CHAPITRE TROISIÈME
»du pied. Il y avait là tout près un écueil où l'esquif Dallait se briser. De nombreux corsaires l’entouraient D6t le suivaient pour s'en emparer; ils riaient de l’in- Dsolence et de la folie de ceux qui le montaient. Notre «compagnon, qui faisait le quart, disait : Prenez garde » à l'écueil , et pourtant les marins ramaient toujours , net allaient s’y heurter. Venaient alors deux anges »avee deux torches allumées. Ils les leur mettaient » devant les yeux et disaient : Prenez garde à l’écueil ; » mais cela ne servait de rien. Alors je m’éveillai et je « dis à mon compagnon : Lève-toi et laisse-mgi faire n le quart ; la barque est en danger, tu n’as pas fait » bonne garde. Cette barque , c’est Florence , et je vois , » car je veux démasquer vos secrètes pensées, je vois »que vous cherchez à détruire notre ouvrage. Veillez , «Florentins : il y a d'habiles gens parmi vous qui » veulent vicier votre gouvernement. Presque tout le » monde vogue vers l’écueil , et le petit nombre de ceux » qui l’aperçoivent ne peuvent en détourner la barque : » on les retient, on les accable de coups. Les cornsaires, c’est-à-dire vos ennemis du dehors, rient de » vos dissensions , et espèrent bien que vous finirez par «vous briser contre l’écueil. Les anges , avec les deux «torches, sont les deux lumières dont je vous ai tant » parlé : l’une est la crainte de Dieu , l’autre est le bien «public*. «
L’explication que Savonarole donne lui-même à son
‘ l’^Pred. lop. i Salmi, 6 janvier 1495. (Ven. 1517, f® 2 r». )
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auditoire lève l’obscurité dont son allégorie resterait enveloppée s’il n’avait pas pris ce soin. On ne peut en contester les termes , puisqu’ils sont tous le produit de sa pensée. Il en a laissé un seul dans l’ombre, peutêtre par inadvertance, mais plutôt à dessein : c’est le compagnon qui , malgré ses bonnes intentions , ne savait pas empêcher ceux qui montaient la barque d’aller se heurter contre l’écueil , et que Jérôme veut remplacer au gouvernail. Il s’agit évidemment des magistrats dont Savonarolc constatait l’impuissance, tout en rendant hommage, par convenance, à leurs bonnes intentions'. Il leur faisait entendre , ainsi qu’au peuple, de se laisser guider par lui dans l'administration des choses publiques; mais on conçoit que ce conseil *ne pouvait être donné ouvertement, et qu’il convenait au prédicateur de s’effacer en apparence, de ne pas s’imposer et de faire en sorte qu’on vînt comme spontanément à Saint-Marc chercher son avis.
Le mot le plus insignifiant du texte éveillait souvent quelque image dans l’esprit de Savonarole et lui suggérait de longues allégories , dont nul , excepté lui , ne pouvait saisir le rapport fugitif avec les paroles de l’Écriture. Il lui arrivait aussi , après avoir développé en peu de mots le sens mystique qu'il y croyait découvrir, de s’attacher à un seul point qu’il développait
' Ce qui porte à croire à un silence c.ilculé de l.i |iart de Savonarole, c’est que le Gonfalonier de ce teinps-l.i était Philippe Corbizzi, qui se montra si hostile au Dominicain et qui réunit une assemblée de docteurs jiour le juger. ( Voy. I" part. , liv. ?, ch. 4. )
CHAPITHK TROISIEME.
ensuite plus à loisir, à l'aide de .sa seule imagination. C’est ainsi qu’il exposait un jour, en parlant du bon prédicateur, la théorie peu morale du chien qui reçoit les dons du voleur sans cesser d'aboyer contre lui. On a vu , dans la vie du célèbre Dominicain , qu’il s’autorisait de cette théorie pour faire la guerre à Laurent de Médicis , malgré les présents que Saint-Marc recevait de ce prince ‘.
«Ces riches, ces méchants princes, ces citoyens « importants , ces chefs pervers nous sont représentés » par le riche gourmand. Lazare mendiant est l’image » des pauvres qui sont gouvernés par ces hommes-là , »et qui désirent se rassasier des miettes de leur table. » Je veux parler des mets spirituels. Ces méchants qui «gouvernent les peuples chargent leur table de mets «splendides, comme le riche gourmand de l’Écriture. » Les peuples désirent y goûter ; niais on ne leur donne » rien. Les chiens , qui léchaient les blessures, sont les » bons prédicateurs. Avec leur langue et le Verbe de n Dieu , ils s’efforcent de lécher et de guérir les plaies , » c’est-à-dire les péchés du peuple. Le bon chien , s’il » ne vous connaît pas , aboie après vous ; si vous le «menacez, il ne cesse pas d’aboyer; si vous lui donnez «du pain , si vous le flattez pour qu’il se tienne en «paix , il aboie toujours ; si vous le frappez , si vous lui «taillez un morceau de l'oreille, il aboie toujours, n Ainsi fait le bon prédicateur. Voulant dire la vérité, il
' Voy. Ir« part., liv. 1, ch. 4.
PRÉDICATIONS DK SAVONAROLE.
» n'a égard à personne. Les méchants tentent-ils de le » corrompre par leurs flatteries ou leurs présents , il » aboie toujours ; si l'on dit du mal de lui , si l'on cher- »che à lui en faire, si l'on s'arme contre lui de la «calomnie, il demeure ferme, il dit toujours la vérité » contre tout le monde et ne s’inquiète de personne * . »
A côté de ce singulier portrait du bon prédicateur, on ne lira pas sans intérêt celui du mauvais, peint aussi sous les traits d'un animai , mais avec des procédés un peu différents. L'orateur expose les mœurs du renard , et montre phrase par phrase qu'elles sont celles du mauvais prédicateur :
« Les faux prophètes semblent être des chiens, c'est- » à-dire de parfaits prédicateurs ; mais c’est une vaine «apparence. Leur haleine est empestée, car ils parlent «toujours mal. Vous pouvez les reconnaître à leurs » discours : Bonus homo de thesauro cordis sut profert
B bonum. Nos contradicteurs ne prêchent que le mal
«Quand les tièdes voient qu’un chien , c’est-à-dire un «prédicateur, veut les mordre, ils s’écrient ; Père , je «suis votre partisan. — Prends garde à toi , chien ! « De même le renard mange volontiers les poules. «Femmes, gardez-vous de ceux qui aiment à bavarder «avec vous. Il vont trouver les malades, ce qui est bien ; » mais voici comment ils parlent ensuite: Vous êtes une «brave femme! Croyez-vous au Frère? Prenez-y garde: « si vous allez à ses sermons , je ne vous donnerai pas
* IH« Pred.Mp. Amoi, 4 mars 1496. (Vi>n. 1519, f“78 v>.)
CHAPITRli THOlSIlîMK.
» l'ahsolutiün. — C'est ainsi qu’ils mangent les poules, »c est-à-(lire qu’ils séduisent de simples femmelettes. » Le renard trompe encore les petits oiseaux et les » mange : ceux-ci sont les enfants. Prenez garde, «enfants, à ces renards , quoi(|u’ils ressemblent au » chien et qu’ils aboient comme lui. Ils viennent à vous «et vous disent : Tu es le fils .d’un homme de bien. «Veux-tu?.... — Répoudez-leur : Tu es un renard! et «ne te laisse pas manger. De même ils plaisantent « volontiers avec les lièvres , c’est-à-dire avec les sim- «ples; puis tout-à-coup ils les mordent, ils les trom- «pent avec leurs mauvaises paroles. Une autre manière «de tromper qu’emploie le renard, c’est de faire le «mort, c’est-à-dire que, par hypocrisie , il feint de .se » mortifier et d’avoir une dévotion profonde, pour tuer » les sages et les grands esprits *. »
Avec un goût si marqué pour l’allégorie et les figures , Savonarole dut semer d’images tous ses discours; mais comme, dans un si grand nombre de sermons qu’il a prononcés et d'ouvrages qu’il a écrits, il n’a traité qu’uu nombre très-restreint de sujets ; comme pendant plusieurs années on le vit, presque chaque jour, remonter dans la chaire, la répétition devint pour lui une néces.*.ité , à laquelle d’ailleurs il ne répugnait pas, parce qu’il la croyait indispensable pour parler à des intelligences vulgaires. L'habitude de répéter les choses utiles lui lit prendre celle de répéter
' ?3' Pred. sop. Kzerh., î? ft^vrier I 4D7. ( Vrn. Iô30, f.> CO v«. )
PRÉDICATIONS DE SAVONAHOLE.
même les figures les plus fugitives , ce qui lui donne un caractère homérique. Certaines comparaisons ou allégories reviennent sans cesse dans sa bouche, et elles finirent par être si familières à ses auditeurs , que souvent le signe remplaça dans ses discours la chose signifiée, ce qui les rendrait tout-à-fait inintelligibles en bien des endroits, si l’on n’avait la clef de ce langage singulier : nous indiquerons ici quelquesunes des principales.
Savonarole avait coutume de représenter les fléaux dont il menaçait Florence et l’Italie sous la figure d’une salade où la laitue amère domine ordinairement. Ce qu’il y a de familier ou même de trivial dans une telle comparaison ne le préoccupe pas ; il ne s’inquiétait pas du peu de noblesse des objets qu’il faisait passer sous les yeux de son auditoire, mais seulement de la justesse de ses comparaisons. Heureux encore s'il eût su être toujours bon juge sur ce point !
« Sachez », dit-il en terminant un sermon , « sachez , » pour dernière conclusion , que Dieu a préparé un «grand dîner à toute l’Italie. Tous les mets seront B amers. Jusqu’ici Dieu n’a encore donné que la salade, » un peu de laitue amère. Entends-moi bien ,- Florence ; U tous les autres mets sont encore à venir. Ils seront » tous amers , et il y en aura beaucoup , parce que » c’est un grand dîner. C’est ainsi que je conclus ; «gravez mes paroles dans votre esprit; l'Italie est main- « tenant sur le point d’entrer dans les tribulations *. »
‘ 3« Pred. fop. i Salmi, 13 janvier 1495. (Ven. 1517, f“ tî v«.)