LIVRE II, CHAPITRE II
dications de ce père, dit-il, on aurait vu couler dans la ville des flots de sang ; mais ses paroles et son autorité, qui pour lors était grande, apaisèrent tout et empêchèrent qu'on n'exécutât les vengeances projetées. »
Quant aux institutions, Savonarole ayant parlé, les accoppiatori et les prieurs n'eurent plus qu'à consliluer le gouvernement d'après les principes qu'il avait posés. Môme pour les détails, on prit son avis. Il le faisait connaître par Soderini et surtout par François Yalori, homme de hien, bon patriote, zélé pour la liberté, de mœurs rigides et peut-être trop sévères, que les Florentins comparèrent à Caton, et qui était de tous les citoyens celui que le frère voyait le plus volontiers. Au sommet, la seigneurie fut maintenue comme pouvoir exécutif; mais on lui donna pour contrôle le grand conseil, qui se détachait, par de nouvelles et plus importantes attributions, et par sa composition même, de tous les conseils dont l'histoire intérieure de Florence est remplie. Il dut être formé de tous les citoyens qui, ayant trente ans (dans quelques cas particuliers, il suffisait de vingt-cinq ans), étaient reconnus personnellement capables de prendre part aux affaires publiques, et avaient eu parmi les seigneurs, les gonfaloniers de compagnies ou les douze buonuomini, leur père, leur aïeul ou leur bisaïeul. Le nombre des Florentins qui remplissaient ces conditions, les seuls à qui s'appliquât alors la dénomination de citoyens, se trouva être de trois mille deux cents. Une assemblée si considérable parut trop nombreuse pour le bien public ; il fut décidé qu'on tirerait au sort les noms du tiers des éligibles, et que ce premier tiers composerait seul le grand conseil pour une durée de six mois. Ce temps écoulé, on dut tirer au sort la moitié des deux tiers qui restaient pour six autres
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mois, et ainsi de suite, en sorte que dans dix-huit mois, tous les citoyens éligibles avaient successivement fait partie du grand conseil.
Les fonctions de cette assemblée furent de nommer à toutes les magistratures, et d'adopter ou de rejeter les projets de loi qui lui seraient présentés. Savonarole fil décider un peu plus tard quelle aurait aussi le droit de prononcer sur les appels que feraient à sa souveraineté les citoyens condamnés par la seigneurie. C'est ce qu'il nomme souvent dans ses sermons Y appel des six fèves K Ce recours à la magistrature la plus populaire qu'il y eût, ces limites apportées au pouvoir jusque-là indéfini des seigneurs, furent une garantie essentiellement démocratique ; mais, pour que le vote ne dépendît pas d'un petit nombre de citoyens, il fut arrêté que le grand conseil ne pourrait délibérer, tant qu'il n'y aurait pas mille membres présents : c'était presque la totalité du tiers en fonctions; et pour donner une sanction pénale à cette règle, tous ceux qui ne répondraient pas à l'appel durent être, comme Jérôme l'avait souvent demandé, condamnés à une amende d'un demi-ducat d'or.
Comme une si grande assemblée ne pouvait se livrer à des délibérations approfondies et à des travaux sérieux, elle fut appelée, dans une de ses premières séances, à nommer un conseil de quatre-vingts citoyens, connu dans l'histoire sous le nom de Consiglio degll ottanta ou
1. On votait à Florence avec des fèves. Les fèves noires indiquaient l'adoption, les blanches le rejet. La majorité légale de la seigneurie étant de six voix, on la désignait souvent sous le nom des six fèves. Savonarole trouvait exorbitant que la décision de cette majorité fût sans appel. Il parla tant contre elle, qu'il finit par obtenir que le droit d'appel serait conféré au grand conseil. Ce nom des six fèves n'était point officiel, mais de pure convention, et appartenait au langage familier.