CHAPITRE SErriEME
Uneaulre histoire succédait à celle-là , mais beaucoup plus longue et plus libre. Les malheurs de saint Silvain, évéque de Jérusalem , les miracles qu’il opérait et le triomphe final de sa vertu persécutée , réjouissaient beaucoup les Florentins, peu soucieux de savoir si de tels récits convenaient à la chaire.
C’étaient ordinairement les saints , les prêtres ou ce qui avait rapport à eux , qui défrayaient la verve de Savonarole. Mais ses anecdotes se rattachaient quelquefois plus directement au sujet que celle qui précède. Quelques-unes n’étaient que le second terme d’une comparaison qu’il voulait établir entre un personnage ridicule et ses ennemis :
« Ils mentent, ils mentent toujours », s’écrie- 1- il quelque part; « ils finiront bien par être écrasés sous »le poids de leurs mensonges. Ils me font souvenir de «celui qui, servant la messe , ne savait répondre que » Deo grattas. Quand le prêtre disait : Introibo ad altare » Dei, il répondait : Deo grattas. Quand le prêtre «disait: Dominus vobisenin ou kyrie, eleison, il ré- » pondait toujours : Deo gralias. A la fui de la messe, «quand le prêtre se tourna et dit ; Itc, missa est, il «répondit encore : Deo gratias. Dieu soit loué , lui dit «alors le prêtre; tu as rencontré juste à la fin. Je dis «de même à ceux qui font tant de men.songes , qu’ils «finiront bien par rencontrer juste une fois, à la fin » de la messe ; mais sachez (|ue nos messes sont un peu « longues. Si elles vous fatiguent , alicz-vous-en '. »
' I8« Pred. sop. Mirhea , 15 août 14‘JC. (Ven. I5Î0. f" 118 ro,)
T. 11. tO
U6 PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE
L'intention d amuser l’auditoire est évidente. Savonarole avait toujours le plus grand soin d’observer les dispositions de ceux qui l’écoutaient et d’y conformer ses paroles. Voyait -il qu’ils fussent fatigués par la chaleur, il ne craignait pas d'interrompre .son discours pour leur faire espérer quelques jours de repos , ce qui était indirectement leur demander plus d'attention :
«En conscience, c’est une grande fatigue que de «prêcher dans ce temps-ci. L'homme se fond en eau » par ces chaleurs. Je vous laisserai reposer jusqu’à » dimanche * . »
Et presque aussitôt , sans se préoccuper davantage de la fatigue commune, il prononçait les remarquables paroles sur la grâce qu’on a lues plus haut , et qui ne montrent pas qu’il s’efforçât d’abréger. Le même jour, les gradins où les enfants étaient assis s’étant écroulés et ayant entraîné cette jeunesse dans leur chute , on s’assura en toute hâte qu’il n’était arrivé aucun accident; mais les parents étaient émus et troublés. Il semblait difficile que le sermon continuât. Par une plaisanterie, Savonarole calma les esprits agités, et poursuivit ensuite, comme si aucune interruption n’avait eu lieu.
« Rassurez - vous ; personne ne s’est fait mal. Un «jeune homme, appelé Eutychus, étant allé un jour » entendre prêcher saint Paul , se tenait sur une fenêtre «pour mieux saisir les paroles du prédicateur; mais la
' 8<- Pred. inp. Mirhea , 2.'» mai 1495. (Von. 1520, f» 47 v". )
CHAPITHK SKPriÈME.
«longueur du sermon rendormit. Le démon intervint «pour troubler l’assistance , et précipita ce jeune homme »du haut de la fenêtre. Quand on le releva , il était «mort. Saint Paul le fit porter auprès de lui et le «ressuscita. Prenez garde de tomber, car je ne suis «pas saint Paul , moi M »
Pour familière qu'elle fût , cette plaisanterie ne manquait pas de grâce. Savonaroleeut quelquefois cette qualité*. C’est qn’alors le sujet ou la nature l’inspirait, car il ne la cherchait pas. Mais s'il rencontrait aussi par ha.sard les expressions , les tournures, les idées singulières dont ses sermons abondent , on peut dire du moins qu'il les accueillait volontiers pour faire diversion. Il aimait particulièrement , comme on l’a vu , la forme du dialogue, pourvu qu'il fit lui -même la
• 8» Pred. »op. Mirhea , 3,'i mni H95. (Ven. 1520, fo50v».)
Par exempte, dans le passage suivant : « Jusqu’à présent , Dieu U a été pour vous une mère , et moi comme un |)ère qui reprend O scs enfants. Je vous ai repris avec énergie cl vivacité ; je vous ai n crié à haute voix de vous convertir ; mais aujourd'hui Je .serai la nmère, car Dieu veut être le père. Quand la mère voit .son fils «commettre une faute, elle le menace et cric. Elle lui dit qu’elle » en {larlera à .son père quanrl il viendra , et qu’elle le fera punir. » Itlais quand le père est venu, elle ne souille mot; elle »e borne O à dire à .son enfant : Si tu y retournes, je te ferai corriger [lar «ton père, .\in.si, quoique je vous reprenne aujourd’hui, je ne le <> ferai pas avec ma véhémence et ma dui-eté d’autrefois, paix'e cpie » je vois que le jà-rc, c’esl-à-dirc Dieu , est venu |iour vous châtier. » C’est pourquoi je vous en supplie à voix l)asse , cl en toute huuii- » lité , mes enfants , faites pénitence. « 3i' Prrd. *op. i Snimi , 1 3 janvier H'Ji. (Ven. 1517, f« It v". )
J>RÉDICAT10NS DE SAVONAROl.E.
US
demande et la réponse. Cet artifice oratoire prenait quelquefois , dans sa bouche , toutes les libres allures de ce genre :
«Vous ne croyez pas. — Oh ! veux-tu que je croie .si «vile? Tu prédis, il est vrai; mais si tes prédictions »se réalisent, c’est l’effet du hasard. — Écoutez: «Croyez-vous à l’Évangile? — Oui. — Croyez-vous à » saint Paul? — Oui. Oh ! nous sommes chrétiens ! Pré- » tends-tu dire que nous ne croyons pas à l’Évangile et »à saint Paul? — Éh bien! croyez- vous aux prophètes? » — Oui. — Maintenant, dites-moi , pourquoi croyez- «vous à l’Évangile et à saint Paul? — Oh! c’est Dieu «qui parle; voilà pourquoi je crois. — Qu’en savez- » vous? — Oh! ce que j’en sais! Les apôtres l’ont écrit. » — Qu’en savez-vous? Ceux qui ont écrit n’auraient-ils «pas pu nous tromper? — Oh ! oh! — Il ne faut pas «dire: Oh! oh! mais il faut en venir aux preuves. » Les miracles , direz-vous, voilà les prèuves. — Qu’en «savez-vous? — Tout le monde le dit. — Qu’en sait » tout le monde? Vous ne pourrez donc jamais m’expli- » quer pourquoi vous croyez à l’Évangile? Sages , sages , » vous ne pouvez me dire pour quelle raison vous cro)'ez «avec tant de simplicité! Éh bien! je vous le dirai, » moi , c’est parce qu’il vous a été donné une lumière «d’en haut qui force votre conviction * »
Voyait-il de la tiédeur parmi les siens , il les menaçait de les quitter et d’aller prêcher ailleurs, à I^uc-
* 3#« Pr$d. top. Àmot, Î6 mars M96. (Ven. IMS), f- 162 r". )
CUAPlTKi: SEPTIÈME. Ui)
ques, par exemple, ou au moins de les abandonner à leurs propres forces :
« Je veux redevenir moine , je renonce à la politique, »et je ne veux plus m’occuper des six fèves. Je m'en » irai dans ma cellule ; ne m'y envoyez plus chercher. »Le roi de France ou l’empereur viendrait-il en per- » sonne, que je ne bougerais pas <. »
Il en usait si librement avec tout le monde , que , même au temps de sa chute, la veille du jour où l’on «levait lui interdire la prédication , il disait sans façon aux Seigneurs ;
« Vous autres , faites-moi savoir de bonne heure ce » que vous aurez résolu , afin que je ne me fatigue pas à » préparer mon sermon , si cela n’est pas nécessaire *. »
Un des moyens que Savonarole employait le plus souvent pour attirer l’attention , était un triste legs des siècles précédents : il parlait trop souvent et trop librement des sujets où l’homme et la femme sont également intéressés. Il avait, en général , banni l’obscénité de ses discours; mais il sacriQa trop au goût que les hommes paraissent avoir eu de tout temps pour ce qu’on appelle aujourd’hui le genre grivois.
Ici une grande réserve nous est imposée. A jieine oserons-nous hasarder une citation bien insuffisante pour donner une idée des hardiesses de notre prédicateur sur un sujet si délicat :
' 7e Pred. iop. i Salmi, 25 janvier 1495. (Ven. 1517, f. 2i v.j
’ 18e Pred. top. Exod., 14 mars 1498. (Ven. 1540, f» 220 r”.)
PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE
« Vois doue » , dit-il un jour, « quelle simplicité il y «avait dans ce temps- là (au temps de Moïse)! Les «filles de Jéthro, déjà en âge d'être mariées, allaient «seules faire paître et abreuver leurs troupeaux. Tu «n'enverrais pas ainsi les tiennes, et je t’approuve B fort «
Il s'en faut de beaucoup que Savonarole fût toujours aussi décent dans ses expressions et dans ses idées. On aime à croire cependant qu’il y avait plus de naïveté que de calcul dans ses écarts ; mais on conviendra qu’un peu d’attention eût suffi pour purger ses discours de ces ornemeuts superflus ; et si Jérôme ne daigna pas prendre cette peine , c’est qu’il savait comment on accueillait d’ordinaire de semblables témérités. Il est impossible néanmoins de mettre sur le compte de l’improvisation les défauts qui lui sont reprochés. Les répétitions, par exemple, dont ses serinons abondent et que les critiques ont si souvent blâmées , il les cherchait, loin de les éviter;
« Il faut », dit-il , «que je vous répète souvent les «mêmes choses, parce qu’elles sortent quelquefois de la » mémoire ; parce que les hommes sont faibles et qu’il « est besoin de les confirmer dans la vérité ; parce qu'il «y en a qui ne comprennent pas tout d'abord »
I Tf Pred. top. Exod., mar;; U98. (Ven. I6i0, f» 83 v". ) — Voy., en outre, 24' Pred. top. i Salmi (5 juillet 1495, Ven. 1517, f» 83 v"), Pred. top. Miehea ( 3 juilleti498, Venf 1520, f" 1 13 r» V"), et baucoup d’autres.
II' Pred. top. i Salmi, 10 mai 1495. (Ven. 1517, f- 34 v». }