LIVRE III, CHAPITRE VIII
L'attestent. On vil un ruisseau do sang- couler de son flanc. Mais tout cela n'est rien auprès de ce que le biographe rapporte des miracles accomplis par le frère lui-même. Il exorcise les démons qui troublaient Saint- Marc. Ceux-ci, ne pouvant plus s'attaquer aux religieux, s'en prennent à celui qui les chasse ; ils viennent en si grand nombre, que l'air en est épaissi et que leur ennemi ne peut plus circuler ; ils lui adressent ces paroles : « Jérôme, tu te préparcs bien des maux ; nous t'en voulons accabler. — Faites ce que vous voudrez, répond le saint homme, mon support est en Dieu. » Et les démons de s'enfuir aussitôt.
Ce miracle n'a rien que de fort naturel dans l'Église, et Pic ne peut le révoquer en doute, car il le tient de Savonarole : il en est de même des guérisons que le prophète opérait en un instant et dont les malades reconnaissants portaient partout la renommée.
Un jour, Carlo Pitli faisait, par ordre, le recensement de l'armée florentine; il monte sur une estrade dont les planches mal jointes s'écroulent; il tombe et se casse la jambe. Ne pouvant se remuer, môme avec les mains, il commande qu'on le porte auprès de Savonarole : celui-ci, après avoir invoqué Dieu, fait, avec les doigts qui tiennent ordinairement l'hostie, le signe de la croix sur la cuisse cassée, prononce quelques paroles d'un psaume, et aussitôt Carlo Pitti guéri s'en retourne à pied chez lui. Pic tient ces détails d'un dominicain qui prétendait les tenir de Pitti lui-même.
On voit que le biographe se contentait, pour croire, d'une affirmation de seconde ou de troisième main. S'il était facile à persuader, il avait aussi une singulière tendance à dénaturer les faits et à donner (K's plus simples choses une explication merveilleuse. « Un jour.
dit-il, les gradins où se tenaient les enfants à l'église s'étant écroulés, le prédicateur calma l'assistance en lui annonçant que personne n'aurait de mal, et, toute vérification faite, on trouva que les enfants étaient sains et saufs. » Ici c'est Pic qui fait le miracle, et il lui suffit pour cela de changer quelques mots de place. Vivoîi, rédacteur des sermons, qui rapporte cet accident, dit formellement : « Les gradins se rompirent, mais aucun enfant ne se fit mal. Alors (c'est-à-dire quand on s'en fut aperçu), le Père dit ce qui suit, etc. »
Jusque dans sa prison, Savonarole fit des miracles. Plusieurs fois le geôlier le trouva délivré de ses menottes et de ses fers; souvent la porte était ouverte sans qu'il voulût en profiter pour prendre la fuite ; enfin, on le vit élevé en l'air et entouré d'une auréole lumineuse. Tant de prodiges touchèrent le cœur du geôlier qui se convertit et devint un parfait chrétien. Les biographes sont unanimes à affirmer tous ces faits.
La légende de Pic fut en effet reproduite et amplifiée dans la suite, notamment par les PP. Bottonio et Razzi. Grâce à eux, tous les manuscrits que nous possédons de Burlamacchi, plus sobre qu'eux, malgré sa crédulité ordinaire , nous sont parvenus enrichis d'une ample moisson de miracles, comme si c'était, dans la vie de Savonarole, une lacune qu'il fût indispensable de combler. Razzi fait plus : on trouve dans son récit des prodiges qu'on chercherait vainement ailleurs ou qu'il nous transmet plus complets; on y voit une foule de guérisons miraculeuses ; mais
Fama volât viresque acquirit eundo ,
et ce ne sont plus des personnes seulement, ce sont des familles entières à qui Savonarole rend la santé. Razzi