LIVRE III, CHAPITRE VIII
dangereux d'y croire, niais encore il l'est beaucoup de n'y croire pas.
Ce dernier considérant fait oublier tous les autres, qui ne sont que des lieux communs. On ne s'attendait pas à voir la doctrine utilitaire appelée au secours des miracles, au lieu de l'amour de la vérité, qui devrait seul nous guider en pareil cas. Par ce critérium, Pic fait bien voir qu'il n'est pas un historien, mais un apologiste, et qu'il ne cherche point la vérité dont il se croit dépositaire, mais qu'il fait tous ses efforts pour persuader aux autres ce qu'il croit lui-même si fermement.
Cependant il est un point sur lequel la légende touche à l'histoire. Parmi ceux qui ont pressenti les destinées de Savonarole, ses biographes rangent saint François de Paule. Jérôme aurait, suivant eux, écrit au pieux ermite pour se recommander à ses prières. Gomme la lettre du dominicain était écrite en latin, suivant l'usage des lettrés de ce temps-là, François de Paule, peu familier avec cette langue, chargea un de ses amis, nommé Simon de la Limena, de répondre pour lui. A trois reprises, des lettres auraient ainsi été échangées. Les deux dernières, conçues en termes généraux, annoncent seulement que Savonarole sera persécuté, méconnu, et obtiendra la gloire du martyre; mais dans la première le saint entre dans les détails les plus circonstanciés :
« J'ai obtenu, quoique indigne, dit-il, j'ai obtenu de la sagesse divine de connaître la vie et la fin d'un si saint homme. Ce père, plein de zèle pour la foi catholique, se plaît infiniment à vivre en chrétien et à observer les divins préceptes. Il réformera quelques monastères de son ordre; il en créera de nouveaux. Il fera des livres d'une science profonde, des sermons et des instructions d'une excellence incomparable. A l'o-
deur de sa sainteté, beaucoup de pécheurs se convertiront. Il donnera l'habit à un grand nombre de jeunes hommes, formera une congrégation de saints prédicateurs, prêchera pendant un temps dans la ville de Florence, où il aura un immense auditoire. Il sera en butte à l'envie et à la haine ; le souverain pontife l'accusera injustement; grâce à de faux témoins et à d'indignes procès, il sera condamné à mort, pendu au milieu de ses compagnons, comme Jésus-Christ entre les deux larrons ; son corps sera brûlé, afin que les peuples n'adorent pas ses reliques. Ses cendres seront jetées dans l'Arno, afin que la piété ne les recueille pas. Plusieurs de ses fidèles en auront cependant quelque peu, et ce peu fera des miracles. Au moment de mourir, il dira : « Malheur à toi, Florence! tu perdras ta liberté, tu se- « ras esclave et sujette, et tout ce que sa sainte bouche aura dit s'accomplira. »
Si ces prophéties furent faites en 1479, comme la copie de cette lettre qu'on a conservée l'atteste, il faut avouer que Zacharie, Isaïe, Ézéchiel, ettousles grands ou petits prophètes de la Judée sont surpassés. Mais un homme qui annonçait l'avenir avec tant de précision ne dut pas se borner à vouloir lire une seule fois dans ce livre mystérieux ; et pourtant, s'il a laissé la réputation d'un saint, il n'a pas, dans la postérité, celle d'un célèbre prophète. L'Église ne paraît pas avoir tenu grand compte d'une si étonnante pénétration, car, malgré cette lettre, elle a douté de la mission de Savonarole, quand elle ne l'a pas niée. Les Bollandistes ont même contesté l'authenticité de cette correspondance, et toute la science de Mgr Perimezzi, qui s'est attaché à la soutenir, ne balance pas leur autorité. Mais ce qui permet d'abonder dans le sens de la fameuse congrégation, c'est le silence