CHAPITRE SIXIÈME. IM
»mier moteur et la cause pi emière. — En cela , répon- » dis-je, nous sommes d’accord. — Elle ajouta : J’admets «ensuite la cause seconde, qui est le ciel. — Et moi «j’admets le Christ en tant qu’homme. — Ainsi , d’un «côté, tu mets les étoiles du ciel, et moi, de l’autre, «les plaies du Christ; toi les éléments, et moi les pré- «dicateurs; toi les agents particuliers, et moi les saints » prélats ; toi les contraires , et moi les méchants. — «Écoutez maintenant les raisons de cette Sagesse et les » miennes....
» Moi : Il serait trop long de parler de tous. Fais- » moi un sage , le plus excellent que tu pourras ; je ferai » le mien. — Elle : La raison et les sens étant en lutte «chez l’homme, celui-ci a besoin de la vertu morale , «du jugement, delà raison, de la mémoire, de l’intel- «ligence, c’est-à-dire d’une juste appréciation des «principes d’où procède la prudence, puis de la cir- « conspection. Il faut qu’il soit plein de sollicitude pour « le gouvernement et pour sa maison.
«Pendant qu’elle discourait de la sorte, je riais. «Elle me dit ; Cela ne te paraît - il pas beau ? — Je «répondis : Est-il sage maintenant? — Non. dit- elle. «S’il n’agissait pas, il ne serait pas sage, selon ce que «dit mon Aristote. — Eh bien! poursuis, lui dis-je. » Alors elle continua :
«L’homme a encore besoin de la vertu réfrénative, » températive , de l’abstinence, de la sobriété, de la » chasteté, qui s’appelle virginité quand elle est parfaite, «de la pudeur, de la retenue pour les jeunes gens, de
H2 PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE
» l’honnêteté , de riiuniilité, de la clémence, de la «sévérité, de Dame Modestie, de la décence, de la «force, de la patience, de la longanimité, de la con- » stance, de la persévérance, de la magnificence, du « respect pour les princes , de la religion pour les supé- » rieurs, de l’obéissance, de l’amitié, de la libéralité. » Voilà le sage humain.
«Je riais. Comment , dis-je, feront les femmes, les «enfants, tous ceux qui n’ont pas étudié? Moi, avec B une parole , je fais un sage , même d’une courtisane : » Venez à Jésus. Toutes les vertus que tu as énumérées «découlent de là *. «
C’est toujours la même vérité, quoique sous une forme nouvelle et animée : il n'est pas besoin d’être savant pour avoir la Foi. En considération de sa fidélité à l’un des plus beaux dogmes de la doctrine catholique, on peut pardonner à Savonarole de s’être trop facilement donné raison contre un adversaire qu'il faisait parler, et, en énumérant les vertus qui font le sage humain , d’avoir mis plusieurs fois dans la bouche de la philosophie , pour se donner beau jeu contre elle , la même vertu sous différents noms. C’est l’écueil de ces dialogues sans interlocuteur véritable , et peu importent ces misères, puisqu’au fond Savonarole avait raison.
Cependant, ce divorce entre la Science et la Foi est moins réel qu'il ne paraît l’être parce qui précède, et si le prédicateur ne parle Je langage de la philosophie que
' 1» Pred. $np. Ezerh., 1 8 décembre 1 496. (Ven. lôîo, f«« 2J, ?3.)
CHAHTHE SIXIÈME.
par concession , il se préoccupa trop de ceux qu’il espérait séduire par là. Presque tous ses sermons ont pour exorde ou introduction quelques considérations philosophiques sur Dieu, sur l’ame, sur la nature, sur la création , et ce n’est qu’ensuite qu’il passe au développement du texte sacré qui fait l’objet de son discours ; comme s’il voulait établir un continuel parallèle entre ce que peut la raison toute seule et ce que peut la Foi éclairée d’un rayon d’en haut.
Dans cette partie de ses sermons , Savonarole est inférieur à lui - même , parce qu’au lieu de demander l’inspiration à Dieu ou à son génie , il la demande à sa mémoire. 11 y est cependant au-dessus de tous ceux qui l’avaient précédé , et même de ses contemporains. Ses développements philosophiques, et jusqu’à ses syllogismes , ont une ampleur qui manquait à ceux de Robert de Lecce ou de Menot. S’il le cède au philosophe de Stagyre pour la profondeur et à l’Ânge de l’École pour l’élévation , il sait quelquefois intéresser un public peu lettré aux questions les plus difficiles, grâce aux digressions, aux comparaisons , aux familiarités que la parole et le temps permettaient.
Un autre motif de cette infériorité de Savonarole métaphysicien sur Savonarole politique et tribun , c’est que les matières philosophiques demandent un ordre, une méthode dont les autres peuvent plus facilement se passer. Or, Jérôme manqua trop souvent de cette qualité précieuse. Non seulement on trouve quelquefois le fil du raisonnement interrompu par des digressions
PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE
oiseuses, mais encore les considérations métaphysiques ou psychologiques qu’il place au début ne présentent pas toujours un rapport facile à saisir avec le reste du discours. Un jeu de mots , une allitération puérile lui suffisaient pour établir un lien entre deux idées hétérogènes , ou pour lui faire quitter brusquement son texte et entreprendre une démonstration scientifique ; car, pour être placés d’ordinaire au commencement du discours , les raisonnements profanes ne sont exclus ni du milieu, ni de la An. Tantôt il traite de l’immortalité de l’ame *, tantôt des mystères de la génération», tantôt de l’origine de nos connaissances ^ ; mais ce sont, en général , des dissertations qui pourraient Agurer dans un livre, si l’on en ôtait les redites, et qui ne sont qu’un commentaire d’Aristote ou de saint Thomas. L’improvisateur laisse échapper des propositions que ces maîtres auraient peut-être désavouées, et la critique trouverait plus d’une fois à reprendre le fond autant que la forme ; mais , malgré tous ces défauts , si l’on se représente la sécheresse , la puérilité, l'absurdité de certaines discussions phiIoso|)hiques que les prédicateurs portaient pour lors dans la chaire , on sera moins frappé de ce que Savonarole laissait à faire que de ce qu’il avait fait.
Lorsqu’il aborde les questions de dogme , il est, sinon
' 44® Pred.sop. Job, 20 avril 1495. (Ven. 1546, f*'» 385, 38fi, 387.)
3 17® Pred. top. Exod., 13 mars 1498 (Ven. 1540, f“ 20fi r<>), Pt beaucoup d'autres.
5 2® Pred. top. Mirliea , 12 mai 1496. (Veii. 1520, f- 17 r®. )
Digitieed by Coogle
OHAFiTKE SIXIEME.
plus à l’aise, au moins phis maître de son auditoire.
Ces matières se prêtent davantage aux mouvements de l'éloquence et aux digressions; on y peut parler tout ensemble à la raison , à l'imagination et au cœur. C’est ici surtout qu'on pourrait établir la dilTérence qu’il y a, chez Savonarole, entre la parole parlée et la parole écrite. Les formes oratoires de l’une s'éloignent beaucoup des formes scolastiques de l’autre, malgré la tendance , déjà signalée , de notre auteur, à se trop ressouvenir de l'École. On peut lire dans ses deux écrits sur la prière et dans le Triomphe de la Croix une irréfutable démonstration de la supériorité du culte ' intérieur sur le culte extérieur < ; niais , du haut de la chaire , cette démonstration descend sur l’assistance ! sous une forme plus vive et tout-à-faii dans le tour ' d'esprit de l’orateur ; \
« Les tièdes disent qu’ils bâtiront une belle église » pour honorer Dieu : c’est là tout l’honneur qu'ils font »au Père Éternel. Je ne dis pas qu’il ne soit pas bien » de bâtir quelquefois des églises et des chapelles pour la » gloire de Dieu; mais, de grâce, tièdes, si vous ne «vivez pas en chrétiens, de quelle utilité cet hommage » peut-il être pour vous-mêmes? Croyez-vous qu’il soit «agréable à Dieu? C’est au cœur que Dieu regarde , et » non aux mains. Allez à Rome ; vous y verrez , d’une » part , de brillantes cérémonies ; de l’autre , la scunda-
' Traltato delV orazione , Trattnto in difentinne dell' orazionr mentale , Triumphu» Cruci^t. { Voy. l'aivtlyse de ces oiiv rages à la 3<- partie. ) ,
146 PpÉDlCATLüNS DE SAVONAROLE. •
«leuse conduite des prélats. Et vous pensez que Dieu use tient pour fort honoré de toutes ces magnificences? «Les faibles, voyant les désordres des prélats et les » péchés innombrables qui se commettent à Rome , «disent : Si la religion était vraie, on n’agirait pas «ainsi; Dieu ne souffrirait pas que les cérémonies de » l’Eglise fussent souillées de tant de boue. C’est pour- » quoi ces honneurs extérieurs déparent l’hommage « qu’on veut rendre à Dieu , bien loin de le compléter. B Vivez chrétiennement : de là découle tout le reste '. »
Veut-il parler de la charité? Il saura animer ce lieu commun , tout ensemble par l’exagération oratoire du fond , en soutenant les doctrines si absolues des Pères de l’Église , et par un langage animé ;
«On ne peut garder le superflu. Il appartient aux «pauvres, et, si vous le gardez, vous n’êtes qu’un voleur «qui dérobe le bien des malheureux. Comment n’au- »rais-je pas raison de prêcher contre cette mauvaise «habitude? O moines! ô prêtres! ô Frères mendiants ! «c’est vous qui faites mal de vouloir la maintenir ! Que « tous ceux qui ont du superflu le donnent aux pauvres : «c’est une obligation rigoureuse , pour vous surtout qui » vous êtes engagés à observer la pauvreté. — O Frère ! » crois-tu donc que pour si peu nous serons damnés? — «Ce n’est pas moi qui le dis ; lisez l’Écriture et les » docteurs , vous verrez comment ils parlent sur ce «sujet. Quiconque ne fera pas le bien sera damné, les
• 6' Preil. Slip. Erod., i mars USS. (Ven. 1540, f» 71 vo. )