‹ Jérome SavonaroleChapitre 74 sur 215 · LIVRE II, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE IV

humble pour leur ambition. Ne pouvant plus rien au dedans contre l'artisan de leur ruine, ils agirent au dehors. Ils s'entendirent avec le duc de Milan qu'ils savaient mécontent de ce qui se passait à Florence et disposé à ôter le pouvoir au peuple pour le remettre aux grands. Ludovic le More prêta l'oreille à leurs plaintes et consentit à servir leurs intérêts. Il écrivit donc au pape pour le prier d'imposer silence à cet agent de troubles qui avait bouleversé Florence. C'était par là qu'il fallait commencer.

Les propositions de Sforza trouvèrent le pape assez bien disposé. Les accusations qu'il entendait de toutes parts contre Savonarole l'avaient fait changer d'humeur. Le 21 juillet, il écrivit au frère une lettre pleine d'éloges et de compliments, mais qui concluait par l'invitation formelle de se rendre à Rome, pour se justifier des torts qu'on lui imputait *.

Jérôme vit bien le piège qu'on lui tendait : il comprit qu'une fois à Rome, il ne pourrait plus revenir à Florence, en supposant qu'il ne lui fût rien fait de plus grave. C'est pourquoi, prenant aussitôt sa résolution, il écrivit, à la date du 31 juillet, une réponse pleine de déférence, où il s'excuse de ne pouvoir obéir immédiatement, à cause de sa santé délabrée, du besoin que les Florentins ont de lui pour que le nouveau gouvernement fonctionne avec régularité, enfin de la crainte qu'il a que ses ennemis n'apostent des assassins, et qu'une mort violente ne l'empêche d'achever son voyage. Il ne demande qu'un délai pour se rendre à

1. Il règne la plus grande confusion chez tous les auteurs sur les relations de Savonarole avec le saint-siége pendant l'année 1495. La vérité nous semble résulter clairement, pour peu qu'on soit familier toute cette histoire, des textes rapportés ù l'appendice (n° iv ).

l'invitation du pontife. En attendant, il prie Sa Sainteté, si elle veut savoir au juste ce qu'il a dit en chaire sur les prédictions qu'on lui reproche, de ne s'en rapporter qu'au Compendium revelationum, ouvrage auquel il metlait la dernière main, et dont les premières pages étaient sous presse.

Sans entrer ici dans l'examen des raisons que Savonarole allègue pour ne pas aller à Rome, on ne peut s'empêcher de remarquer que celui qui sut si bien se dispenser d'obéir est le même qui recommandait l'obéissance aveugle à tout religieux. Que devient l'autorité pontificale, si chacun a le droit de peser l'ordre avant de s'y soumettre? La raison humaine est sans doute ici pour le droit d'examen contre l'autorité; mais il semble que des catholiques ne devraient pas avoir assez de blâme pour Savonarole dans cette circonstance. En vain prétendrait-on qu'il ne s'agit pas d'un refus d'obéir, mais simplement d'une requête à l'effet d'obtenir un délai : la suite de cette histoire répond péremptoirement à une hypothèse si peu fondée. Savonarole eut, dès le premier moment, l'intention bien arrêtée de ne pas se rendre à Rome, et par conséquent de méconnaître l'autorité du saint-siége ; mais on peut dire à sa décharge que les plus révérés docteurs de l'Église en avaient fait ou dit tout autant. Saint Bernard réprimande vertement un certain moine, nommé Adam, parce qu'il avait obéi à un ordre du pape, qui pouvait être la pierre de scandale, et il disait que, dans ce cas, l'obéissance était pire que l'homicide. Saint Thomas écrit, de son côté, qu'il faut faire plus d'état du jugement de sa conscience que de l'ordre de son supérieur. Ailleurs, il refuse au subordonné le droit de juger l'ordre du prélat, mais il lui accorde celui de juger s'il doit obéir , parce que cela le

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