l'archevêque de Florence, de l'évêque de Fiésole, de quelques chanoines de la cathédrale et de plusieurs notables citoyens. Lorsqu'ils furent tous rassemblés, Ser Ceccone lut le procès tel qu'il l'avait rédigé, et les magistrats demandèrent à Savonarole s'il tenait pour vrai tout ce qu'on venait de lire. Le prisonnier, comprenant qu'il lutterait en vain contre sa destinée , se contenta de répondre : « Ce que j'ai écrit est vrai K » Il voulait sans doute dire par là que la rédaction du notaire n'était que mensonge, mais il jugea inutile de protester plus explicitement.
On fit ensuite signer les religieux de Saint-Marc et les deux vicaires généraux appelés comme témoins-. En prenant la plume, Fra Malatesta Sacromoro, déjà deux fois traître, feignit de ne pas avoir entendu la réponse de son ancien maître, et s'écria, comme s'il croyait à la sincérité du procès : « Ex ore tuo credidi, et ex ore tuo discredo. » Savonarole ne daigna pas répondre; il refusa même de signer, et, sur ce point, resta inébranlable, malgré les in-
I. On peut juger de ce qu'il y a d'incertitude dans toute cette ténébreuse affaire par le fait suivant. Pic discute longuement pour savoir si Savonarole a dit quel c/i' ho scritto ou quel ch' è scritto. On a pu, en effet, prendre facilement l'une de ces phrases pour l'autre. S'il a prononcé la première, il voulait infirmer la valeur de ce qu'on venait de lui dire; mais s'il a prononcé la seconde, il reconnaissait l'exactitude de la rédaction, et, dans ce cas, il faudrait admettre qu'on lui lut un procès plus conforme à la vérité que celui qu'on publia le jour même. Mais cette dernière hypothèse est rendue peu probable par la réponse de Fra Malatesta.