‹ Jérome Savonarole, sa vie, ses prédications, ses écritsChapitre 58 sur 97 · I. Défense de sa doctrine proplictiqne · texte numérisé non relu

I. Défense de sa doctrine proplictiqne

D ABRÉGÉ DES RÉVÉLATIOAS.

( Cornfmdium AtccÉolioiitim. ^

En faisant part aux Florentins de ses relations avec les anges et avec Dieu , Savonarole s’adressait à leur imagination , qui était chez ce peuple sinon la folle , au moins la maîtresse du logis. Tl devait croire que toutes les merveilles qu’il jetait en pâture à une foule avide de les recueillir, ne seraient pas répétées avec l’exactitude et le respect que la vérité mérite. On lui fit donc bientôt une légende, et, quoiqu’il ne fût pas contraire à ses projets de passer pour un être surhumain, les récits colportés dans la ville lui parurent, à la fin, si absurdes, qu’il se vit forcé de les démentir. Ces inexactitudes portaient principalement sur deux points : la manière dont le prédicateur avait été conduit à prédire l’avenir, et un certain sermon où il avait représenté les destinées de Florence et de l’Italie sous les brillantes couleurs d’une fiction poétique. Il résolut donc de rétablir la vérité, en donnant au public un exact

résumé de tout ce qui , dans sa vie, avait rapport à scs prophéties et à ses révélations ; et , afin que personne ne pût s’excuser sur son ignorance de n’avoir pas lu cet ouvrage, il prit la peine de le rédiger en latin et en italien. Cela fait, il était bien en droit d’exiger qu'on ne crût pas à autre chose qu’à ce qu’il rapportait dans cet écrit *.

Publié à Florence en 1493 le Compendium revelationum atteignit le but que l’auteur se proposait. Il voyait le jour à une époque où l’exagération , plutôt que la malveillance, dénaturait les paroles du prophète. Une simple rectification suffisait pour le moment, et c’est à quoi se borna Savonarole. Son ouvrage n’oflfre aucun des caractères qu’on a coutume d’exiger d’un livre. En lisant les premières pages , on croit voir des Confessions , dans le genre de saint Augustin , moins la sublime élévation ; mais tout-à-coup le récit s’interrompt. Après avoir exposé rapidement les faits de sa vie qui peuvent servir à expliquer ses prédictions, l’auteur se rappelle qu’il en a présenté un fidèle tableau dans un sermon dont on a abusé, et, plutôt que de continuer son travail , il trouve plus simple de repro-

I a Non credete altro di me chc quel ch’è scrilto. » Comp. revel., ’ éd. Buonaccorsi , f“ I ( Florence , octobre 1 495 ).

* Le P. Marchese [Lett. ined., Afverl., p. 22 J dit le 18 août.

I^a plus ancienne édition que nous ayons vue est celle qui est indiquée dans la note précédente ; mais il a dû y en avoir une antérieure (Voy. T. I, à l’appendice, N» IV 4», la lettre de Savonarole au pape, eu date du .31 juillet 1495). Ces deux éditions à si peu de distance l’une de l’autre prouvent que cet ouvrage avait dû obtenir un très-grand succès.

ÉCRITS DE SAVONAROLE

duire le texte authentique de ce sermon. Tout finit là : il ne se croit point obligé, comme un logicien , à déduire ses conclusions, ou à faire une péroraison , comme un rhéteur ; celle-ci serait un fatras inutile, le lecteur saura bien tirer celles-là.

A proprement parler, le Compendium n’est donc pas un livre : c’est un acte. Il n’y faut chercher ni l’art de la composition , ni celui du style; mais, tel qu’il est, on y recueille une ample moisson de renseignements précieux pour la vie de Savonarole , et l’on y trouve un exemple de la plus fantastique et peut-être de la plus poétique de ses conceptions.

Après avoir exposé , dans une sorte d’avant-propos , les motifs qui lui font entreprendre cet ouvrage , l’auteur entre aussitôt en matière. Il définit d’abord le prophète ; « Celui que nous appelons aujourd’hui de ce »nom s’appelait autrefois voyant. Celui-là est véritanblement prophète qui voit ce que les créatures ne » peuvent connaître par les lumières naturelles »

A côté de celte définition irréprochable, Savonarole pose en principe que les futurs contingents ne se peuvent connaître par voie de lumière naturelle , et il en déduit immédiatement deux conséquences ; 1" l’astrologie est une fausse science, les arts divinatoires sont condamnés par l’Écriture et les Canons; 2" Dieu seul peut révéler les futurs contingents, et ceux à qui il les

’ O Qui propheta dicitur hodir, vocabatur olini videns. lilo propheta propric dicitur qui rc.o a naturati cognitionc cujuscunque crealur» remolas vidot.» Comp. rerel. (Qiiétif, T. I, p. ).

ABRÉGft DES RÉVÉLATIONS. Ifil

révèle en sont aussi certains qu'ils le sont des choses matérielles ; leur certitude repose sur des bases aussi solides que la certitude que nous avons de l'existence du monde visible.

Dieu révèle l’avenir à ses élus de diverses manières. Quelquefois il s’adresse directement à leur intelligence; d’autres fois il leur envoie des visions , ou leur donne la faculté d’expliquer les choses merveilleuses que tout le monde voit comme eux , mais que personne ne comprend. Les anges sont l'intermédiaire dont Dieu se sert pour communiquer avec les hommes ; tantôt ils se montrent sous des formes sensibles, tantôt ils agissent sur l’intelligence sans se lais.ser voir.

Ainsi , dès le début , Savonarole abandonne la déduction pour l’hypothèse; car, malgré le ton dogmatique de sa parole , il est impossible de donner un autre nom à cette théorie de la révélation prophétique. Tous les autres hommes , n’obtenant pas de Dieu les faveurs qu’il accorde à ses rares élus, sont réduits, pour connaître ces choses , à s’en rapporter à la parole du prophète; et pourtant, pour savoir s’il est vraiment prophète, ils auraient besoin de les connaître autrement. L’humanité tourne donc à cet égard dans un cercle vicieux dont elle ne peut sortir que par les lumières surnaturelles de la Foi. Ce serait là une très-grave objection, si Savonarole prétendait prouver quelque chose; mais il affirme, il enseigne , et ne s’adre.sse qu’aux croyants, Ce n’est pas dans cet ouvrage qu’il entreprend de démontrer aux incrédules qu’il a véritablement reçu <le

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Dieu une mission. II dédaigne même d'apprendre à ses lecteurs quel est celui des moyens énumérés plus haut dont Dieu se sert pour lui faire connaître la vérité.

Après avoir ainsi parlé brièvement de la prophétie en général, Jérôme fait l’application de sa théorie è l’Italie , à Florence et à lui-même. Dieu , ayant résolu de châtier les vices et les crimes de ses mauvais serviteurs, a voulu, pour le salut des élus, que les fléaux fussent annoncés dans toute la Péninsule. C’est parce que Florence est le cœur de l’Italie, qu’elle a été choisie pour être le point central d’où la parole doit rayonner sur toutes les autres villes , et c’est Savonarole que le Seigneur a désigné pour la transmettre aux hommes.

Ici' notre auteur entre dans des détails biographiques qui nous ont servi à faire le récit de sa vie, et qu’il est par conséquent inutile de rapporter une seconde fois. Il ne parle que de ses prédictions à Florence , de leur caractère d’aboi-d naturel , puis surnaturel ; des hésitations et des déboires qu’il éprouva , avant de se décider à suivre sa voie ; de la volonté providentielle qui le contraignit à se traîner sur la Genèse , et à ne parler du déluge qu’au moment où Charles VIII entrait en Italie ; enfin , de la résolution qu’il prit de parler au peuple de ses visions et de l’avenir, après avoir feint si long-temps de tirer tout de l’Écriture Sainte.

Savonarole rappelle ensuite quelques-unes de ses prédictions : celles de l’arrivée de Charles VIII, de la révolution florentine, de la mort de Laurent-le-Magnifique et d’innocent VIII ; il entre dans quelques détails

sur ses missions politiques; il rap|)orte tout au long son médiocre discours au roi de France, qu’on trouve partout ; il rappelle la part qu’il a prise à la révolution : il s’est borné , dit-il , à indiquer le grand conseil, qui est le principal ressort du nouveau système politique, et il ajoute que ces occupations multipliées ne le détournaient pas de la réforme religieuse et morale de la chrétienté , but constant de ses efforts.

Chemin faisant , Jérôme ne néglige pas d’exposer à ses lecteurs quelques-unes des visions qu’il a eues , et qui lui paraissent témoigner de sa communication constante avec Dieu.

En 1 492 , la veille de son dernier sermon de l’avent, il vit dans le ciel une main qui tenait une épée. Sur la main étaient écrites ces paroles : l'era et justa mnt judicia Domini , et sur l’épée : Gladins Domini super terram cito et relociter. Aussitôt une multitude d’anges descendent sur la terre, portant des étoles blanches sur les épaules , et chacun une i>etite croix rouge à la main. Ils offraient à tous les hommes un habit blanc et une croix. Quelques-uns prenaient la croix et se revêtaient de l’habit ; d’autres s’y refusaient, mais sans détourner leurs compagnons. Un troisième groupe, enfin, ne se contentait pas de repousser les anges : il empêchait les autres hommes d’accepter ce qu’on leur présentait. Pour lors , la main qui apparaissait dans le ciel , abaisse l’épée flamboyante. Le ciel se couvre, il tonne, il pleut des flèches et du feu. La guerre , la peste , la famine , d’autres fléaux encore se i-épandent sur la terre. Cependant les

ÉCRITS DR SAVONAUOLE.

ir>i

anges , passant au milieu des peuples , versaient d’un vin généreux à ceux qui avaient pris de leurs mains l'habit blanc et la croix. Puis, ils offraient aux autres la lie qui restait au fond du calice. Ceux qui se délournaient de cette amère boisson cberchaient en vain à faire pénitence; ils en étaient empêcbes par les tribulations. Leur cœur semblait sortir de leur poitrine. Ils ne pouvaient trouver le moindre soulagement dans les plaisirs bumains; ils semblaient des insensés. Enfin, une voix collective sort d’une triple tête qu’on apercevait au ciel pendant toute cette scène, annonce la vengeance de Dieu , avertit une dernière fois les méchants et appelle à Dieu les justes. La vision finit là.

Tout ce récit n’est pas autre chose , au fond , que ce que Savonarole prêchait tous les jours , c’est-à-dire les tribulations, le châtiment des méchants, le salut des bons. Ce qui en fait l’importance, c’est le rang chronologique qu’il occupe dans le développement des doctrines de notre prophète. Il suffit de connaître sa vie pour qu'une si singulière vision ne cause plus d’étonnement ; mais elle dut paraître bien surprenante aux contemporains, car c’est par là que Jérôme commença de leur parler des choses surnaturelles. Après avoir piqué la curiosité de ses auditeurs en exposant ces apparitions , sans en donner la clef, il semblait céder à leur impatience et à leurs prières en les expliquant. Il spéculait ainsi sur le plaisir que les esprits vulgaires prennent à chercher le sens des énigmes , et les attachait ensuite à des vi.sions qu’ils s’étaient donné tant de mal à deviner.

La même année , comme il prêchait le carême à Saint- Laurent , il avait vu deux croix pendant la nuit du Vendredi-Saint. Une croix noire d’abord était plantée au milieu de Rome , le sommet touchait le ciel et les bras s'étendaient sur toute la terre. On lisait sur le bois : Crux ira- Dei. Dès que je l'eus aperçue , poursuit notre auteur, je vis soudain le ciel se troubler, les nuages courir dans l’air, les vents lancer des éclairs et des flèches. Je vis pleuvoir de la grêle , du feu , des épées , et périr une si grande multitude de gens qu’il en resta fort peu sur la terre. Le temps devint, après cela , trèsserein et très-clair. Et j’aperçus, au-de.ssusde Jérusalem, uue autre croix grande comme la première , mais en or et si resplendissante qu’elle éclairait tout l’univers et le remplissait de fleurs et d’allégre.sse. Sur cette croix on lisait : Crux misericordiœ Dei. Et je voyais toutes les générations d’hommes et de femmes de toutes les parties du monde venir l’adorer et l’embrasser.

Le châtiment et la régénération de l’Eglise chrétienne sont ici clairement indiqués. Si la croix noire, la croix de colère est plantée au milieu de Rome , c’est que Rome est le centre de la corruption universelle; si les bras de la croix s’étendent sur toute la terre, c’est que tous les peuples participent à la dégradation de leur mère spirituelle.

C’est après avoir montré ainsi comment il procéda pour s’insinuer dans l'esprit de ses auditeurs , que Savonarole, renonçant à exposer ce qu’il avait fait <lepuis 1 V92 jusqu'en 1 195 et à montrer le terrain qu’il avait

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gagné, se borne à rédiger ou à transcrire un sermon qu’il avait fait le jour de l’octave de l'Annonciation , cette année même ( 1 495) , et qui contient la plus complète et la plus poétique vision qu’il eut jamais.

Le premier jour de l’année 1 495 , selon le calendrier florentin (25 mars, jour de l’Ânnonciatien), Savonarole, du haut de la chaire, avait prié la Sainte- Vierge d’intercéder auprès de Dieu , pour qu'il rendît à son peuple les grâces qu’il lui avait ôtées ou qu’il avait suspendues à cause de ses crimes. Il feignit alors de laisser partir son ame pour le ciel, afin d’y porter sa supplique aux pieds de la mère du Christ , et annonça qu'elle serait de retour le jour de l’octave, et qu’il rendrait aux Florentins la réponse que Marie lui aurait faite.

Au jour fixé, une foule immense se pressait aux portes de la cathédrale. Jérôme fendit avec peine les flots de l’assistance pour monter en chaire. On n’entendait pas le plus léger souffle sortir de toutes ces poitrines. Soit par habitude, soit pour piquer la curiosité, l’orateur commença par rappeler assez longuement les succès miraculeux qu’il avait obtenus dans la révolution politique, morale et religieuse de Florence. Il établit ensuite que cette ville lui était redevable de la prospérité et de la liberté dont elle jouissait depuis la restauration del'Ëtat populaire; il annonça que son ame était de retour du paradis, et qu’il allait donner la réponse qu'elle avait reçue de la Sainte-Vierge.

Il commence alors le récit de son voyage. A la veille de partir, il s’était occupé de faire choix des vêtements et

des compagnons qu’il devait prendre. Plusieurs femmes s'offrirent à lui. I.â première était la Philosophie, qui prétendait que sa haute science convenait à une telle ambassade. La Rhétorique vint aussi : elle se recommandait par l’éloquence. Mais Savonarole leur répond, ainsi qu’aux autres filles de la Sagesse humaine, que leurs connaissances, ayant les sens pour origine, ne dépassent pas les choses sensibles , et qu’elles font si mal connaître Dieu, malgré leurs prétentions, qu’on ne saurait s’en tenir à ce qu’elles nous en apprennent. Il y a un triple voile , en effet , entre Dieu et la philosophie , qui est pourtant la plus sérieuse de toutes ces sciences ; et ce n’est qu’au travers de tant d’obscurité , qu’elle peut découvrir quelque chose du souverain principe. Ce triple obstacle s’entend : t” des accidents par lesquels nous connaissons la substance corporelle ; 2" de la substance corporelle que nous ne connaissons qu’à moitié, et par laquelle seulement nous parvenons à la connaissance de l'ame ; 3” de la nature même de l’ame , si incomplète et si incomplètement connue, et de celle des choses incorporelles, d’où nous essayons de nous -élever jusqu’à Dieu.

Pour arriver à des notions plus parfaites , il faut la Foi, qui est le flambeau des saints. C'est pourquoi Savonarole refuse de partir en compagnie de la Philosophie et de la Rhétorique. Il prend pour compagnes la Foi, la Simplicité, la Prière, la Patience, et l'éloquence des Saintes Écritures comme le seul vêtement qu’on puisse revêtir pour se présenter en si haut lieu.

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ÉCRITS DE SAVONAROLE

Dans ie trajet , le voyageur rencontre le diable , sous le froc d’un ermite , et ne peut se dispenser d’entrer en conversation avec lui. L'esprit de ténèbres présente à Savonarole les principales objections qu’on avait coutume de lui faire sur les prophéties et sur la politique; mais elles sont réfutées l’une après l'autre avec tant de facilité et de succès, (jue Satan déclare son adversaire inexpugnable * .

Une de ses plus importantes objections est que Jésus- Christ n’a plus parlé aux hommes depuis sa résurrection. Jérôme répond que si l'Écriture et les saints docteurs suffisent pour conduire l’homme dans les voies du salut , par instruction extérieure , la doctrine catholique aurait néanmoins peu de valeur sans le don interne de la grâce , accessible à tous les croyants ; mais il ajoute qu’il faut une grâce spéciale , une lumière spécifique et particulière à ceux qui sont chargés d'éclairer les autres.

Le diable bat en retraite et se borne à soutenir que si Jésus-Christ a parlé autrefois , il se tait aujourd’hui. Réfuté sur ce point , comme sur les autres, il demande h Savonarole comment il croit pouvoir fixer les temps, puisque le Maître a dit ; A'on est vestrum nossc tempora t el momeuta quœ Pater posait in sua poteslate. A quoi Jérôme répond que ces paroles ne doivent pas s’entendre de tous les moments, mais seulement de ceux dont il est dit que le Père les a gardés en son pouvoir, par exemple, le jour du jugement dernier.

' « Npquo ex if^iiuraiitiu , iiequc e,\ fatua siraplicilale peccat , quoninin oplimr objecta solvil. » Com/>. rcrrt. (Quctif, T. I, p. ?89).

Cette équivoque mise à nu , le diable demande pourquoi Savonarole aurait été choisi plutôt qu’un autre ; s'il est plus saint qu’un autre; s’il ne se laisse pas guider par les visions de quelques femmes ; s’il n’est pas vrai qu’il ait des liaisons avec plusieurs princes de la chrétienté , et qu’il ne prophétise que ceux de leurs actes qu'ils lui ont préalablement communiqués. Il ajoute qu’un prophète devrait prouver sa mission par des miracles , et que Jérôme ne le fait pas.

Celui-ci répond qu’il n’est pas besoin de faire des miracles pour être prophète; il nie les liaisons dont on l’accuse. Pour tout le reste, il renvoie son adversaire à Dieu qui l’a choisi , quoique indigne , et qui n’a pas toujours pris des saints pour prophètes.

Attaqué sur la réalisation de ses prophéties , il répond que tout ce qu’il a prédit est arrivé ou arrivera , mais qu'il faut bien distinguer les prédictions qu’il fait du haut de la chaire au nom de Dieu , et celles qu’il a pu faire comme homme dans des conversations intimes. Dans celles-ci il a pu se tromper, quoique cela ne lui soit pas arrivé souvent.

Cette discussion se termine par des objections du diable sur le nouveau gouvernement. Savonarole défend son œuvre par les mêmes raisons qu’il emploie dans son Traité sur le gouvernement de Florence. Il ne cache pas que si , dans son opinion , l’Etat populaire est celui qui convient le mieux à cette ville , il n’en est pas moins partisan en théorie du pouvoir d’un seul.

Tout en discourant , on était arrivé aux portes du

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paradis , qui parut à Savonarole entouré d’un mur de pierres précieuses. Satan , n’espérant pas obtenir l’entrée, prend congé de son adversaire. Celui-ci se fait ouvrir et est introduit avec ses compagnes par saint Joseph. Dame Simplicité portait trois cercles ou couronnes d’inégale grandeur placés l’un sur l'autre , le plus large à la base. Le premier se composait de douze diamants , taillés en forme de cœur. Sur le support était gravé le cantique de Zacharie : Benediclus Dominus Deus Israël. Les cœurs étaient liés entre eux par des versets en guise de bandelettes. Ainsi des autres cercles.

Sur le premier étaient douze étendards verts, où l’on voyait écrits les douze privilèges de la Sainte- Vierge ; sur le second dix étendards , où étaient gravées les pétitions de 'Florence; sur le troisième reposaient quatre cœurs d’escarboucles et quatre étendards pour les quatre principales pétitions de Florence <; enfin, au-dessus de ces trois cercles, un cœur surmonté d’une émeraude.

Savonarole explique longuement la signification de tout cet appareil : les Florentins voulaient montrer par là qu’ils se vouaient à la Sainte-Vierge. 11 raconte ensuite qu’il poursuivitson chemin , et qu’un merveilleux

' Voici l’énoncé textuel de ces quatre pétitions. Les Florentins demandaient : « I» Custodiam angelorum; 3» pcrfectormn præsulum et prælatorum administrationeni ; 3° sanctorum prædicatorura doctrinam; 4o niimcrosara cleri fervidi presbyterorunique et rcligiosoruni sancloriini copiam.» Compeml. mrl. (Quélif, T. 1 , p. 311).

spectacle s’offrit à ses yeux. Il voit d’abord un grand pré émaillé de fleurs et orné de fontaines. Au milieu de l’herbe et des fleurs, sont des couples d’hommes et de femmes qui ont vécu chastement dans le mariage. Pour plaire à Dieu, il faut les imiter. Plus haut sont d’autres couples, recommandables par une sorte de chasteté plus rare encore * . Ils promettent à Savonarole de prier Dieu que les filles de Florence se consacrent au Christ. A un degré plus élevé dans l’échelle de la béatitude, se trouvent les docteurs ecclésiastiques, qui supplient Dieu d’accorder de saints pasteurs et de dévoués prédicateurs à l’Église de Florence. Puis notre pèlerin rencontre sur sa route les martyrs , qui demandent au Seigneur qu’il se trouve à Florence des citoyens capables de braver comme eux le martyre; les apôtres et les évangélistes , souhaitant aux Florentins une vie apostolique et semblable à celle des premiers siècles chrétiens; enfin , une troupe de jeunes hommes qui viennent audevant du Frère. Ce sont les anges gardiens des Florentins. Savonarole rencontre le sien , qu’il ne reconnaîtrait pas sans l’aide de saint Joseph , et qui lui demande comment, humble pécheur, il a pu parvenir en ces lieux. C’est par la grâce de Jésus , crucifié pour les hommes , répond le voyageur. Il témoigne le désir d’aller se prosterner aux pieds de Marie; mais le trône virginal s’élève hors de sa vue. Il craignait déjà qu’il ne

' U Qui aniisso virginitatis flore aut castitatis sanela jura iiiviolabililer servarunt. » Comp. re»et. (Quétif, T. I, p. 328).

ECRITS DE SAVON AROLE

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lui lut pas donné d’y arriver, en raison de son indignité personnelle; mais saint Joseph le rassure, et lui apprend qu'autorisé à monter plus haut , il doit désormais prendre son ange gardien pour guide.

Ce que Savonarole voit alors l’emporte sur tout le reste ; mais il renonce à le décrire, désespérant de donner par là une idée de ces sublimes beautés. Celui qui ne coniiait Florence, dit-il, que par une description écrite, même très-exacte, peut-il se flatter de la connaître?

Mais ce n’est là qu’un procédé oratoire. Pour ne pas laisser languir l’assistance , il se voit obligé de dire sommairement ce qu'il a vu dans ces sublimes régions de l'empyrée. Il a vu les hiérarchies célestes, les Trônes, les Dominations, les Principautés , dont il fait une description détaillée. Ces hiérarchies sont composées de ceux qui voient l’ordre du gouvernement du monde : 1” dans Dieu , 2“ dans les causes universelles , 3“ dans les causes particulière.s. Les uns voient la fin de ce gouvernement, d’autres disposent ce qu’il faut faire, les derniers exécutent. Au-dessus se trouve la Vierge Marie, entourée de neuf chœurs d’anges, et enfin, au sommet , la Sainte-Trinité.

L’ange gardien fait mettre une échelle pour que Savonarole puisse monter au trône de la Mère de Dieu. Le Frère, pendant ce temps, explique aux anges, sur leur demande, le but de son voyage. Puis il adresse une prière aux neuf catégories de bienheureux , afin que par leur interce,ssion les Florentins obtiennent les

biens politiques, moraux et religieux dont ils ont besoin : la sainteté pour eux et pour leurs magistrats , le don de l'Esprit pour les chefs , la pureté et la simplicité pour les ordres monastiques, un grand nombre de bons prélats, de bons prédicateurs, de bons pasteurs, de saints hommes enfin , capables de conseiller le peuple , et , pour cela, versés dans les Écritures.

Parvenu aux pieds du trône, Savonarole reçoit un accueil parfait. Marie et l’Enfant-Jésus lui donnent une couronne et une pierre précieuse. Aussitôt la Sainte- Vierge, son fils dans les bras, supplie la Trinité pour Savonarole et les Florentins ‘.

La Mère du Christ ayant obtenu l’objet de sa demande, se tourne de nouveau vers Jérôme, et lui fait des recommandations générales sur la vie chrétienne que les Florentins doivent mener. Le vrai moyen , ditelle , de faire son salut auprès de Dieu et de se couvrir de gloire parmi les hommes , c’est d’avoir la Foi , de prier avec assiduité et de se fortifier par la patience.

Mais Savonarole ne se tient pas pour content. Il sait qu’il faut à son peuple des paroles plus précises , et il ose les demander. Les Florentins , répond la Sainte-Vierge , ont mérité tous les châtiments par leurs

‘ U Hinc natum siiiim in ulnis arcipiens, ex Irono se erexit, et humillime ad S.anetissimam Trinitatem (<enibus flexis ciim devotissima filii siii oblalione supplicavit. » Comp. rercl. (Quélif, T. I, p. 35i).

Ainsi Jésus-Ghrist se prie lui-mémc, cl se trouve à la fois dans les bras de sa mère et h côté de son père éternel.

ÉCRITS DE SAVONAROLE

péchés et leur incrédulité aux avertissements que Dieu leur faisait donner. Qu'ils soient pieux , et ils apaiseront la colère céleste. Et comme, par l’effet de sa prescience, Marie voyait bien qu’ils suivraient ce conseil , elle ajouta que « la ville de Florence deviendrait plus glorieuse,

» plus puissante et plusopulente que jamais. Elleétendra » ses ailes plus loin qu’elle n’a jamais fait, et beaucoup » plus loin qu’un grand nombre ne le pensent. Elle re- «couvreratout ce qui lui aétéenlevé, toutce qui pourra » encore lui être enlevé, et «lie acquerra ce qu’elle n’a «jamais eu en sa puissance. Malheur à ceux de ses «sujets qui se sont révoltés! ils porteront le châtiment » de ce crime < . »

La Sainte-’Vierge poursuit , et annonce aux Pisans leur ruine prochaine. Elle reconnaît que , depuis quatre ans, Savonarole prêche par l’ordre de Dieu. Elle lui montre les révolutions futures de l’Italie sur une sphère. Mais Jérôme , prévoyant toutes leséventualités , demande si les promesses de prospérité sont positives ou conditionnelles. Marie répond qu’elles sont positives , et que tout s’accomplira Les méchants seront punis; ils n’empêcheront pas les promesses d’avoir leur effet.

Enân , pour répondre aux désirs des Florentins , Savonarole demande que l’époque de ce bonheur tant promis soit fixée , et c’est là sa dernière question ; mais la Sainte -Vierge refuse de répondre catégoriquement.

‘ Cotnp. rerel. (Quétif, T. I, p. 356}.

'■* « Unus apex aul unum iota non præteribit quin ista oinnia fiant, n Comp. revel. (Quétif, T. I, p. 358).

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Elle se borne à dire bientôt, et donne congé au suppliant. Prends courage, ajoute-t-elle, Dieu est avec toi. Ainsi, pourvu de bonnes promesses, Savonarole revient à Florence , et , se trouvant dans la chaire où il venait de raconter ce voyage , il développe les paroles célestes , et menace le roi de France du courroux de Dieu s’il ne traite pas les Florentins en amis. Cette digression n’était pas hors de propos : Charles VIII se trouvait encore à Naples , d’où l'on s’attendait chaque jour à le voir revenir.

Ainsi finit ce sermon , et avec le sermon tout l’ouvrage. L’auteur n’a plus qu’une parole à dire : il invite ceux que cette lecture n’aurait pas convaincus à venir le trouver : il di.ssipera tous les doutes, car la lumière ne peut manquer de jaillir de la vérité.

Il n’y a , dans tout le Compendium , rien qui puisse étonner, si l'on connaît Savonarole. Il n’y dit pas un mot de plus, il n’y avance pas une proposition plus hardie que celles qu’on trouve à toutes les pages de ses sermons *. La seule nouveauté est d’avoir changé les

* Il n’y a donc pas lieu de contester l'authenticité de cet ouvrage , comme l’a fait Roscoe ( Life of Lorenzo de’Medici, T. II, cap. 8). If indeed the trork be hi» , dit cet auteur. — Nous avons vu k Florence un exemplaire d’une des éditions publiées en I S95. Si le Compendium était apocryphe, Savonarole n’aurait pas manqué de signaler l’imposture dans ses sermons. î^in de là, dans sa lettre au pape du .tl juillet H95 ( voy. T. I, à l’appendice, N» IV 4o), il annonce la publication prochaine d’un opuscule sur ses prophéties. Thurot, le traducteur de Roscoe, ajoute au texte de son auteur que le Compendium est une production absurde et insensée. Il

ÉCRITS DE S A VON. \ ROLE

personnages et interverti les rôles ; Jérôme a pris la place des Florentins, et la Sainte -Vierge celle de Jérôme. C’était une nouvelle manière de prouver qu’il avait reçu de Dieu sa mission. Le reste , c’est-à-dire la description du paradis , le choix des compagnons de voyage, n’est autre chose que ce qu’on pourrait appeler la mise en scène. La discussion avec le diable ne présente non plus rien qu’on ne trouve partout dans notre auteur, si ce n’est l’innocente malice d'avoir mis dans la bouche du démon les objections que les adversaires du tribun soulevaient tous les jours contre lui. La véritable importance du Compendium est donc premièrement de nous transmettre de précieux détails biographiques ; en second lieu , de nous offrir rassemblées les principales révélations de Savonarole , qui .sont épar.ses ailleurs; enfin, de montrer la parfaite exactitude des sermons, tels que Vivoli lésa rédigés. Il n’y a pas la plus légère différence, au fond , entre la parole écrite et la parole parlée , malgré la préférence que le prédicateur accordait à celle-ci. Toutes ces prédictions téméraires, toutes ces flatteries adressées aux passions conquérantes d’un peuple égoïste qui ne veut la liberté que pour lui , ne furent point le produit de l'improvisation, puisque , à tête reposée , Savonarole les répète et les confirme par écrit. Voilà ce que nous apprend le Compendium .

Quant à la forme, on n’y doit voir qu’une fan-

montre par là qu’il n’avait [ws su s’expliquer la pensée et la situaliun de celui qu’il inaltrailail ainsi.

taisie. Quelques Florentins s’imaginèrent cependant , ou feignirent de croire, pour se faire une arme contre l'auteur, qu’il prétendait avoir accompli réellement le voyage du paradis. Jérôme proteste avec énergie contre le ridicule qu’on lui prête. « Ce voyage n’est », dit-il, « qu’une vision imaginaire dont je suis rede- » vable aux anges: c’est ainsi que les prophètes voyaient » beaucoup de choses < . »

Il est certain que Savonarole n’avait pas été en personne au paradis; mais il l’est beaucoup moins , malgré .son affirmation , qu’il eût eu besoin desanges pour avoir les visions qu’il raconte. La forme qu’il donne à la principale d’entre elles est une imitation volontaire ou involontaire de Dante. Ce grand homme avait fait

> a Ancora lu di che molli si faiino beffe perché io ho scrillo che io sono .slalo in paradiso. .\lla quale objellione li rispondo che è cosa O da grosso uomo o da maligno a farsi maraviglla o beffe di queslo : perché se guardassino bene le circumslanze di quello che io ho scrillo, Iroverebbono facilmenle che non s’inlende che io sia slalo in [aradiso coqxiraliiionte , ma che fu liilla visione imaginaria , perché in (aradiso non sono aequo, né animall, né arbori, né («rie, né scale , né sedie , né pielre preziose , e aveiido exposte io lutte queste cose spiritualmenle, potevano questi lali, se non crano molto ignoranti e grossi, o se non eraiio niolto maligni, facilmenle intendere che tulle quelle cose che io vidi furono formate nella imaginazione per ministerio angclico , in quel modo che io avevo dichiarato nel principio del libro. E fummi data la intelligenza di tulle, e in queslo modo i propheti vedevano molle cose, e maxime Ezcchiel spesso dire essere slalo in queslo modo in diversi liioghi , ne'quali é certo che andava col spirito e non col corpo, e lui espressamenle cl dicc in mille luoghi del siio libre.» Epinto/aad amieum drfirientfm (Quétif, T. Il, p. iOyj.

T. n. ti

ÉCRITS DE SAVONAROLE

école : il avait créé une nouvelle poétique , suivie après lui, comme celle d’Homère l’avait été dans l antiquité. Pour imiter l’auteur de V Iliade, les poètes épiques chantaient des jeux ou une descente aux enfers ; et Dante, comme les autres, avait suivi la tradition. De même on vit, d’après la poétique de ce dernier, se multiplier les ascensions au paradis Ce thème devint populaire et se prêta aux plus bizarres conceptions. Savonarole s’en servit comme d un cadre tout fait, qui avait l’avantage de lui épargner des frais d'imagination. Loin de vouloir rivaliser avec l’Aligliieri , il le copia quelquefois servilement. C’est ainsi que , son modèle ayant eu deux guides , il en prend pareillement deux, quoique l’unité de lieu lui eût permis de s’en tenir à saint Joseph ou à son ange gardien. Mais, lorsque sa pensée le lui commanda , il sut marcher seul. Dante embrassait de son coup-d’ocil d’aigle toute la chrétienté, et trouvait dans son voyage des enseignements pour tous les hommes et tous les temps; Savonarole, qui ne fai.sait point un poème, mais uu acte, rapporte les pensées de tous les habitants du ciel , et de la Vierge Marie elle-même, à la seule ville de Florence. Qu’importait l’invraisemblance à cet auditoire si préoccupé de ses propres afl’aires , et à cet orateur qui , dans la chaire comme au couvent , ne poursuivait qu’un but , le

■ r,a fiction poétique du voyage au paradis n'est pas plus que celle du voyage en enfer de l’invention de Dante : re grand poète l'avait empruntée aux trouvères ( Voy. M. Ozanam, Dante et la Philosophie, catholique au A'/ID siècle, p. 3?5).

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triumplie de ses doctrines , pour l’amélioration de l’humanité?

Ainsi , le Compendium est une œuvre sans unité , sans proportions ; un assemblage confus de notes historiques, de confessions écourtées, de raisonnements scolastiques et de grossières machines poétiques où la réminiscence a plus de part que l’imagination. Mais cet ouvrage tient le premiei* . rang parmi ceux de Savonarole, parce qu’il est <;elui de tous qui fait le mieux connaître son auteur.

ÉCRITS DE SAVONAROLE

!• TRIITÉ DE LA VÉRITÉ PROPRÉTIQVE.

( Di verittU propkttiem, )

Ce traité est le complément de révélations.

Après avoir rapporté, dans l’ouvrage dont on vient de lire l'analyse, ses principales prophéties, Savonarole entreprend, dans celui-ci, d'exposer sa doctrine prophéti(jue, c’est-à-dire de montrer que Dieu peut encore , comme aux temps de la Judée, envoyer des prophètes sur la terre , et qu’il est lui-même un de ces élus. Mais , malgré le lien qu’il y a entre ces deux écrits, le second ne suivit le premier qu’à trois ans de distance. Composé en H97 , après que l’excommunication eut été fulminée, la publication en fut retardée par des causes qui ne sont pas connues, et n’eut lieu que peu de jours avant le siège de Saint-Marc et la captivité de Savonarole *.

Il fut écrit en latin par l’auteur, et traduit en italien par un disciple qui a dérobé son nom à la postérité. Jérôme y emploie la forme du dialogue, qui donne au

• Dans la préface du Traité tur le ijourernement de Florence , on lit ce qui suit : « Avciido già posto in scritto le tre prime, dolle quali perù non abbiarao ancora pubblicalo il lerzo libre», Delta rerild profelica. » — Or, nous prouverons, contre l'opinion cominune, que le Traité tur le gouvernement ne fut public qu’en janvier ou février 1 498. Le livre De ta vérité prophétique dut donc venir au jour en février ou mars de la même année. (Voy. l’analyse du Traité tur le gouvernement de Florence.)

discours plus d'animation et de variété , mais dont l’écueil est de mettre en présence du principal inlerlocuteur des personnages bons tout au plus à donner la réplique , et trop faciles à convaincre pour que la contradiction soit sérieuse. Cette forme cependant était autorisée par d’illustres exemples , et Savonarolc n’est pas à reprendre d'avoir voulu imiter Cicéron et Platon , comme l'archevêque de Cambrai , avec son goût si délicat, le fit encore après lui. Mais si le génie de Platon sut donner la vie à tant de personnages , sans diminuer toutefois l’autorité de Socrate, Cicéron et Fénelon , quoique traitant des sujets plus faciles , échouèrent dans cette entreprise. L’insuccès de Savonarole devait être bien plus complet encore. Si un philosophe probabiliste, comme l’auteur des Tuscuianes , ne sut pas ‘ maintenir l’équilibre entre les opinions contraires, \ comment un homme , dévoré d’une foi ardente, exclusive dans la vérité de ses doctrines , aurait-il pu laisser la moindre apparence de raison aux contradicteurs qu’il se donnait? C’est pourquoi tout l’intérêt de cet ouvrage est dans les paroles que l’auteur se prête à luinième, et il n’aurait pu que gagner à être exposé dogmatiquement.

Jérome se promenait, suivant sa coutume, dans des lieux écartés et solitaires. Il rencontre sept promeneurs, qui l’abordent pour lui demander où ils pourront trouver un certain Savonarole. Celui-ci soutient- quelque temps la conversation en termes généraux et ambigus , pour s’as.surer s’il n'a pas affaire à des ennemis , et ,

ÉCRITS DE SAVONAROLE

lursqu’ii est éclairé sur ce point , il se décide entin à se faire connaître. C’étaient, en effet , comme il l’apprend .i la fin de l’entretien , sept personnages d’une sainteté prfaite , ou plutôt la personnification des sept dons du Saint-Esprit , qui, pour châtier les méchants, s’étaient mis à la recherche de la vérité. Uria est le don de l’intelligence; Eliphar, celui de la sagesse; Hechima, celui de la science ; Jechima est la puissance qui soulève et apaise les peuples ; Thoraltned , le don de la piété ; Habbacuc, le courage aux combats ; Saphtham, l’esprit spéculatif, innocent , humble et simple.

Ces personnages ont des dputes sur deux points fondamentaux , et ils prient Savonarole de les dissiper. Ne trompe-t-il pas les hommes , ou , s’il ne trompe pas , n’est-il pas trompé lui-même? En d’autres termes, a-t-il reçu du ciel la mission d’annoncer la vérité? Croit-il l’avoir reçue , ou est-ce une feinte de sa part ? Savonarole ne fait aucune difliculté de répondre ; il conduit ses compagnons auprès d’une fontaine, sur le gazon, à l'ombre d'un platane touffu.

La première question est de savoir s’il trompe les hommes sciemment. Cette supposition révolte sa conscience honnête ; aussi se hurne-t-il à quelques dénégations sommaires dont on retrouve l’équivalent dans tous ses sermons. Il faudrait être un grand scélérat pour mentir ainsi à la face des hommes et du ciel. Il n’ajoute pas , ce qui s’entend de reste, qu’il n’est pas un scélérat, et que, par conséquent, il ne saurait tromper volontairement.

DE LA VEHITE PHOFUETIQUE.

a Jechima : Voyons ; dis-moi la vérité , de toi à moi , » dans le creux de l'oreille, ^'e trompes-tu pas les » hommes?

» Savonarole : Ah ! que pourrait-il y avoir de plus » criminel et de plus digne d'une punition exemplaire?

nJechima : On pourrait ne pas regarder comme un » fourbe celui qui rend les hommes bons au moyen de » quelque innocente tromperie.

» Savonarole: C’est une erreur, mon frère. Tout » mensonge est mauvais, en tant qu’il est contraire à la » vérité ; car, si toute vérité est bonne , U faut nécessai- » rement reconnaître que toute imposture , toute trom- • perie est mauvaise : d’où il suit qu'il ne faut pas faire » le mal , sous prétexte qu’il en résulte du bien.

» Jechima : Mais il n’est peut-être personne qui Irou- »vàt blâmable de faire un peu de mal , s’il en devait n résulter beaucoup de bien.

ï> Savonarole : Au contraire, tous les sages hlâme- » raient une pareille action. Mais , dis-moi un peu: » faire un mensonge au nom du Christ devant tout le » peuple, et confirmer ce mensonge en le répétant mille »et mille fois, serait-ce, à votre avis, un médiocre » péché, et, eu aucune maniéré, un péché digne de » pardon ? Diras-tu que faire Dieu imposteur, ce .soit n un bien , ou un médiocre péché?

» TIwralmed : Quoique tu saches qu'il est mal de » tromper les hommes , beaucoup disent que neanmoins »tu le fais, afin d’atteindre plus sûrement |>ar ce » moyen le but que tu poursuis avec tant d'ardeur.

ECRITS DE SAVONAROLE

n Savonarole : S'il en est ainsi, je n’ai rien à espérer »du Christ »

Il est clair que Jérôme renonce à démontrer directement qu’il n’est pas un grand scélérat et qu'il ne trompe pas les hommes. N’est-ce pas inutile, en effet , s’il est en mesure de prouver qu’il est vraiment prophète, et cette vérité, si elle est établie, n’emportet-elle pas tout le reste après elle? C’est donc dans ses réponses aux questions subséquentes qu’il faut chercher la solution de la première.

Savonarole avait, au début, l'intention de procéder par la méthode socratique, et d’amener, sans qu’il s’en doutât, son adversaire à conclure comme lui. C’est par ce procédé qu’il focce, pour ainsi dire, Urie, son premier interlocuteur, à déclarer qu’il est chrétien , et qu’en tant que chrétien il croit avec certitude aux douze articles de la Foi, comme, en tant qu’être sentant et voyant , il croit que le lys est blanc. Il lui fait , en outre, avouer que c’est par une lumière différente qu’il voit ces deux choses avec une égale certitude.

Dieu donne donc aux chrétiens une lumière spéciale pour connaître avec certitude les articles fondamentaux de la Foi ; mais cette lumière est insuffisante pour pénétrer d’autres vérités plus hautes de la religion. Il en faut une nouvelle, qui est l’illumination prophétique. Celle-ci est l’apanage d’un petit nombre et diffère essentiellement de la précédente , sans quoi tous les fidèles

‘ Dr vrritatr prophrtirn , cap. I. (Ven. 1500, f» 1 19 r". )

seraient prophètes. Mais, par la certitude qu’ils ont des articles de foi , les chrétiens doivent comprendre que pour le prophète, grâce à l’illumination particulière dont Dieu lui accorde la faveur, la certitude est aussi complète sur d’autres points qui paraissent douteux ou incroyables au commun des mortels Or, le prophète ne peut se tromper, ni tromper, sans quoi il ne serait pas prophète. S’il abusait de sa mission. Dieu lui retirerait sa grâce ; s’il faisait erreur. Dieu ne manquerait pas de ramener .son élu dans les voies de la vérité. Et moi aussi , je suis prophète, s’écrie Savonarole : Ed anch' io sonpillore!

Eliphaç, qui prend la parole à son tour, aurait pu répondre que cette démonstration n’a de valeur qu’autant qu’on admet le principe , à savoir que les chrétiens connaissent les articles de foi avec certitude. Il aurait pu demander si le mot de foi n’exclut pas celui de certitude, dans le sens qu’on donne ordinairement à ce mot ; mais Eliphaç était chrétien comme Savonarole : il se borne donc. à insister sur un point de détail. Si le prophète ne peut tromper sciemment, dit-il, il |)eut au

' « Risogna chc colui chc prenunzia le cose future sia certo che quelle cose cti’e dice sono da I)io. E se tu di : Corne ne puo egli esser certo Iddio che quelle cose abbino a essere ? Tu dirai : Pel lunie che lui ha. Dimnai ancora : Comc sono certi li fliosofi de’primi principii? Per il lurae naturalc. Corne se’ tu certo chc questo panno è bianco? Per qiicsta lucc qua, mediantc la quale tul vedi. Cosi è certo il profeta di quel ch’e dice, perché ha un certo lume, che tu non hai , e enne più certo che tu non sci tu che due c due fa quattro. • 33» Pred. top. Àmot, 23 mars 1496. (Ven. 1519, f» 148 v®.)

ECKITS DE SAVUNAKÜLE.

moins être trompé, car le diable sait donner à l’homme une certitude apparente des choses fausses et y attacher son esprit , comme c,ela se voit dans la vie des Pères de l’Église.

Mais alors, répond Savonarole, ces faux prophètes, ces esprits trompés par le démon sont semblables à ceux qui dorment et qui croient être éveillés. Or, comment savez-vous si vous êtes éveillé ou endormi? Par l’expérience. Celui-là se trompe qui, lorsqu’il dort, croit veiller; mais celui qui, étant éveillé, affirme qu'il ne dort pas, ne saurait se tromper. Il en est de même de l’esprit prophétique ; celui qui, croyant l’avoir, ne l’a pas, se trompe ; c’est le contraire de l’autre. Le vrai prophète pourrait prouver par de certains signes que ce qu’il prédit vient de Dieu; mais il n'en prend pas la peine, parce qu’il se suffit à lui-même, dans la plénitude de la lumière dont il jouit.

Après avoir ainsi exposé les vérités fondamentales, Savonarole commence d’expliquer ce qui lui est personnel, et de montrer comment il a reçu de Dieu sa mission. Dans le temps où il étudiait la philosophie , il lui vint à l’esprit que cette science était vaine et que la Foi était préférable. Ayant doue étudié celle-ci, les lumières delà raison naturelle sulFirent pour le convaincre quelle était vraie , ce qui lui causa une grande joie. Il fut ensuite envoyé à Florence.

« Ayant donc », dit-il , « passé plusieurs années dans » la joie et le repos , je fus ensuite envoyé à Florence , »oii j’ai été peu à peu et presque insensiblement conduit

«sur cette mer immense et dangereuse où vous me » voyez. Je ne me serais jamais eonlié à cette mer, ou «tout au moins je n'aurais jamais pensé qu'il fût bien »de demeurer dessus, si la certitude que j'ai des choses «prophétisées par moi ne m'avait donné la confiance «que je ne pouvais être englouti sous ses flots; car, » pour avoir une foi ardente , je ne suis pas à ce point » hors de moi que je veuille perdre et la vie présente et » la vie future. Je ne suis qu'un pauvre petit homme » de rien : comment aurais-je eu l’audace de combattre » contre le ciel et contre la terre * ? »

C’est alors qu’il essaya de prouver que tout ce qu’il annonçait venait de Dieu :

U Si quelqu’un vivait honnêtement, non seulement «selon la raison naturelle, mais encore selon la règle « de l’Évangile, et que, se donnant tout à la gloire de » Dieu , il le priât chaque jour de l’illuminer sur les «choses qui ont rapport à .son propre .salut et â celui «de ses proches, y a-t-il apparence que Dieu voulût » l’induire en erreur, et permit qu’il fût constamment «trompé par le diable transformé en un ange de lu- » mière? — Et si cette faveur peut être accordée à tous «ceux qui font la volonté de Dieu, ne devra-t-elle pas » l’être , à plus forte raison , à ceux qui non seulement » font sa volonté , mais encore qui l’enseignent aux » autres » ?

» Et moi » , ajoute-t-il naïvement , « moi qui ai composé

' üe veritate prophfJirH , cap. S. (Veii. 1500, f» IÎ4 r». )

“ Ibid. , fo 1 24 V».

ÉCRITS DK SAVONAROLK.

» une si belle prière pour demander à Dieu de me bien » faire connaître si je possédais la vérité , moi qui prie » tant et toujours , je serais abandonné ! Pourquoi Dieu , »s’il n’eùt voulu m’éclairer de sa lumière , serait-il resté » sourd à la prière que je lui ai faite tant de fois de me «rendre le repos de mes jeunes années que j’aimais » tant ! Tous ceux qui m’ont bien connu depuis mon en- » fance savent que ce que je fais aujourd'hui répugne à » mes goûts naturels. Le plus grand plaisir que je pusse «avoir serait que Dieu m’appelât à lui ou qu’il me per- «mît véritablement de retourner au repos chéri de ma » cellule. »

C’est ainsi que Savonarole mêle les détails de sa vie et les désirs de son cœur aux preuves qu’il prétend donner de sa mission. Il regarde ici la sainteté personnelle comme un des caractères auxquels on peut reconnaître le vrai prophète ; or, dans ses sermons , il avait souvent dit que Dieu choisissait quelquefois parmi les pécheurs ceux qui devaient porter sa parole aux nations ; mais il n’y a pas d’inconséquence, car il distingue avec soin les prophètes que le Seigneur charge d’annoncer de ceux qu’il charge d’enseigner. Les premiers seuls peuvent être choisis parmi les méchants; encore ne trouvet-on que Balaam , dans tout l’Ancien Testament, qui ait eu mission de Dieu sans être un homme vertueux ‘.

' Cl Domanda .san Tominaso se egli è nccessario per avéré quello lume che il profeta sia buono. Risponde che non è nccessario quanto alla radiée dcl ben vivere che e sia in grazia di Dio, perché la profezia non é nclla ;«rte dello airctto, ma nella parte dello intel-

Mais Jérôme ne s’aperçoit pas combien il est téméraire (le décider que Dieu ne doit pas ou ne peut pas refuser à un homme l’objet de ses prières , lorsque cet homme prie avec ferveur et vit honnêtement. Si l’on s’érige en juge des volontés de l'Être Suprême, il y aura bien d’autres choses dont notre intelligence bornée aura à demander l’explication ; et s’il est inadmissible , suivant notre auteur , que Dieu reste sourd aux vœux d’un honnête homme, comprend-on mieux (|u’il impose une vie de privations et de misères à ses plus fidèles serviteurs? Si la véritable prière du philosophe chrétien est : «Seigneur, que votre volonté soit faite », il faut savoir plier aveuglément sous les décrets du Très-Haut.

Savonarole a prouvé jusqu’à présent, si l’on peut employer cette expression en parlant d’un ordre de choses où l’hypothèse a tant de part, que celui qui croit être prophète et vit saintement , ne saurait se tromper et est l'élu de Dieu. Mais , lui dit Réchima, tu pourrais bien

lelto. Item perché Iddio la dà ad iitililà délia Cliiesa in univcrsali e non ad ulilità di lui solo in particulare. Vero è che se fusse occupato molto dalle cose esteriori, o clic egli avesse passioni di concupiscenzia, nonavria la profezia in quelli tempi, perche quello lunie vuole l’uomo molto quielo, pero viene ma.ssime la notle. Nienlcdimeno rarissime voltc è usato Iddio dare il lume délia profezia ad uomini cattivi. Leggi il Teslamento Vecchio, troverai solo Balaaiii sccllerato che cbbe qiicslo lume. Ma lui aveva solo a dcnunziarc c non amniaestrare -, ma quando Iddio elegge un profela che abbia a denunziarc c ammacstrarc , non usa cleggerc cattivi uomini.» 33» Pred. top. .imot, 2.3 mars 1496. (Ven. 1519, fo» i4S V», 149 r®. )

ÉCRITS DÉ SAVONAROLE

avoir cru mener une sainte vie et t’être trompé sur cela même: dans ce cas, l’erreur rejaillirait surtout le reste.

La lumière surnaturelle, répond Jérôme, n’exclut pas la lumière naturelle; au contraire, elle la fortifie. Et , comme la lumière qui vient du diable n’est que ténèbres, la preuve que mes prophéties viennent de Dieu et des anges, est que mes illuminations augmentent continuellement. Or, je sens en moi , comme un don naturel , le principe qui fait des anges le contraire des démons, c’est-à-dire l’amour de la vérité pour ellemême , pour son auteur, et le désir de la répandre parmi les hommes. Cette lumière de l’esprit a rendu plus brillante en moi celle de la raison , et m’a fait trouver, dans l’ordre naturel, des choses que je n’aurais peut-être jamais trouvées, réduit à mes propres forces ; par exemple, la réforme politique, dont je n'avais aucune idée la veille du jour où je proposai le grandconseil, et qui pourtant a été excellente. Elle m’a rendu plus clair le sens des Ecritures; elle m’a fait voir comme certain ce qui ne me paraissait que probable ou douteux ; elle a fait tomber mon orgueil; elle m’a appris à prendre la vérité oü ^le est, et à ne la demander à Dieu que lorsque les hommes ne peuvent la donner ; enfin , elle m’a inspiré de plus en plus le désir de vivre saintement et d’observer la religion.

Le fond de la pensée est donc toujours que le prophète a une certitude absolue dans le secret de sa conscience; mais on ne voit rien jusqu’ici par oü la lumière se répande au-dchors. De quelle utilité peut être la

doctrine, s’il n'y a pas de moyen de la faire publiquement reconnaître et de subjuguer les hommes? Telle est l'objection que fournit à Jéchima le développement qui précède. Savonarole répond que sa doctrine est reconnue et a subjugué Florence. Il rappelle, pour le prouver, la foule d’auditeurs qui accourt à ses sermons depuis plusieurs années, et qui ne se lasse pas, malgré l'habitude qu’ils ont de sa manière; il rappelle la connaissance des Écritures répandue, grâce à lui , jusque parmi les femmes, et les deux cent cinquante Religieux de Saint-Marc, doctes pour la plupart, qui n’auraient pas manqué de découvrir la fourberie, s'il y en avait eu quelqu’une, et qui ne supporteraient pas la persécution pour soutenir les intérêts et la cause d’un scélérat. Dieu ne permettrait pas, ajoute- 1- il , que les plus dignes et les plus saints de ses serviteurs fussent dupes d’une imposture. Quant aux prêtres et aux Religieux qui sont contre lui , comment seraient-ils de saints hommes, puisqu’ils vont avec les méchants, et s'opposent à une doctrine où ils n’ont rien trouvé de contraire aux bonnes mœurs et à la Foi?

Savonarole attachait une importance extrême à l’approbation de ses Frères de Saint-Marc. Encore qu’ellej| ne fût pas aussi unanime qu’il semble le croire, ce dont les dépositions des témoins au procès ne permettent pas de douter, il est certain que le plus grand nombre de ces Religieux était prêt à confesser sa doctrine ; mais on ne saurait tirer de là un argument décisif. L’esprit de corps, les qualités aimables de leur vicaire-général , la

ÉCRITS DE SAVONAROLE

pureté incontestable de sa vie et de sa doctrine, suffisent pour expliquer le dévouement, le fanatisnte même des Dominicains. Ainsi disposés , ils durent accepter, sans les passer au creuset de la critique, des prophéties qui donnaient à leur congrégation tant d’importance ; ils n’eurent pas besoin de fermer les yeux pour ne pas voir les fautes de leur chef, car ils étaient éblouis et séduits. — L'assiduité de la foule prouve moins encore.

Ma is , loin de soupçonner que la discussion n’était pas épuisée sur ce point , Tlioralmed déclare , au nom de ses compagnons , que Savonarole a victorieusement résolu les objections qui lui ont été posées, et il se borne à lui demander si c’est une lumière surnaturelle ou la méditation des Saintes Écritures qui lui a permis de lire dans l’avenir.

On connaît la réponse : les prophéties générales se tirent de l’Écriture , les prophéties particulières sur Florence et sur certaines pcr.sonnes viennent d’une inspiration toute spontanée; mais il est facile de voir, à certains signes, que la réalisation en est indubitable et prochaine. Savonarole ne dit pas très-clairement ici ce qu’on a vu ailleurs et ce qui est le fond de scs idées, à savoir que la lumière surnaturelle sert le plus souvent à pénétrer le sens caché des Écritures. Il oublie , en outre, qu’il a lu ju.sque dans les Livres Saints les dc.stinées de Florence. Quant à la principale de ses prophéties , les fléaux et la rénovation de l’Église , elle était , suivant lui, tout au long dans l’Écriture

Ici, de longues di.ssertations pour prouver que cette

réforme doit avoir lieu avant la fin du monde et la venue de l’Antéchrist. Or, quoi qu’on dise, I’. Antéchrist n’est pas venu encore ; ni Néron , ni Mahomet ne mérite ce titre. Il ne viendra, selon un texte de i Kcrilure, que lorsque l’Évangile aura été prêché à toutes les nations, ce qui n’a pas eu lieu encore, puisqu’il y a , ne fùt-ce qu’en Afrique, des peuplades qui n'ont jamais ouï parler de l’Évangile. Il faut donc que l’Église se réforme, pui.squ’elle est appelée à prêcher aux nations. Mais quand? Oui vous dit que ce sera bientôt? — La lumière surnaturelle d’abord, répond Savonarole; puis il ajoute :

« Vous savez que je crois qu’il faut que toute multi- »tude se réunisse sous un seul chef, et que le gouver- »nement de la multitude par un seul est en soi le n meilleur. Or, le gouvernement de l’Église étant le «premier de toute la terre , il convient que tous les «chrétiens se réunissent sous un seul chef, comme » membres d'un seul corps. C'est pourquoi toutes les «paroisses se réunissent sous leurs curés, toutes les «cités sous leurs évêques, et la société chrétienne, «enfin, sous le souverain pontife. Et comme le chef » doit être le premier en puissance , il est nécessaire que » de lui dépendent le bien et le mal de la multitude. «C'est pourquoi , toutes les fois que Dieu s’irrite et .se • prépare à punir les crimes des peuples, il commence » par leur enlever les bons chefs et permet (ju’ils soient » gouvernés par les mauvais.

» Thoralmed : Cela signifie sans aucun doute que » Dieu est en colère contre son peuple. Toutefois on ne

T. II. t3

ÉCRITS DE SAVONAROLE

» peut conclure de ce qui précède que ce peuple doive être puni bientôt.

» Savonarole : Si les autorités citées plus haut ne «suffisent pas pour démontrer cette vérité, en compa- »rant le fléau et le châtiment que Dieu infligea au «peuple juif et notre situation dans ces derniers temps,

» la chose paraîtra fort claire ; car la marque par où «l’on vit que le fléau qui devait fondre sur les Juifs «était proche, fut que les bous chefs, c’est-à-dire les «bons princes et les bons prêtres, disparurent aupara- » vant de toute la terre , et qu’en leur place furent mis » des hommes méchants et scélérats < . «

C’est, en effet, parce que l’autorité ecclésiastique s’était dégradée depuis plusieurs siècles aux yeux de la chrétienté, que Luther éprouva si peu de difficulté à accomplir la réforme. .Mais le triomphe de l’hérésie au XVI® siècle eut d’autres causes plus graves , et la raison que Savonarole donne ici de la prochaine rénovation fait bien voir qu’il ne prévoyait pas les grands évènements qui étaient à la veille d’éclater. De mauvais prêtres , de mauvais chefs , cela suffit tout au plus à prouver la nécessité d’une reforme disciplinaire; encore pourrait-on demander si cette corruption était de si fraîche date, que le besoin d’une réîormation ne se fût pas fait sentir jusqu’alors.

Les trois derniers chapitres de ce long dialogue nous apprennent peu de chose. Dans le septième , Habhacuc

■ ür ffritate prnphftira, cap. fi. (Ven. 1600, (« 135 r». )

passe coadamnation sur tous les points', et se borne à opposer à Savonarole les écrits publiés contre lui et l'excommunication qui est venue le frapper. Celui-ci réplique qu’il n’a pas vu un ouvrage de valeur parmi tous ceux qu’on a écrits contre lui, tandis que des hommes éminents ont pris la plume pour sa défense. L’excommunication s’explique parce que rien n’arrivé i plus diOicilenient que la vérité à l’oreille des rois. Au j surplus n’a pas lieu de s’en préoccuper, si ses prédictions se vérilient comme par le passé.' .

Saplitliain . septième interlocuteur, se borné à résu^ mer la discussion avec l'assistance de Savonarole , abn d'avoir un bagage d’arguments toujours prêts contre les adversaires de la sainte doctrine. Le prophète apprend enfin quels sont ses interlocuteurs, et l'explication de leurs noms termine ce traité.

Si l’on se demande, après l’avoir lu , ce qu’il prouve , |

il est permis de répondre : Tout ou rien. Tout , si l’on j consent à se placer dans l’ordre d’idées où vivait Savo- ^ narole, c’est-à-dire si l’on croit que Dieu envoie à quelques élus des lumières spéciales pour guider l’humanité dans la voie du salut, et qu’il suffise de vivre saintement et de vouloir ardemment , pour faire descendre sur soi ce*don de Dieu. Rien , si l’on pense que Dieu ne se manifeste plus aux hommes par la parole ; de quelques-uns de leurs semblables , mais par les mer- j veilles de la Création , ou même si l’on refuse d’admettre j que le plus saint homme du monde n’a (pi’à demander pour obtenir.

ÉCRITS DE SAVONAROLE

L’Ëglise semblerait presque avoir adopté la seconde opinion ; car, de tous les ouvrages qu’écrivit Savonarole, ce traité est le seul qu’elle ait frappé de l’interdit. Il ne contient assurément rien qui le rende digne de tant de rigueur, si ce n’est le sujet même. La Congrégation chargée de le juger a pensé sans doute qu’il ne démontrait pas d’une manière suffisante la mission prophétique de l’illustre Dominicain, et que, munis d’un tel catéchisme, beaucoup d’esprits faibles pourraient trop facilement se croire eux-mêmes prophètes , ou donner ce nom à quelque fourbe avisé,

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