‹ Jérome Savonarole, sa vie, ses prédications, ses écritsChapitre 57 sur 97 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

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La prodigieuse activité dont les hommes d'étude firent preuve aux temps du moyen-âge, est, aux nôtres, un juste sujet d’étonnement. Une seule des œuvres nombreuses qu'ils composaient dans leurs moments de loisir suffirait aujourd’hui à remplir la vie la moins oisive. Sans parler des Bénédictins, quelle force surhumaine ne fallait-il pas pour accomplir des travaux tels que ceux d’Albert-le-Grand , de saint Bonaventure , de saint Thomas d’Âquin? Les occupations et les plaisirs de la vie extérieure, un soin plus grand de la forme , et, par dessus tout, la nécessité impérieuse d’étudier les chefs-d’œuvre du passé et de compter avec l’érudition , telles sont sans doute les principales causes qui empêchent le génie , dans les temps modernes , d’atteindre à une si grande fécondité. La renaissance , en rendant à la lumière une foule d’ouvrages ensevelis daus l’oubli , a inspiré le désir de les connaître; et l'imprimerie, en les mettant à la portée de tous, a fait de ce désir une

ÉCRITS DE SAVONAHOLE.

obligation. Le niveau des connaissances , à mesure qu’il s’est élevé , a rendu plus difficile la tâche de ceux qui veulent produire; mais il a mis un terme à la fécondité stérile d’une foule d’esprits médiocres , car il a rendu vulgaire cette vérité, qu’on voit rarement du nouveau sous le soleil. Jusque-là, l’étude de quelques maîtres, d’autant plus vénérés qu’ils étaient plus rares, occupait les premières années de la jeunesse studieuse. L’esprit n’avait ensuite rien de mieux à faire que de se replier sur lui-même et de produire tout ce qu’on pouvait tirer de ce fonds. Par occasion , la science y gagna en profondeur ce qu’elle n’avait pas en étendue: mais, comme il est donné à peu de personnes de creuser et d’approfondir tout ce qu’elles touchent, elle se perdit trop souvent en discussions subtiles, et ces puérilités ont fait à la scolastique un mauvais renom , qu’elle ne mérite qu’à moitié.

Telle était encore la situation à la fin du XV® siècle. L’invention de l'imprimerie n’était pas assez ancienne pour avoir transformé l’esprit de la vieille Europe, et Savonarole vécut sur la limite des deux âges. Par ses études, par ses idées philosophiques, et en partie par ses idées religieuses , il appartint à celui qui allait expirer, et il en eut toute la fécondité. Mais, par l’emploi qu’il en fit, il se distingua des autres moines savants de son époque : au lieu de pâlir dans les veilles , au fond de sa cellule, et de produire, comme quelques-uns de ses devanciers, une Somme aux proportions gigantesques, il n’écrivit que des ouvrages d’une médiocre étendue,

et le nombre n’en paraît grand que si l’on songe à ses occupations de tous les jours et au peu de temps qu’il pouvait donnera la composition. Cet homme, en sa qualité de prieur ou de vicaire-général , administrait le couvent et toute la congrégation de Saint-Marc ; pour donner le bon exemple , il assistait à tous les oITices et vaquait aux .soins les plus abjects. Il suivait de l’œil la marche du gouvernement créé par lui , et donnait aux magistrats les conseils qu’ils venaient lui demander; il entretenait correspondance , sur tous les points de l'Italie , avec les personnages considérables qui voulaient être éclairés de ses lumières ; il préparait ses germons , et prêchait ordinairement tous les jours. Qu’on juge, même en admettant qu’il ne dormît pas plus de quatre heures par nuit, comme ses historiens nous l’assurent, du temps qui pouvait lui rester pour composer ! Il trouva moyen cependant de publier plusieurs traités , dont quelques-uns sont considérables , et d’écrire , pour l’instruction des Religieux des deux sexes dont le salut était commis à ses soins , une foule de lettres spirituelles qui sont de petits traités.

Cette faculté de partager son temps entre des occupations de genres si divers est peut-être plus merveilleuse que celle de produire beaucoup dans un seul ordre d’idées et de travaux. Mais , si elle augmente l’étonnement que cause une nature si riche et si souple , les œuvres elles-mêmes ne peuvent que perdre à tant de variété. L’esprit a besoin de concentrer ses forces pour mûrir .ses pensées ; en s’éparpillant , il s’amoindrit.

ÉCRITS DE SAVON AROLE

Alors même que Savonarole aurait eu conscience de cette vérité, il n’aurait rien changé à sa conduite. Il n’écrivit point, en effet, par désir d’une vaine gloire parmi ses contemporains ou dans la postérité. Homme d’action, il ne voulut se servir de la plume que pour la lutte qu’il .soutenait, et ne travailla ses écrits qu’autant qu’il le fallait pour atteindre son but. Q'iinportaient à ce réformateur si empressé de changer la face de la société quelques pagres plus ou moins achevées et les applaudissements des connaisseurs, puisqu’ils n’étaient pas les plus nombreux? Chacun de ses livres, chacune de ses lettres fut un acte , et il ne donna au style que tout juste le soin nécessaire pour être clair et concluant. Fut-ce par dédain de la forme ou par impuissance qu’il ne réussit jamais à être qu’un médiocre écrivain ? Aucune de ces deux causes n’est peutêtre étrangère à son infériorité dans l’art d’écrire; mais on est forcé de convenir qu'il suffit de la première pour l’expliquer. Les œuvres de l’esprit ne vivent pas sans le style , c’est pourquoi celles de Savonarole sont tombées dans l’oubli ; cependant cet oubli a peut-être été trop complet. Les écrits de notre auteur ne méritent point d’être cités comme des modèles ; mais, si l’absence de l’art les déprécie, ils se relèvent par la solidité et la pureté du fond. La religion naturelle ou révélée, la morale, la politique y peuvent puiser plus d’une page utile ou éloquente , l’histoire plus d’un renseignement. Us ont surtout une importance extrême lorsqu’on veut parfaitement connaître leur auteur et .son temps, dont ils

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offrent en plus d’un endroit une fidèle image. Si on les prend comme Savonarole nous les a donnés , c’està-dire comme autant d'actes de sa vie publique, ils méritent plus d’attention qu'on ne leur en a accordé jusqu’ici.

La réforme religieu.se, morale et politique, seul but que Jérôme se proposât en écrivant, constitue l’unité de ses ouvrages et le centre commun auquel il faut les rattacher tous. Mais , pour plus de clarté, on peut les partager en deux .séries. Ils furent composés, les uns pour démontrer la justesse ou la légitimité des actes ' publics du Frère, les autres pour enseigner directe- , ment les chrétiens, et leur donner un corps de doctrines conforme au nouveau genre de vie qu’ils adoptaient. Les premiers démontrent l’excellence de la vérité prophétique, théologique, politique, telle que Savonarole l’avait enseignée; les derniers roulent sur la philosophie et les pratiques de la vie chrétienne. Il faut joindre à ceux-ci quelques poésies de peu d’importance, composées pour en remplacer d’autres que l’austérité nouvelle des Dominicains trouvait pernicieuses , et pour donner l’exemple du genre de littérature dans lequel les chrétiens devaient s’exercer.

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