CHAPITRE SEPTIÈME
On ne saurait dire si tant de redites nuisaient au discours ou lui donnaient du charme. Il est certain du moins qu'elles eussent gâté le style ; mais , à la réserve des deux avents » , Savonarole n’écrivit aucun de ses sermons. Les eût-il écrits, il aurait fait sans doute comme pour les deux stations que nous avons de sa main : il aurait supprimé beaucoup et donné seulement un résumé, mieux rédigé peut-être, mais laissant une idée moins exacte de sa prédication, que la consciencieuse reproduction de Vivoli , à laquelle il délivra luimême , du haut de la chaire, un certificat d’exactitude*.
Au surplus , ce n’est pas par le style qu’on remue les peuples , et Savonarole , uniquement occupé de poursuivre son but, avait, pour l’art d’écrire, un injuste dédain qu’il serait inutile de dissimuler. On a vu par quels moyens il avait assis sa domination morale sur Florence; la nouveauté des formes et des idées, l’intérêt actuel de toutes ses paroles , la singularité de beaucoup d’entre elles, mais surtout la passion qui débordait en lui, tels furent, sans parler de la considération qui
' L’avent de 1491 sur la P» Épitre de saint Jean, et celui de 149.3 sur le ftaume Quant bonus Israël Deus. — M. Rudelbach (HP part., eh. 6) croit h tort que Savonarole n’écrivit que ce dernier avent. Le P. Barsanti (p. 25, note) affirme, de son côté, qu’on a toute raison de penser que Savonarole n’écrivit jamais ses sermons. — Voy. sur ce point , à l’appendice ( Recherches supplémentaires, N“ I), une classification des sermons de Savonarole.
* « Credi tu cli’io mettessi e lasciassi mcltere queste cose in scritto se io non sapessi certo il fondamenlo che io ho?» 22' Pred. sop. Ezech., 22 février 1497. (Ven. 1517, f» fiO r®. ) ,
PRÉDICATIONS DE 8AVONAROLE.
s’attachait à sa personne , les principaux éléments d'un si éclatant succès. La passion fut sa principale force, parce qu’elle était partout : dans ses pensées , dans ses expressions, dans son geste, dans sa voix. Loin de se maîtriser, Jérôme cédait à toutes ses impressions, à sa colère, à sa joie, à son attendrissement. Il prenait à la lettre le précepte que Despréaux, traduisant Horace, enfermait plus lard dans ce vers :
Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez.
Il pleurait donc à chaudes larmes, il riait, il se mettait à genoux lorsqu’il parlait à Dieu , se relevait pour menacer du poing les incrédules. Érasme nous apprend que, dominé par une sainte colère contre les pécheurs et la corruption de son temps , il descendait brusquement de la chaire sans terminer son discours* , comme s’il ne pouvait plus continuer, ou comme si son auditoire était Indigné de l’entendre. Un si risible mouvement faisait autant d’elTet que ses paroles mêmes. Il faut donc rendre au caractère impressionnable des Florentins la part qu’il dut avoir dans le genre de prédication adopté par Savonarole. Ce genre était sans doute dans le génie de l’orateur ; mais si Jérôm^ eût trouvé des esprits plus froids et d’un goût plus châtié , peutêtre eût-il cherché son succès à des sources plus pures. Avec des facultés si brillantes, il l’eût trouvé, sans doute, non moins retentissant parmi les contemporains et plus durable dans la postérité.
y > Érasme, Ut rationr eonrionandi , p. 618.