CHAPITRE QUATRIEME
» Arnasias disait alors: Va-t-en , lourdeau; va pro- «phéliser à les paysans. Eli bien! que signifie pour » nous ce texte? Audite igitur vcrbum Domini. Vous » ne voulez pas m’entendre: je vons dis que vos épouses «seront déshonorées, c’est-à-dire vos concubines qui » vous tiennent lieu d'épouses; je vous dis que le fruit » de vos péchés vous sera enlevé et sera donné à d’au- » très. Tièdes, votre épouse, c’est-à-dire votre con- I) science, sera déshonorée, c’est-à-dire endurcie, et «vous ne vous convertirez jamais. Prêtres, vos fils,
» que vous faites passer pour vos neveux, seront tués «avec l’épée. Rome et prélats, vos bénéfices et vos «dignités vous seront enlevées, pour être données à «d’autres, en châtiment de vos ignominies. Et vous, «tyrans, princes de l’Italie, vos épouses, c’est-à-dire «vos États, vous seront enlevés pour être donnés à. » d’autres. Vous mourrez dans une terre souillée, c’est- » à-dire dans vos péchés, et vous irez à la maison du « diable. Le peuple chrétien sera mené en captivité sur » une terre étrangère , c’est-à-dire à la maison du diable. «Pourquoi donc ne voulez-vous pas que je parle? Pour- » quoi ne voulez-vous pas que je prophétise? Vous de- » vriez me remercier de ce que je vous montre les maux «qui vous attendent et le remède que vous pouvez y «opposer. Que chacun donc se convertisse et retourne » au Seigneur '. »
Partout on trouve Savonarole armé presque de toutes
Î5c Pred. iop. Amoi , 13 mars I49fi. ( Ven. 1319, f- 1 H r“.)
PRÉDICATIONS 1)C SAVONAROLE
pièces: interprétation allégorique de l’Écriture, tableau des vices de l’Église et de la chrétienté, apologie de sa doctrine, prophétie des fléaux et de la réforme, etc. On ne peut nier qu’il y ait dans ce qui précède beaucoup de mouvement, de verve et d’éloquence , l’argumentation même est assez pressante; cependant , pour serré que soit le filet, il y a toujours quelque maille rompue par où l’adversaire peut s’échapper. Ici , Savonarole ayant reconnu qu’on ne doit pas ajouter foi au prophète dont les prédictions ne se sont pas vérifiées, ajoute, pour se mettre hors de cause, que les siennes se sont vérifiées ou se véri/ieront. Mais quel est le prophète, si malheureux dans le présent, qui ne puisse escompter l’avenir au profit de sa renommée? C’était précisément sur les prophéties non justifiées encore par l’évènement que portaient les attaques, et ce n’était pas répondre que d’en appeler à un avenir plus ou moins éloigné. Un raisonnement si peu digne de l’École ne saurait s'expliquer, venant d’un disciple d’Aristote et de saint Thomas, si l'on ne voyait en lui une de ces convictions qui s’imposent et ne permettent pas la discussion.
Telle est la fidèle esquisse des luttes que Savonarole eut à soutenir pour garder l’ascendant qu'il avait pris sur les Florentins. Vaincu à la fin , mais pour d’autres cau-ses, il dit son dernier mot sur cette grave question de l’esprit prophétique, dans un ouvrage dont on trouvera plus bas l’analyse.