‹ Jérome Savonarole, sa vie, ses prédications, ses écritsChapitre 29 sur 97 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

» tant de certitude ; je réponds en vous demandant moi- »même d’où vient que l’œil distingue les couleurs et »est certain que ce qu’il voit est blanc , noir, vert, etc. ? » Il tient cette propriété de sa nature , de la faculté de » voir > . »

On croirait entendre les médecins de Molière. Pour être revêtu de formes plus savantes , le raisonnement de l’orateur chrétien n’est guère plus solide que celui de l’opium et de ses vertus dormitives. Ce dont on voudrait s’assurer, c’est si cette faculté de voir, si cette lumière surnaturelle existe, ou si un fourbe feint de la posséder. Croire le prophète sur parole est impossible , puisque , d’après Savonarole lui-même qui cite Balaam pour exemple. Dieu peut choisir un homme pervers pour porter la parole en son nom , et que par conséquent un homme pervers, nullement prophète, pourrait en imposer. Vérifier si la prédiction s'accomplit , et, dans ce cas, tenir le prophète pour un véritable envoyé de Dieu », selon un autre critérium de Jérôme, n’est pas un expédient moins dangereux , car il faudrait reconnaître le public pour juge de l'importance de la prophétie et de ce qu’elle a de surnaturel. La simple prévision d’un homme prudent aurait- elle suffi, ou l’évènement est-il au-dessus de ce qu’il est humainement possible de prévoir? Voilà la question qu’il faut soumettre au jugement du vulgaire ; voilà tout le monde

< 1 2* Pred. iop. Job , 1 4 mars 1 49.'>. ( Ven. 1 545 , f»» 98 v>, 99 r».)

» Ibid, f® 99 r® V®.

PREDICATIONS UE SAVONAROLE.

appelé à décider ce qui est naturel et ce qui ne l'est pas ; voilà , enfin , une source intarissable de querelles , car les ignorants mettent du prodige dans tout ce qu’ils ne comprennent pas , et , comme ils comprennent beaucoup moins que les doctes , il pourra y avoir un prophète vrai pour les uns, faux pour les autres.

Savonarole ne pouvant donner aucune règle sérieuse à cet égard , il parait difficile de s’expliquer au premier abord comment, pour sanction pénale contre les faux prophètes, il propose de revenir à la loi de l’Ancien Testament qui ordonnait de les lapider. Mais la conviction profonde qu’il avait de sa mission ne lui permettait pas de croire que d’autres en pussent douter. Tant d'assurance et de despotisme était le fruit de longues et profondes méditations, et il faut dire, à la décharge de Savonarole , qu’il ne céda qu’à une force supérieure , et non sans avoir résisté. Aussi donne-t-il en toute bonne foi, à ceux qui se croient prophètes, le sage conseil de se défier long-temps des visions ou révélations qui leur sembleraient venir de Dieu. Ses paroles sur ce point sont comme un écho de sa vie intérieure, et font bien voir qu’il n’avait cédé qu’à une conviction mûrie ou à un éblouissement prolongé :

a Tenez- vous donc en défiance, vous qui dites avoir «des révélations : instruisez-vous, humiliez-vous, pé- «nétrez-vous de crainte. Ce ne sont pas les révélations «qui feront votre salut, mais l’humilité , la foi , la cha- «rité, si vous parvenez à les avoir. Gardez pour vous «vos impressions et vos visions ; ne les dévoilez qu’à

CHAPITHE QUATRIÈME.

» votre père spirituel ; prenez ses conseils , et si les n visions se multiplient, si vous avez des preuves qu’elles

■ viennent de Dieu , tenez alors pour certain qu’elles

■ sont bonnes. Mais prenez bien les conseils de ceux » qui sont capables devons en donner d’utiles , ne parlez »pas de ce qui vous est apparu , à moins que Dieu ne le B commande ; pénétrez-vous de crainte et d’humilité : ne B vous glorifiez pas d’avoir la lumière prophétique; B prenez confiance alors seulement que vous possédez la » charité , car pour grand que soit le don de prophétie , » plus précieuse est mille fois la charité. Un peu de B charité vaut mieux que toutes les prophéties du monde,

■ attendu que la prophétie est gratia gratis data et non «gratum faciens, comme la charité. Se trouve-t-il un » homme qui possède cette lumière de la prophétie, et

■ qui soit en outre pénétré de la doctrine de l’Ëcriture

■ Sainte, son premier soin est de ne rien .dire, de ne

■ rien annoncer qui soit contraire à la lumière natu- » relie, parce que tout ce qui y serait contraire ne sau-

■ rait venir de Dieu. Ces deux lumières venant de Dieu , » ayant été faites par lui , ne peuvent être contraires :

■ un même maître n’enseigne pas les deux contraires.

■ La lumière naturelle tend toujours à la vérité; il en

■ est de même de la lumière prophétique, car le vrai B est toujours d’accord avec le vrai < . »

Savonarole ne faisait, en parlant ainsi , que donner à ceux qui seraient tentés de l’imiter, communication de

' 1 2« Pred. top. Job, 1 4 mars 1 i‘J5 , fu 99 r» v®.

PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE

sa propre sagesse ; mais il se tenait en dehors de toute discussion , la réflexion n’ayant fait que le confirmer de plus en plus dans la voie où il était entré. Malheureusement , tout un parti à Florence et l’Italie entière contestèrent cette sorte d’inviolabilité dont il prétendait se revêtir, et le forcèrent de descendre dans l’arène et de saisir l’arme de la polémique pour prouver ou du moins pour affirmer sa mission.

Ce n'est pas une des moins curieuses faces de sa prédication que cette polémique ardente , audacieuse , téméraire , où il dépensa tant de savoir, d’ame et d’esprit, sans amener à soi un seul de ceux que leurs opinions politiques ou le relâchement de leurs mœurs tenaient éloignés. Mais , en se plaçant à son point de vue, il faut avouer que cette nécessité où il fut constamment de s’affirmer et de se défendre dut lui ôter beaucoup de son prestige. Qu’importent à celui qui entre en communication avec la Divinité les criailleries d’un monde de pygmées? Le vrai prophète est celui qui annonce l’avenir, assis sur des ruines , qui s’attriste et gémit des misères humaines, mais qui , plongé dans la contemplation , prêtant toujours une oreille attentive aux voix d’en haut, ne se détourne pas un instant pour se défendre contre ses ennemis ou pou? discuter avec eux , sous prétexte de graver dans leur ame les préceptes de la divine sagesse. La parole de Dieu fait son chemin d’elle-même : malheur à qui ne l’entend pas !

Mais si l’esprit de prophétie s’est conservé dans l’Égl ise, l’Ëglise n'a pas retrouvé ce type immortel

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