‹ Jérome Savonarole, sa vie, ses prédications, ses écritsChapitre 18 sur 97 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

» aux pieds , un bon manteau et un chapeau pour se «garantir de la pluie, une Iroile pour mettre les lettres, »et un bâton pour s’appuyer et se défendre dans l’ocncasion. Il faut, en outre, qu’il revienne promptement, » qu’il ne s'arrête pas dans les cabarets , mais qu’il » fasse de légers repas et poursuive sa route. Eli bien ! >> dans cette vie , nous devons ressembler au courrier. «D’abord, il faut avoir de bonnes jambes; il ne faut » pas boiter, si l’on veut arriver au paradis. Les jambes » qui nous y conduisent sont celles de la foi : la gauche n nous soutient dans les tribulations inséparables de «cette vie, et la droite dans la pro.spérité ; elles nous «maintiennent, en dépit de tout, dans la bonne voie. «Les souliers avec lesquels il faut faire la route .sont la «crainte de l’enfer et l’amour de la patrie céleste, et, «comme les souliers sont faits de peaux de bêtes mortes, «songez combien de morts sont allés en enfer pour leurs » péchés : voilà ce que rappelle le pied gauche. Songez «maintenant combien de morts sont allés en paradis » pour leurs bonnes œuvres , et faites comme eux : voilà » le pied droit. Le manteau , c’est la charité qrue operit U muUitttdinem pcccalorum. La charité couvre les péchés ; «elle rend la vertu plus parfaite. Le chapeau est la » ferme espérance que nous avons d’obtenir l’aide de «Dieu , si nous faisons le bien. Le bâton que vous tenez «à la main pour vous soutenir et vous défendre, sera la » croix de Christ qui vous soutiendra en toute occasion ; «elle fera votre bonheur et votre salut, si vous le vou- « lez. La boîte pour les lettres , ce seront les promesses

PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE

» consignées par écrit, que Jésus-Christ a faites à ceux qui » l'aimcnl et qui le suivent dans la vie. Quod oculus non uvidil nec auris audivil, quœ prœparavil Deus diligen- » tibus se. Pensez, enfin , que Dieu vous a promis un bien » infini , inappréciable; la vie éternelle. Le dernier soin »du courrier doit être de ne pas s’arrêter aux cabarets, «mais de faire de légers repas et de poursuivre son » chemin. Cela veut dire qu’il ne faut pas s’attacher aux «délices de ce monde , semblables aux cabarets qui ne «donnent de plaisir qu’au corps et aux sens. 11 faut se «complaire dans les jouissances de l’esprit, et faire peu » d’état des biens terrestres ; n’en recherchez que ce qui «est nécessaire à votre existence, et à celle de la famille « dont Dieu vous a confié le soin. Faites donc de légers «repas, et passez outre. Si vous êtes un bon courrier, » revenez vite à la patrie d’où votre ame est descendue , «tâchez qu’elle retourne au ciel et à Dieu qui vous l’a «donnée. Pensez donc, mes amis, à ce courrier à qui «Job nous compare, et soyez semblables à lui ‘. »

Cette allégorie est assurément forcée dans les détails. Il est permis de douter, par exemple , qu’un manteau signifie la charité, sous prétexte que celle-ci recouvre les péchés, ou que l’espérance soit fidèlement représentée par un chapeau ; mais , contrairement à la précédente, la longue comparaison qu’on vient de lire est naturelle et légitime dans son ensemble. Il est certain , en effet, que Job parlait par figure lorsqu'il comparait

' 31f Pretl. top. Joh, 3 avril 1195. (Ven. 1545 , f» 266 r".}

CHAPITRK THOISIÈMK.

la rapidité de ses jours à celle d’un courrier, et le développement de l’allégorie , qu’il réponde ou non à la pensée du vieux prophète, n’est pas sans grandeur et sans beauté. Assurément , le choix et l’exposition des détails, le sans-gène de l’interprétation, le ton familier de l’orateur prêtent à la critique , et ne sauraient convenir au goût plus châtié de notre temps ; mais une si grande liberté ne passait pas alors pour déplacée, et l’on pardonne à l’improvisation quelques écarts, quand la base paraît solide, et la comparaison capable d’élever les esprits et les cœurs.

On ne saurait dire si une prédilection naturelle pour l’allégorie fut la pente qui conduisit Savonarole à s’en faire un système , ou si la raison fut son uniquej guide; mais il est certain que l’habitude de tout voir au travers de ce système fut cause qu’il alla jusqu'à ’ inventer les deux termes de la comparaison, quand les , textes saints lui manquaient. Un tel excès , dans une méthode déjà hardie par elle -même, dispose à croire ! qu’il payait son tribut à ce besoin qu’éprouvent les imaginations échauffées par le brûlant soleil du Midi , de se représenter tout, même dans l'ordre immatériel et moral, sous des 6gures vives , arrêtées , parlant aux I yeux autant qu’à l'esprit. C'est la tendance universelle ' des Orientaux, dont les peuples de l’Europe méri- j dionale nous rendent , quoique imparfaitement , le | caractère. I

Aussi Savonarole ne«e bornait-il point à interpréter l’Écriture. Partout il voyait des emblèmes , dans les

PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE

moindres cérémonies de la messe ' , et jusque dans la crosse des évêques Lorsque, dans le feu de l’improvisation , sa mémoire ne lui fournissait aucun texte d’où il pùt tirer une allégorie , il en cherchait ou plutôt il en trouvait une autre qui sortait tout équipée de son cerveau. S’il en était content, si elle produisait de l’effet, il y revenait, à plusieurs reprises , les jours suivants, et, par cette insistance, la faisait prendre quelquefois pour le développement d’un texte sacré ; mais, le plus souvent, il ne faisait aucun mystère de ce qu’il empruntait à son imagination :

«Je veux te dire maintenant , Florence , où se trouve

• notre barque. En terminant le sermon précédent,

• nous l’avons laissée au milieu de la mer. Pour la

• garder, tu te le rappelles, nous y avons placé notre » compagnon , et je t’ai dit que je voulais reposer un peu

• sur les huniers. Florence, et les nouvelles? Sais-tu » pourquoi je ne te les donne pas? Parce que tu ne veux

• pas les bonnes. J’ai rêvé sur les huniers, puisque tu

• appelles rêves ce que je te dis : je voyais que ceux qui

• montaient la barque voulaient aller droit devant eux;

• si quelqu’un dirigeait bien , les autres le frappaient

' Parmi les sermons que .Savonarole prêcha pendant l'avenl de 14iM sur la première Epitre de .Saint-Jean, il y en a plusieurs consacrés à expliquer les cérémonies de la messe. Cette explication est fort belle dans .son ensemble; mais l’orateur eut le tort de la pousser à l’extrême. (Voy. Sermoni ejtrediche di Fra Gir. Sav. .• Prato, 184 fi).

5 Voy. 13' Pred. nop. Exod., 8 mars 1498 (Ven. 1540, f» 143 r».)

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