CHAPITRE SEPTIÈME. U
«VOUS voyez au juste ce qu'ils sont. Savez- vous ce que «c’est que mourir , et voulez-vous que je vous le dise «plus clairement? Mourir n’est autre chose que sortir «d’une prison pour entrer dans une prison plus étroite, «ou pour recouvrer la liberté «Pensez quelquefois à la mort, et dites: Il faut «mourir. Ces mains et ces chairs doivent devenir • cendre et poussière; tout ce corps sera bientôt en pu- «tréfaction. Ils sont morts, ces hommes si jeunes, si » grands , si riches , si beaux , si forts ! U y a quelques «jours à peine, ils étaient pleins de vie; à présent ils «sont morts, ils ne sont que cendre et poussière! Et «moi aussi je mourrai peut-être bientôt ; il sufllra d’un «souffle pour me jeter hors de cette vie. Puis , réflé- «chissez plus sérieusement encore ; pénétrez plus avant «dans cette pen.sée de la mort; faites-vous cette ques- «tion : Qu’y a-t-il au-delà de cette vie ? Où va l'homme «quand il n’est plus?... O homme! le diable joue -aux «échecs avec toi : il tâche de te joindre. et de te faire B échec et mat à cette case. Tiens-toi donc en garde et » pare le coup. Si tu y réussis , tu as définitivement «gagné; sinon , tu as perdu. Surveille donc cet échec B et mat , et pense toujours à la mort , car si tu n’es pas « bien préparé pour ce coup , tout ce que tu as fait » durant ta vie n’est rien *. »
D’autres fois Savonarole envisage la mort au point
< 13» Pred. top. Miehea, 24 juin 1496. (Ven. 1520, f» 85 r>.)
* 28» Pred. âop. Miehea, 2 novembre 1496. (Ven. 1520, f“ 182 r".)
PRÉDICATIONS Dlv SAVONAROLE.
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(le vue (les réflexions (ju’elle doit faire naître, et il engage l’homme à y penser toujours , parce qu’elle est le pas le plus important que nous fassions vers notre fin suprême *. Ce n’est donc pas l’abondance qui lui manque, ni la variété, ni même la justesse; mais on regrette de ne pas trouver plus d’élévation dans ses images et dans sa pensée. Un moment , on aurait pu croire que, porté par son sujet, il allait s’élever, en parlant de la mort, jusqu’à la grande manière; mais il redescend tout de suite de ces hauteurs pour nous entretenir du diable et du jeu d’échecs, et il nous fait perdre de vue ses plus nobles réflexions. Les lieux communs sont, pour ainsi dire, la pierre de touche de l’esprit. Ces idées que le plus borné possède, le génie peut seul les féconder et leur donner un tour qui fasse d’une vérité vulgaire un sublime enseignement. Que l’on compare ce que la pensée de la mort inspire à Bossuet ou même à Massillon , avec les développements de Savonarole, et l’on verra quelle distance sépare le prédicateur italien des deux orateurs français î C’est qu’à part les dilTcrences de temps et de civilisation, l’esprit de Jérôme avait plus d’étendue que de profondeur, plus d’originalité que de délicatesse,
1 plus d’enthousiasme que d’élévation.
\ L’originalité surtout fit .sa force. C'était beaucoup ique de quitter les sentiers battus, et de dire les choses les plus simples autrement que tout le monde. Le vul-
* (îi- Prrd. sop. E.rod., î mars 1 108. (Ven. I.S40, f<’ 7f> v“. )
CHAPITRK SEPTIÈME.
^aire, qui se laisse prendre aux deliors, admira Savonarole pour ses bizarreries plus que pour sa doctrine, et l’encouragea , par ses applaudissements , à marcher dans celle voie. Jérôme ne sut pas être du nombre de ceux qu’un facile succès corrige , loin de les enivrer. Il comprit le parti qu’il pouvait tirer de ces sorties singulières, de ces espèces d’intermèdes, pour délasser des esprits trop tendus ou réveiller une attention fatiguée. Un jour, par exemple, que la lourdeur du temps fatiguait sou auditoire, ou que toute autre cause lui donnait (le la distraction , il s'en aperçut , eu montant en chaire, et commença ainsi son discours :
«Eh bien! comment va notre lion? — Il va mal, »Père ! — Il va mal? Oh ! quel manque de foi ! Modicœ ofidei , quare dubilasti? — Tu ris, toi , Frère ! cepen- »dant nous allons mal. — Eh! qui irait plus mal que «moi , si vous ne deviez pas obtenir ce que je vous ai » promis ? J’attends qu’un jour vous me lapidiez. Je fais » comme le sauvage , qui s’attriste ([uand il voit le beau » temps et se réjouit aux approches de la tempête *. »
Une autre fois, voulant prendre un texte hors du prophète Zacharie, qu’il expliquait, il annonce, en commençant, sa ré.solution :
« Ce matin , nous avons donné congé à Zacharie. Il » n’a pu avoir patience durant ces fêtes, et hier il a » voulu à toute force reprendre la parole. C’est pour- »quoi nous le mettrons aujourd’hui en pénitence.
* 13' Pred. top. i Saltni , ?l mai 1495. (Ven. 1517, 39 r”.)
PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE
»Range-toi donc, prophète, et laisse - nous en paix « » Nous voulons parler, ce matin , à quelques personnes » au nom du Seigneur ‘ »
On dirait d'un conte fait à de tout petits enfants. Quand, au contraire, l’exorde avait été sérieux, l’orateur ne manquait pas de régaler son auditoire distrait de quelque anecdote tirée toujours des Livres Saints ou de l'histoire ecclésiastique , mais qui , par des détails assez libres, piquait la curiosité ou provoquait un rire universel :
«Saint Jérôme reprochait souvent aux Religieux et »aux mauvais prêtres l'habitude qu’ils avaient prise » d’aller visiter les commères. Un soir, ceux qu’il réprinmandait, voulant se venger de lui, prirent une che- »mise de femme et la mirent dans sa cellule. Le .saint,
» s’étant levé de bonne heure pour aller à matines , prit » cette chemise pour sa tunique , s’en revêtit et se rendit «au chœur, tout occupé de réciter ses psaumes. Il ne «s’apercevait pas de ce qu’il avait fait. Les méchants «qui l’avaient ainsi joué l’accablèrent d’injures : » C’était bien la peine de reprendre tout le monde , «pour faire lui-même pis que les autres! Et ils mon- « traient du doigt la chemise de femme que le Père «avait sur les épaules. Saint Jérôme se justifiait et les «gourmandail de .son mieux; mais, voyant qu’ils étaient «incorrigibles, il les quitta et s’en alla à Nazareth, où «il vécut en paix avec ses disciples »
■ -iT' Pred. sop. Amoi , 9 avril 1 196. (Ven. 1519, f" ?07 r®. )
■J Pred. $op. i Saimi, 1 1 janvier 1495. (Ven. 1517, f“ 4 r“. )