CHAPITRE PREMIER
le célèbre Pic delaMirandole , que Jovien Pontano parle de lui avec les plus grandes louanges , et que Jérôme Casio, dans ses poésies , l’appelle le divin Mariano. Une seule voix s’élève pour troubler ce concert , celle de Paul Coiiese , qui , sans méconnaître le mérite éminent du prédicateur angustin , lui reproche une élégance affectée , qui ôte de la force aux arguments et aux passions
Il est probable que Paul Cortese, par sa timide critique , soulève un coin du voile qui nous cache la vérité. Les orateurs élégants et diserts ne sont pas ceux qui captivent la foule : si Fra Mariano obtint le suffrage des lettrés , il ne fut pas populaire. Ses sermons n’ont pas été recueillis, et il n’est cité nulle part comme un des réformateurs de l’éloquence religieuse. 11 y a donc lieu de croire qu’il suivit la roule tracée. Il le fit sans doute plus habilement que la plupart de ses devanciers et de ses contemporains; mais, en supposant même un gratid progrès sur Fra Roberto de Lecce , on ést encore très-loin de la perfection. ,
Quoi qu’il en soit , il est visible qu’à cette époque le ^ public commençait à donner plus d’attention à l’art. ^ La sainteté personnelle des orateurs chrétiens n’était déjà plus la principale cause de leur succès. Néanmoins, lorsqu’on parcourt les pages qu’ils nous ont laissées, on ne s’explique pas l’admiration qu’ils excitaient. Il faut croire que des auditeurs impressionnables attachaient
' Voy. Tirab., T. VI, Ib p.irt., loc. rit.
13 PKËÜICATIONS DK SAVONAHOLE.
beaucoup de prix aux qualités extérieures. De quoi Fra Mariano est- il loué par ses apologistes? De sa taille proportionnée ou de sa voix vibrante, de sa prononciation harmonieuse ou de son geste persuasif. Politien se laisse prendre facilement à une séduction qui ne trouvait pas Démosthènes insensible. Pour tout le reste, il faut bien se rendre au sentiment du judicieux jriraboschi : « Les prédications de ce temps-là », dit-il, <1 ne sont que d’arides traités de scolastique ou de tliéoj » logie morale , pleins de citations des auteurs sacrés et I » profanes , où nous voyons accouplés saint Augustin ! »et Virgile, saint Jean-Chrysostonie et Juvénal. La » force de l’éloquence .se réduisait à quelques exclama- I » lions , auxquelles venait parfois se joindre la des- ’ »cription des vices qui régnaient alors; et ces descri p- » lions, qui seraient accueillies aujourd’hui par des «éclats de rire , faisaient, dans ce temps-là , répandre
» aux auditeurs des torrents de larmes En outre , de
» même que la mode et le goût des siècles précédents «faisaient applaudir les froides allégories et les étran- »ges métaphores alors en usage, et que nous n’enten- » drions pas maintenant sans indignation , de même «au XV® siècle, on admirait, on regardait comme un » prédicateur merveilleux quiconque- savait réunir trois «cents textes de divers auteurs, et rapporter ce qui » avait été dit par tous les orateurs ou les écrivains qui «avaient déjà traité le sujet du sermon ». «
• Tiraboschi, T. VI, II« pari., p. Il3i>.
CnAPITRK PREMIER.
Ce jugement .sévère du plus bienveillant des critiques ne fait connaître encore que la moitié de la vérité. Le mode vicieux de prédication qui était suivi depuis plusieurs siècles, n’avait été corrigé que faiblement en Italie ; mais , enfin , il y avait eu un progrès. C'est en France qu’on peut le mieux juger de la profondeur du mal par sa durée. Le courant de l’Arno avait emporté les cendres de Savonarole , qu’OIivier Maillart prêchait encore, sans s’être ressenti de la réforme opérée. audelà des Alpes par l'illustre Dominicain. En même temps et après lui , Michel Menot, plus éloquent peutêtre, mais non moins étrange, faisait bien voir que le succès de Jérôme n’avait pas eu la portée que ce hardi réformateur lui désirait et-lui .supposait. Un développement servile et, pour ainsi dire, mot à mot du texte j une démonstration qui consistait en citations contU nuelles des Pères et des philosophes mêmes qu’on enj voyait brûler en enfer , comme Aristote et Platon ; une série de syllogismes dans la forme scolastique , dont la majeure et la mineure étaient des textes , et dont la conclusion seule appartenait à l’orateur; une multitude de divisions que l’on comptait presque sur ses doigts, pour ne pas s’embrouiller dans le labyrinthe de numéros d’ordre souvent plus nombreux que les idées et les arguments auxquels ils servaient d’étiquettes ; des anecdotes graveleuses ou obscènes , prises pour du sel attique , et la grossièreté pour de la véhémence . telle apparaît l’éloquence de la chaire à la cour du roi Louis XI , ou devant les bourgeois de Paris et
U PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE
de Tours , pendant les premières années du XVI® siècle • .
On voit que si la théologie, au moyen-âge, marchait à la tête des autres sciences, elle n’inspira pas ceux qui étaient chargés de la rendre populaire. L’éloquence politique était née. depuis long-temps; elle avait déjà tenu, par la bouche de FarinatadegliUberti, de Kobert Lecoq , d’Étienne Marcel , du seigneur de la Roche , un mâle et fier langage. L’éloquence de la chaire était encore dans l’enfance. Ce n’étaient pas cependant les éléments de succès qui lui manquaient : l’élévation des sujets devait inspirer l’orateur ; leur abondance et leur variété, le préserver de la monotonie; la foi de son auditoire, le soutenir et l'enflammer. Ces avantages compensent de reste les écueils que Labruyère et Blair sign.alent dans ce genre d’éloquence. La gravité, la noblesse ne semblent pas des qualités que les ministres des autels aient de la peine à acquérir; et si la contradiction est propre à animer l’orateur, le plus souvent elle le trouble et lui fait perdre le fil de son discours. On ne peut guère trouver la cause d’une infériorité si marquée, que dans les plaisirs et les
• Voy. Olivier Maillart, Divini eloquii preconis releberrimi Fra- . trit Oliverii Maillardi ordinis Minorum profetsorU sermonts , etc. (Paris, Jehan Petit, I506-I52I), et Michel Menot, Sermotu» Parisii* declamali (Paris, Chevallon, I62G), Sermoneê ad popvlum Turonis declamati (Paris, 1525 J.
Cf. un bon article du regrettable Ch. I.abitte sur Menot (Revue de Parût , N» du 12 août 1838).