CHAPITRE QUATRIÈME
» mourir pour ta vérité. Tu sais ce que j’ai dit : c’est toi «qui m’illuminais, et c'est encore à la lueur de ton «flambeau que je parle à présent. J’annonce ce matin » que ton œuvre doit s’accomplir et nous donner la vic- » toire. Seigneur, je ne dis rien de mon chef ; tu sais » que ce n'est pas en moi , mais en toi seul que je mets » ma confiance, car, réduit à mes propres forces, que » puis-je? C’est toi , Seigneur, qui m’as inspiré , malgré » mon indignité. Je confesse mon erreur ; j’ai compromis » ton œuvre, Seigneur, et cependant je marchais éclairé » de ta lumière. J’invite donc de nouveau les sages qui » sont dans Rome et hors de Rome à défendre ta vérité. » Quant à moi , me voici prêt , Seigneur : tu as voulu «mourir pour moi, je serai heureux de mourir pour » toi * . «
Savonarole prononçait ces paroles pathétiques avec la chaleur , le geste animé, la pantomime expressive dont il avait le secret. Il se tournait, en parlant, vers le crucifix, et arrachait à l'assistance des larmes, des exclamations d’enthousiasme. Le cri de Miséricorde ! sortit ce jour-là de toutes les bouches. Vive noire roi Jésus-Christ ! s'écria-t-on de toutes parts. L’émotion était si grande , que le sermon fut interrompu et ne put être achevé *.
Malheureusement , tous les Florentins ne pensaient pas comme l’auditoire ordinaire de Savonarole. Ceux
■ 21' Pred. sop. Amoi , 9 mars 1 496. ( Ven. ISI9, f- 96 r® v>. ) ® Note du rédacteur Vivoli à ce sermon.
PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE
des Arrabbiati qui venaient par curiosité entendre ses serinons, colportaient ensuite dans la ville toutes les singularités , tous les traits d'audace qu'ils avaient retenus. Ils les embellissaient même volontairement ou à leur insu , et la prétention que manifestait le prédicateur de s’imposer comme l’organe des volontés divines, fournissait un thème facile aux déclamations. La foule toujours grande de ceux qui aiment mieux ôter la parole à un adversaire que de lui répondre, alors même qu’il a tort, proposait d’interdire à Savonarole, sinon le droit de prêcher, au moins celui de parler en prophète inspiré. Il fallait se défendre et l’emporter, car passer condamnation sur ce point , c’eût été donner le signal d’une déroute complète; il fallait disputer le terrain pied à pied. Mais c’est ce que Savonarole ne sut jamais faire avec le calme que donne la force et qui présage la victoire. L’apostrophe , l’invective étaient ses armes ordinaires; aussi, après d’éloquentes philippiques, après avoir flagellé jusqu’au sang ses adversaires, se trouvait -il moins avancé qu’auparavant. Ses victimes rentraient chez elles, après le sermon , méditant leur vengeance et plus implacables que jamais. Qui aurait pu lui pardonner des injures et des menaces comme celles que contient le passage suivant , où il maintient son droit de faire entendre des prophéties :
« Vous dites que je ne prophétiserai pas. El pourquoi » ne prophétiserais-je pas? Quel mal y a-t-il à le faire? »Et pourquoi m’en empêchez-vous? Si cela n’est con- » traire ni à Dieu , ni à la Foi, ni aux bonnes mœurs, ni
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» àaucuneloi , comment serait-il défendu de prophétiser? «Qui vous a dit que ce fût mal? — Oh! c’est la loi de I) l'Ancien Testament qui le dit. — Lisez-la Lien : cette n loi dit qu'un prophète qui pousse le peuple à mal faire «doit être lapidé. Si conseiller la simplicité est mal » faire , si maintenir le peuple en paix est mal faire , si » réformer la jeunesse et purger la ville de tous les vices » est mal faire, assurément il ne faut pas prophétiser. » L’Ancien Testament ajoute que si un prophète dit : «Telle chose arrivera dans un temps déterminé, et «qu’elle n’arrive pas, il ne faut pas avoir foi en lui. «Mais moi, je ne vous ai jamais dit aucun mcn.songc; «je n’ai rien annoncé qui ne soit arrivé en son temps, » ou qui ne doive arriver. Qui défend donc de prophé- » tiser? Ce n’est pas la loi évangélique , ce n’est pas non «plus la loi naturelle, puisque les philosophes disent « quod de fuluris conlingenlibus non est delerminata «veritas , c'est-à-dire qu’on ne peut rien prouver des «futurs contingents. Ce n'est pas non plus la loi cano- » nique , ni la loi civile. Il est bien défendu de prêcher «à qui n’en a pas reçu la mission ; mais la loi dit prè- » cher et non prophétiser, et quiconque voudrait monter «en chaire sans la permission de I Église, devrait » prouver par des miracles ou par l’Écriture qu'il a reçu «de Dieu sa mission. Il n'y a donc point de loi qui dé- » fende de prophétiser. Je demande mainteuan t s'il serait «possible d’en faire une, et je réponds que non , sauf » meilleur avis , parce que ce serait ôter à Dieu le droit » d'avoir des prophètes. Je sais bien que vous écrirez à
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S4 PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE
■ Rome : vous prétendrez que j’ai nommé le pape, que »je lui refuse le droit de dire ceci ou de faire cela. » Écrivez, si vous voulez; mais rapportez fidèlemenf » mes paroles ; Ce Frère prétend que personne ne peut «faire de loi pour empêcher de prophétiser, pas même » le pape. Moi aussi j’ai écrit à Rome. Quel mal ai-je donc » fait par mes prophéties , dit Amos , s’il n’y a pas de » loi qui me défende d’en faire? D’autres disent : Ce sont » des songes. Qu’en .savez-vous? Si vous parlez sans «fondement, vous êtes fou; si vous parlez avec fonde- «ment, dites donc sur quoi vous vous fondez. Vous ne » pouvez savoir si ce sont des songes ; vous ne pouvez » découvrir le secret de mon cœur. Vous direz : Je le sais » par révélation. Voici ma réponse: Si vous ne croyez » pas en moi , je ne crois pas en vous. Comment voulez- «vous que je croie à vos révélations, si vous dites que «les révélations sont des .songes? Pourquoi donc ne « voulez-vous pas que je prophétise? Tu dicis : Non pro- «phetabis , et je prophétiserai , dit Amos. Lisez tant qu’il «vous plaira, vous ne trouverez que de méchants rois «et de méchants hommes qui aient défendu de prophé- » tiser, et à tous il leur est arrivé malheur. Le prophète «Amos dit au prêtre Amasias: Tu ne veux pas que je «prophétise? Écoute la parole du Seigneur; C’e.sl contre «toi maintenant que je veux prophétiser. Ta femme «sera outragée, violée par les .\ssyriens; tes enfants « périront sous le couteau ; tes possessions seront mesu- «rées au cordeau, c’est-à-dire données à d'autres; tu «mourras, et le peuple même sera mené en eaptivité.