LIVRE I, CHAPITRE III
je ne pus fermer l'œil. Je ne vis aucune issue pour sortir d'embarras : j'avais perdu toute ma science, au point que je ne savais plus où me prendre. Lorsque le jour fat venu , tout fatigué d'une si longue veille, j'entendis une voix qui me disait : « Insensé! ne vois-tu pas que Dieu veut que tu annonces l'avenir, comme tu l'as déjà fait? » C'est pourquoi, le matin même, je prononçai un sermon terrible. »
Le sort en était jeté. Savonarolc ayant échoué dans cette tentative à contre-cœur pour revenir sur ses pas , ne regarda plus en arrière et poursuivit sa course. Il s'abandonne désormais à ce qu'il croit l'inspiration divine, et dès qu'il monte dans la chaire, il revoit avec tant de vivacité les fantômes chéris de sa cellule, qu'il perd la conscience de sa personnalité, brouille ses propres visions, et confond les paroles qu'il y a entendues avec celles de l'Écriture sainte. C'est ainsi qu'il lui arriva souvent de donner pour un texte sacré des phrases qu'il improvisail à l'instant même, mais dont il croyait se ressouvenir pour les avoir entendues dans ses visions. De ce nombre était son fameux Gladius Domini super terram cilo et vclocitcr, et d'autres textes plus longs qu'il récitait tout d'une haleine. Il les rapporte lui-même dans son Compendium rcvclationum, et il ajoute : « Ces paroles ne sont pas tirées des saintes Ecritures, comme on le croyait, niais elles sont nouvellement venues du ciel. »
Dans ce même temps, il essayait d'augmenter, par des prédictions faciles à l'aire, son crédit sur les Florentins. C'est ainsi qu'il annonçait la mort du pape Innocent VIII, vieux et malade; celle de Laurent le Magnifique, qu'on Bavait atteint d'un infirmité incurable1; la révolution
1. Laurent était travaillé depuis plusieurs années d'une maladie
prochaine, que la banqueroute imminente des Médicis, la discorde qui régnait dans cette famille et la haine qu'excitait leur usurpation rendaient très-probable: enfin, l'invasion du roi de France, dont les préparatifs se faisaient au grand jour. Il ne parlait encore de toutes ces choses qui touchaient aux affaires temporelles que dans les conversations particulières ; mais cela suffisait déjà pour lui donner un grand renom de sagesse ; et lorsque plus tard ces faciles prédictions se furent vérifiées, une grande partie de Florence, laissant de côté tous les doutes, tint Savonarole pour un prophète.
Pourtant il ne ramena point par là ses adversaires. Les uns ne virent dans la réalisation de ces prophéties particulières qu'une preuve de sagacité dont plusieurs étaient capables. Ils furent indignés que pour si peu Ton fit de Fra Girolamo un être surhumain, et surtout qu'il se donnât pour tel. Les autres se montrèrent hostiles, parce que la conduite austère et les paroles graves du réformateur déplaisaient à leur jeunesse et en contrariaient les plaisirs. Toutefois ces dissidences n'avaient pour lors rien de bien sérieux : on parlait pour ou contre Jérôme, après l'avoir entendu, comme de nos jours on s'entretient des prédicateurs en renom; mais la paix n'en régnait pas moins à Florence.
l'avait forcé, à diverses reprises, d'aller prendre les bains, et que l'on déclarait incurable (Politien, lettre du 18 mai 1492).
Cf)