LIVRE III, CHAPITRE JX. Ml
rentrer en grâce auprès du sainl-siége et des magistrats ûorentins, ils n'eurent pas assez de voix pour flétrir celui qui avait été leur guide et leur oracle, et ils laissèrent la corruption du dehors se glisser parmi eux. Presque aucun ne resta fidèle à la tradition du maître. Fra Benedclto, qui nous fait ce triste tableau de Saint-Marc, hésita lui-même, quoiqu'il dut bientôt se raffermir :
E io ancora alquanto vacillai; Ma poco duro '1 freddo , e venne el caldo.
Quant au gouvernement florentin, en môme temps ipi'il persécutait les dominicains, indignes de tant [l'honneur, il récompensait les franciscains de la part qu'ils avaient prise au triomphe des mauvaises liassions, en instituant pour vingt-quatre ans, en leur fa* peur, une rente de soixante livres.
Mais c'est surtout contre la mémoire du principal martyr que magistrats et citoyens s'acharnèrent. On composa contre lui des chansons injurieuses, que les femmes et les enfants répétaient jour et nuit dans leurs danses. On insulta, en haine de lui, jusqu'aux Ferrarais, qui n'avaient d'autre tort que d'être ses compatriotes. Les choses allèrent môme si loin que l'ambassadeur du duc de Ferrare se plaignit à la seigneurie; et celle-ci se vit obligée de condamner à la torture et à l'exil Tauleur de ces chansons. Elle se vengea de cette concession nécessaire sur les œuvres de sa victime : elle en fit défendre la lecture par le pape, sous peine d'excommunication, et décréta, de son côté, la peine plus efficace de l'amende. Pour préserver ses administrés de la tentation, elle lit porter tous ces écrits, manuscrits et imprimés, à l'archevêché, où ils furent contiés à un employé, qui
reçut ordre de ne les laisser voir à personne. Mais le pontife n'ayant osé se prononcer sur les œuvres d'un homme qu'il avait pourtant condamné à mort, l'interdit qui pesait sur elles fut bientôt levé, on les imprima librement à Florence et à Venise , avec l'approbation des autorités ecclésiastiques.
Ce fut le commencement d'un retour de l'opinion à plus de justice. Quand les Piagnoni virent qu'un pape si peu scrupuleux n'osait pourtant flétrir la mémoire du malheureux réformateur, ils reprirent de toutes parts un peu de hardiesse. L'esprit de Savonarole revint à Saint- Marc, et les religieux tinrent à honneur d'en conserver parmi eux la tradition. Des citoyens qui avaient le culte des souvenirs osèrent, le 23 mai de chaque année, semer des fleurs à la place où Savonarole avait perdu la vie: c'est un chevalier Marmi qui eut le courage de faire le premier cette protestation publique contre une sentence injuste. Cette famille s'étant éteinte, celle des Valori se chargea d'un office qui n'appartenait à personne plus qu'à elle , et elle s'en acquitta religieusement jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Personne n'osa jamais s'opposer à l'accomplissement de ce pieux devoir. Pendant qu'on réhabilitait ainsi Savonarole à Florence, on vendait publiquement à Rome, dès l'année 1500, des médailles frappées en son honneur, et où il était appelé, sous les yeux du pape qui l'avait condamné, bienheureux martyr.
Cette réaction fut peut-être hâtée par l'intervention du roi Louis XII en faveur de Jérôme. Ce prince écrivit pour demander sa grâce , mais le 4 juin seulement. La lenteur des communications et le secret recommandé par la seigneurie à ses ambassadeurs jusqu'à ce que tout fût fini, ne lui avaient pas permis de le faire aupara-