LIVRE III, CHAPITRE VIII
absolu do Pic, de Burlamaechi, du P. Marco délia Casa, tous les trois contemporains. Est-il croyable qu'une telle prédiction, venant d'un homme dont la renommée passait les Alpes et que les rois appelaient auprès d'eux pour adoucir leurs derniers moments, soit restée longtemps dans l'oubli? Est-il croyable que Savonarole n'en eût jamais parlé dans la chaire ni en particulier à ses amis, et surtout que des biographes contemporains n'aient pas tiré parti, n'aient pas même fait mention d'une prophétie si concluante? Le premier qui en parle est le bon et crédule Razzi; mais Razzi écrivait à la fin du seizième siècle. S'il rapporte, d'après on ne sait quel manuscrit, les trois lettres du saint, il ne nous donne point celles de Savonarole, qui n'ont pas été retrouvées.
Qu'importe, après cela, que la première de ces lettres, la seule importante, se trouvât entre les mains de la famille Ghighi de Sienne, à l'époque où écrivait le P. Barsanti? En remontant à l'origine, cet auteur ne peut aller plus loin que le couvent de Sainte-Cécile à Rome, où Razzi en avait pris copie. Mais de qui ce couvent la tenait-il? C'est ce que personne n'a su dire. Qu'importe enfin que Montoya, dans la Vie de Paul IV , affirme l'avoir trouvée au nombre des douze lettres de saint François de Paule que l'on conserve aux archives de Madrid? Et que prouve cette assertion, puisque Montoya écrivait longtemps après Razzi? Il est donc impossible à la critique de garder même des doutes sur l'authenticité de ces documents, et elle ne peut les con- 8idérer que comme une de ces fraudes trop communes dans les annales des temps éloignés de nous.
Il suffit d'avoir indiqué les principales phases de cette légende, depuis son origine naïve jusqu'à ses efforts
pour se glisser dans l'histoire par la main d'un faussaire. Si l'on se reporte à l'époque où vivait Savonarole, à la passion que chacun avait pour tout ce qui est surnaturel, à la mission que ce père s'était donnée, et à la part qu'il prit dans le mouvement politique et religieux de son temps, on comprendra de quel prestige ces récits merveilleux devaient l'entourer, et ce qu'ils devaient ajouter à son influence sur les contemporains. Réduit à des proportions humaines, Savonarole n'eût peut-être pu venir à bout de son œuvre , si éphémère qu'ait été son triomphe, en un siècle où l'on séparait mal la politique de la religion, et où l'on ne comprenait la religion que démontrée par -des prophéties et des miracles, dans le présent comme dans le passé. Là est l'importance de la légende : c'est par là qu'elle mérite de trouver sa place à coté de l'histoire.