‹ Jérome Savonarole, sa vie, ses prédications, ses écritsChapitre 63 sur 97 · SI · texte numérisé non relu

SI

corps en tant que matière. — Ce serait une grave erreur de faire , comme Platon , dcl'ame tout l’homme*.

Il faut donc admettre que l’ame n’est qu’une partie de l'homme. Elle est incorruptible , ainsi que toutes les choses immatérielles. Sa perfeclion consiste dans sa séparation d'avec le corps, car il est absurde de dire qu’elle se corrompt en le quittant, une chose ne pouvant se corronjpre et se perfectionner à la fois.

Ajoutez à ces preuves que le désir d’une autre vie se j trouve dans tous les hommes. Si tout finissait ici-bas ,

« * Si Ton venait dire, avec Platon, que l’homme n’est pas composé de corps et d’amc, mais que l’amc est tout l’homme , et qu’elle est jointe au corps comme le moteur au mobile , et que c’est elle qui conçoit et qui exécute, il en résulterait de graves inconvénients. D’abord si l’ame est tout l’homme , si le corps n’est pas homme , il s’ensu it que l’homme n’est pas sensible , et que , le Jour où l’arae abandonnera le corps , celui-ci demeurera dans son intégrité , comme auparavant. En elTet, nous ne voyons pas que la substance de la chose mue change quand le moteur s’en éloigne. Il s’ensuivrait, en outre, que le cor[)s humain ne vivrait pas par l’amc intellectuelle, et que l’homme ne s’engendrerait pas par l’union de l’aine et du corps , car aucun mobile ne s’engendre i»ar l’union avec son moteur, et ainsi cesserait la génération de l’homme. En clfct , l’aine, selon Platon , n’étant pas engendrée, le corps humain n’étant pas l’homme, la génération de l’homme par l’homme ce.sse aussitét; car, d’après lui, l’homme ne consiste ni dans le corps qui est engendré , ni dans l'union de l’amc et du corps ; mais l’amc , qui n’est pas engendrée , est seule l’homme, .\insi , dans la génération humaine il n’y aurait ni pères ni fils. Voila les absurdités où tombent ceux qui prétendent que l’ame iutelicctive n’est pas une forme du corps.» Triumphu* Crucis , lib. 1 , cap. H, p. 66. (Voy. surtout l’édition italienne de Turin , môme chapitre. )

220 ÉCRITS DE SAVONAROLE

Dieu aurait mis en nous un désir sans objet , ce qui est impossible.

Mais la vraie démonstration de la vie future dépasse les forces de la raison naturelle. Or, où finit le domaine de la raison commence celui de la Foi. L’auteur prouvera donc que celle-ci est vraie , et cette preuve ne permettra plus aucun doute sur l’immortalité de l’ame.

/ II. Ainsi que Savonarolc vient de l’annoncer, le /second livre a pour objet de démontrer que la Foi du ^ Christ est la vérité même. Les raisons qu’il en donne I sont tirées des œuvres des chrétiens et de celles du j Christ. En d’autres termes , la preuve so tire de la

i sainteté dans la vie humaine , de la cause et des effets de cette sainteté.

^ Et d’abord , il doit y avoir dans le monde une religion vraie :

1° Tout effet .se rapporte à sa cause, et tâche de se rendre semblable à elle , en l’invoquant et en la priant de prendre soin de ce qu’elle a produit. L’homme n’échappe pas à cette nécessité générale des efl’cts , et c’est elle que nous appelons culte ou religion * . Dieu ^ en a donc donné une aux hommes.

' Celui qui s’en tiendrait à cotte dc^finition pourrait arriver à des conséquences bien éloij5nées de la pensée de Savonarole. Si l’aspiration naturelle de l’effet vers sa cause est ce qu’on appelle religion , la vraie religion consiste en cela inêrae, et toute forme religieuse est bonne, pourvu qu’au fond elle élève l’effet vers sa cause. Mais il resterait encore à l’auteur la ressource de soutenir que la religion rbrétieiine («l'vienl seule à ce résultat.

TRIOMPHE DE LA CROIX

2° Si Dieu ne leur avait pas donné une vraie religion, ils ne pourraient parvenir à leur fin ; cette religion est nécessaire tout au moins pour les hommes chez qui la raison naturelle n’est pas assez développée pour leur faire comprendre que leur fin est la contemplation de la Divinité.

3” Toutes les générations ont eu un culte. Or, il y a deux espèces de culte ; l’un intérieur, c’est-à-dire de l’ame; l'autre extérieur, c’est-à-dire du corps. Tous | les deux n’ont de valeur qu’autant qu’ils nous disposent ! à vivre saintement; c’est pourquoi le premier est plus j important que le second, et aussi parce que Dieu n’est i pas corps , mais esprit. . /

Cette vie sainte est par excellence la vie chrétienne : I 1° parce qu’elle unit plus qu’aucune autre l’homme j avec les choses éternelles , union qui est le plus haut : degré d’élévation auquel les créatures puissent aspirer; j 2" parce qu’elle ne commande rien de contraire à la i raison ; 3” parce qu’il n’est rien de plus propre à puri- | fier le cœur. *

La vie chrétienne montre encore sa supériorité par le j but qu’elle nous propose , lequel n’est autre que Dieu. ' Or, la contemplation et la jouissance de Dieu, que la religion chrétienne nous promet , est le but de la vie humaine , parce que rien autre chose ne saurait remplir le cœur de l’homme, et parce que , comme dit la philosophie , le mobile ne peut se reposer que dans son moteur premier qui est Dieu.

Ce que poursuivent les hommes , en cherchant à

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ÉCRITS DE SAVONAROLE

atteindre leur fin , c’est le bonheur. Or, rien n’est plus propre à le leur procurer que la vie chrétienne; car,

. pour un but si élevé , il faut avoir une grande pureté 1 de cœur, et cette pureté dépend de la grâce, que la vie I chrétienne peut seule nous donner.

I Ainsi , non seulement la vie chrétienne nous met j dans la voie du vrai et suprême bonheur, mais encore i elle nous assure ce bonheur ; car, puisqu’il est démontré que nulle autre n’y est plus propre qu’elle,

I si ses efï'orts étaient impuissants, il faudrait conclure que l’homme est un être déclassé et le plus malheii- I reux de tous , ce qui est absurde, j II est prouvé par ce qui précède qu’il n'y a point de \ vie supérieure à la vie chrétienne. Cela suffit pour démontrer que la religion chrétienne est vraie , car l’effet ne peut être plus parfait que la cause. De plus, si elle n’élait pas vraie , le Christ , qui se donnait pour Dieu, aurait élé un imposteur ; et ainsi un imposteur aurait donné les règles de la plus sainte vie qu’il y ait. Remarquons, en outre, que plus l’clTet se rend scinhlahle à sa cause , plus il approche de la perfection , car la perfection pour l’effet n’est autre chose que son équation à sa cau.se. Or, plus on suit les traces de Jésus-Christ , plus on devient parfait, saint et divin , ce qui ne saurait être si Jésus n’était Dieu , et sa religion la véritable. Enfin , par les effets on connaît les causes , et ceux de la religion chrétienne sont bien supérieurs à ceux de la philosophie.

« Les philosophes s’attachent à nous donner des

TRIOMPHE DE LA CROIX

» règles pour rivre saintement ; mais nous ne voyons pas » que leur doctrine ait porté le moindre fruit, si ce n’est «dans un très-petit nombre de personnes et pour très- » peu de temps ; au lieu que la Foi du Christ a converti «tous les sexes, tous les âges, toutes les conditions, »en sorte qu’il n’y a aucune comparaison à faire, soit «pour les mœurs, soit pour la religion , entre l’instintution philosophique et l’institution chrétienne. Quoi n de plus admirable , en effet , que de voir le plus » grand scélérat , à peine tourné vers le crucifix , deve- » nir tout-à-fait un homme nouveau , changer son 1) orgueil et sa jalousie en humilité et en bonté, son «avarice, son goût pour le vol en munificence et en » libéralité , son incontinence et sa luxure en chasteté ! «Enfin , pour chacun de ses vices passés, il rend avec » usure une ample moisson de vertus : il répare le mal » qu’il a fait , fortune que les sectes de philosophie n’ont «jamais eue * . »

Aux arguments tirés de la philosophie en faveur de la vérité de la Foi , vont succéder des arguments d'un autre ordre , mais non moins concluants, si l’on admet ce qui précède.

1° La Foi chrétienne a une doctrine qu'elle affirme être vraie: cette doctrine, en effet, ne saurait être fausse, car elle vient de Dieu.

A. Les prophètes ont annoncé l’avenir, et tout ce qu’ils ont prédit s’est réalisé ; or. Dieu seul peut pré-

' Triumphu* Cruci$, lib. 2, cap. 7, p. 102.

iU ÉCRITS DE SAVONAROLE.

dire l’avenir. Donc les prophéties étaient inspirées par lui ; donc , etc.

B. Si la doctrine chrétienne n'était pas divine , les docteurs chrétiens le sauraient mieux que tous les autres hommes; or, ils aiTirment tous qu’elle est de Dieu. Donc, etc.

c. Tous les efforts de la philosophie contre la doctrine chrétienne sont demeurés impuissants.

2” La prière , la contemplation des chrétiens prouvent encore la vérité de la Foi.

A. L’expérience démontre que ceux qui prient deviennent meilleurs, même les plus simples d’esprit; or, cette supériorité consiste à s’approcher davantage de Dieu et à ne faire que le bien , effets qu’une doctrine fausse ne saurait avoir.

B. Dieu nous exauce tous les jours dans les prières que nous lui adressons par l'intermédiaire du Christ, au moins quand nous lui demandons la grâce de vivre saintement; or, si Jésus-Christ n’était Dieu, il serait un imposteur ; nous n’obtiendrions donc rien en nous adressant â lui. Un Dieu ne pouvant avoir fait une religion fausse, il suit, etc.

c. Si la Foi était fausse, comment comprendrait-on qu’une foule d'hommes, et parmi eux les plus sages, oubliant que leur esprit est naturellement porté à la vérité, fussent assez fous pour adorer un morceau de bois, et souffrir pour ce bois des privations , la prison , le martyre?

Les preuves intrin.sf>ques ne |>erdent rien à s’ap-

TRIOMPHE DE LA CROIX. m

puyer sur des preuves extriasèques. Les cérémonies de la religion , faites ou suivies avec le respect qu'elles commandent , sont pour le chrétien un moyen de se perfectionner, et l’on voit au contraire se pervertir ceux qui les dédaignent ou qui s’en moquent.

Après avoir ainsi démontré la vérité de la Foi en ellemême par les preuves intrinsèques et extrinsèques , il reste à la démontrer vraie dans ses eifets et dans sa cause.

Ses effets sont aussi de deux sortes : intrinsèques et extrinsèques.

Entre les premiers on remarque la paix , la joie de l’esprit et la liberté de l’ame jusque dans le martyre. La cause de ces biens est l’union de l’être humain avec Dieu , laquelle ne peut venir naturellement de la puissance humaine, à raison des obstacles que nous trouvons dans la partie sensitive de notre être et dans l’infirmité de notre intelligence. Si la Foi était fausse, toutes ces vertus n’émaneraient point d’une cause supérieure , et le chrétien ne serait que fausseté.

La vie des Religieux , leur abnégation , leurs sacrifices sont aussi une preuve. On ne peut dire qu’ils abandonnent par sottise toutes les joies terrestres, car il en est parmi eux de fort éclairés. Il faut donc croire que le fondement de leurs sacrifices, c’est-à-dire la Foi , est pure vérité.

Les effets extrinsèques de la vie chrétienne sont le.s conversions que les vrais chrétiens ont amenées par leur exemple. La cause de ces conversions étant la grâce

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ÉClUTS DE SAVON AKüLE.

surnaturelle, source de toutes les vertus, la Foi chrétienne qui produit la grâce ne saurait être une erreur.

Enfin , on en démontre la vérité par les différents et suprêmes mérites de sa cause, c’est-à-dire de Jésus- Christ.

1” Sa puissance. Devant Jésus-Christ les plus grands hommes , les plus grands princes ont courbé la tète , et même devant ses ministres. Jésus-Christ a fait ce que n’a jamais pu la philosophie; il a porté l’homme à croire aux choses surnaturelles , il a acconq)li d’incroyables miracles. S’il n’etait pas Dieu, il serait un trompeur et un scélérat. Or, s'il était un scélérat, comprendrait-on qu’il eût vaincu Moïse, les plus savants hommes de tous les temps et Dieu lui-même? Donc, ete.

2° Sa sagesse. Elle est souveraine, parce que, seul , Jésus a su assigner sa fin à l'homme ; parce qu’une marque de sagesse est de savoir enseigner, et que personne ne l’a fait mieux que lui ; parce que personne n’a fait plus de conversions que lui ; parce qu'il a enseigné la sagesse, non par les moyens ordinaires , mais par les moyens en apparence les plus insensés; parce que la sagesse est la science des choses divines, et que tel fut l’objet des enseignements de Jésus; parce qu’il appartient au sage de reconnaître les choses dilTiciles , et que nul n’a égalé Jésus-Christ sur ce point.

3" Sa bonté. Le Christ est la fin de l'homme , car plus on s’attache à l’imiter, plus on devient parfait. Or, par sa grâce et sa clémence il nous donne les moyens de nous élever vers lui ; il est donc souverainement bon.

TRIOMPHE DE LA CROIX. «27

4° Ces considérations prouvent la divinité du Christ, et par conséquent la divinité de la religion fondée par lui. On ne saurait en trouver une qui soit assise sur de plus solides fondements. Les méchants seuls l’ont attaquée. Et voyez quelle merveille! Oii en trouver une autre qui attire à soi de grands peuples, des générations entières , en leur promettant des souffrances et des tourments? Il faut donc que ses promesses pour l’autre vie soient pure vérité.

Mais la vérité de la religion chrétienne implique la fausseté de toutes les autres ; elle part d’un principe si auguste , elle se manifeste avec tant d’évidence que rien n’est mieux fondé que la fameuse maxime ; Hors de l’Église point de salut.

« La Religion déclare partout que sans la Foi on ne » peut être sauvé. Cela est très-raisonnahie , car notre » salut et notre bonheur consistent dans la contempla- »tion et la jouissance de Dieu, à laquelle on ne peut «parvenir qu’avec le don surnaturel de la Foi. L’Écri- » ture a donc raison de dire que .sans la Foi on ne «saurait plaire à Dieu. Personne n’a le droit de s’en «plaindre ni de s’excuser, même ceux qui sont nés «dans des contrées lointaines où l’on ignore jus- » qu’au nom de la Foi. Tout homme ayant en effet la » raison naturelle , qui nous fait connaître Dieu par «l’ordre et l’arrangement des corps, si l’on vivait sui- » vaut la raison , si l’on se tournait vers Dieu pour lui «demander assistance, conformément à la nature de » l’effet qui est de se tourner vers sa cause, le Dieu tout-

as ÉCRITS DK SAVONAROLE.

» puissant dont la bonté souveraine ne laisse pas man- » quer du nécessaire la plus humble de ses créatures, les » priverait bien moins encore de ce dont elles ont besoin «pour assurer leur salut. Il les illuminerait au con- » traire par une inspiration intérieure, comme il illu- «mina Job; par le ministère des anges, comme le «centurion Corneille, ou par quelque prédicateur, «comme l’eunuque à la voix de Philippe; enfin, il ne » laisserait périr aucune de ses créatures <. »

Pour impitoyable que soit cette doctrine , elle est la conclusion nécessaire de toutes les démonstrations qui précèdent. Si , comme Savonarole le crut sincèrement et comme M. Rudelbach le pense après lui, elles sont irrésistibles , cette rigueur devait s’imposer à un e.sprit aussi convaincu de posséder la vérité. Il n a pas à craindre d'ailleurs d’être désavoué par l’Église; et, après avoir condamné sans pitié ceux qui ne se rendaient pas à l’évidence, ceux mêmes qui n’avaient jamais ouï parler de la vérité chrétienne, il aurait pu dire, comme le vieil Entelle:

Hic eæslus artemque repono.

III. Mais , à ses yeux, sa tâche n’était pas finie. Après avoir achevé l’édifice, il crut devoir écarter ceux qui voudraient le démolir. En d'autres termes, il .se propose de prouver aux adversaires de la religion qu’aucun de ses dogmes n'est impossible ni déraisonnable, et de réfuter leurs objections. Il déclare que son travail serait

> Triumphut Crurit, lib. 2, cap. Ifi, p. 191.

TRIOMPHE DE LA CROIX

incomplel sans cette partie, et qu'il la regarde surtout comme utile, parce que les docteurs qui l’ont traitée l’ont fait si longuement et avec tant de confusion qu’il convient de jeter la lumière dans ce chaos. II parlera > donc des articles de la Foi , qui sont comme les fondements de la religion, de ses préceptes moraux, des lois qu elle suit dans ses jugements et de leur raison d’être, enfin des mystères de ses cérémonies.

Mais auparavant il importe de poser un principe (]ui doit présider à toute cette défense : c’est (|ue Dieu a en soi et peut faire une infinité de choses qui dépassent la portée de notre intelligence. Cela ne saurait / être contesté. La' plupart des phénomènes qui se produisent sous nos yeux chaque jour, sont eux -mêmes hors de notre portée , et nous les admettons , parce que nous n’osons nous refuser au témoignage de nos sens , mais le plus souvent sans comprendre. Il n’est donc pas étonnant que beaucoup de cho.ses que Dieu fait nous échappent; la règle est même que tous scs actes devraient paraître inintelligibles à notre entendement trop borné. Il est vrai que Dieu nous permet de connaître quelques-unes des choses qui le touchent de près ; mais c’est pour noire salut , pour nous disposer à l’hiimilité et à reconnaître la faiblesse de notre intelligence.

Il n’y a donc pas lieu de plaisanter sur les choses que nous ne comprenons pas.

1*^ Le premier des articles de Foi est qu'il n’y a qu’un seul Dieu; mais la philosophie le démontre suflisaininent, et l'auteur s’en référé à ce qu’il a dit plus haut.

ÉCRITS DE SAVONAROLE

Le second prête à plus de controverse ; c'est la Sainte-Trinité. Après avoir rappelé comment l'orthodoxie l’entend, sans essayer de tourner la difficulté, comme l’ont fait Sabellins et Arius ; après avoir reconnu que c’est bien d’un seul Dieu en trois personnes qu’il s’agit, Savonarole entreprend de démontrer qu'un tel mystère n’a rien d’impossible ni de déraisonnable. La raison principale est qu’il ne faut pas orgueilleusement refuser de croire ce que la raison ne comprend pas; mais il y a des raisons secondaires qui ont leur valeur.

« Comme l’effet s’efforce d’imiter sa cause , de la «procession qu’on trouve dans les créatures notre «esprit s’élève à celle qui est en Dieu. Or, nous trou- «vons dans les créatures de nombreuses proce.ssions. «Plus le caractère en est parfait, plus elles sont elles- » mêmes parfaites et intimes. Dans les corps privés de » vie, on trouve une certaine génération: par exemple, «le feu procède du feu. Cette procession a son principe » dans l’agent qui agit sur la matière extérieure. C’est «pourquoi elle est moins parfaite et moins intime que «dans les autres êtres dont nous allons parler. On la «trouve plus parfaite , plus intrinsèque dans les végé- «taux ; car ce qui est engendré dans les plantes est uni «dans le principe avec ce qui le produit, et n’en est «séparé qu’à la tin. Chez les animaux, il y a une « certaine procession dans les .sens qui est plus parfaite , «plus spirituelle , plus intime que la proce.ssion des «plantes, parce que l’acte des .sens reste dans les sens «et ne s’étend pas au-dehors. Mais il provient d’un

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TRIOMPHE DE I.\ CROIX

«objet extrinsèque; c'est pourquoi l’on ne regarde pas «cette procession comme tout-à-fait intérieure. On la «trouve plus parfaite et plus intime dans l’intelligence »de l’homme, parce que l’acte de l’intelligence se ré- » fléchit sur lui-même. C’est pourquoi, par le moyen «de ce qu’il a déjà , l’homme peut contempler cl conce- «voir le Verbe de l’Esprit caché au fond de lui , et s’é- » lançant de là à l’amour de la chose conçue, il repro- «diiit en soi , pour ainsi dire, l’image de la Trinité des «personnes, c’est-à-dire de l’intelligence, du verbe et » de l’amour. Mais cette procession de notre intelligence «commence par les sens, comme toutes nos connais- »sances,et a son principe au-dehors. Si maintenant «nous portons notre pensée vers l'intelligence des «anges, qui n’emprunte point aux sens une science «qu’elle possède naturellement , nous y reconnaîtrons «une procession plus excellente et plus intérieure du «verbe et de l’amour. Mais les anges dépendent de «Dieu, ils ont une origine extrinsèque, et leur intelli- » gence , leur verbe et leur amour ne sont pas leur «propre substance. D’où il suit que les processions « qu’on trouve dans les anges ont quelque imperfection «et ne sont pas complètement intimes. Nous voyons » donc que plus les créatures sont nobles , plus leurs «processions sont intimes et pàrfaites. Or, comme «l’effet tend à sa cause, qu’y a-t-il de déraisonnable à » dire qu’en Dieu , qui surpasse infiniment toutes les «créatures, les processions sont absolument parfaites et » intimes? En effet, elles ne viennent point du dehors.

ÉCRITS DE SAVONAROLE

» elles ne dilVérent pas de la substance de Dieu. Toutes » les créatures s’efl’orcent de les imiter, quoiqu'elles » soient bien éloignées d’une si grande perfection; car » les personnes divines ne dépendent d’aucune cause , «elles sont un seul Dieu qui est la cause de tout. Ainsi » les trois personnes sont un en substance, et ne sedis- «tinguent que par l’opposition de leurs relations. Car » de ce qu’il y a procession de l'une à l'autre, il suit «nécessairement qu’elles ont des relations opposées , et » qu’il faut distinguer celui qui procède de celui dont il » procède. Que.si la procession est réelle , il y a là néces- «sairement une distinction et une opposition réelles. » Or, les relations ne mettent dans les choses divines «aucune imperfection , puisque le mot relation signifie «exactement un rapport et non une chose '. »

Quant au nombre trois , il est partout dans la nature. Nous venons de le voir dans l’homme; il est également dans tout ce qui a un commencement, un milieu et une tin. Tout être animé se compose de la substance, des attributs et de l’acte. Les corps sont constitués par la réunion de trois propriétés seulement : la longueur, la largeur et la profondeur. Ce cliifl’re semble être bien réellement l'expression du nombre des rapports nécessaires , puisque Pytbagore et Aristote , dans l’antiquité , et le christianisme , dans des temps moins éloignés de nous , l’ont consacré.

3° Après la. cause, l’efll’et; après Dieu, la créature,

' Triumphtu C ruris, lib. 3, cap. 3, p, 7IÎ.

TRIOMPHE DE LA CROIX. 333

envisagée d’abord dans l’acte même de sa création. Le monde est-il coéternel à Dieu? Cela est impossible. Dieu étant acte pur, cause première, tout dépend de lui, il est antérieur à tout. Dieu a donc créé le monde. L’a-t-il créé de quelque chose ou de rien? La Foi affirme qu’il l’a créé de rien , et elle est d’accord avec la raison. En effet , si Dieu a créé le monde de quelque matière , il l'a fait de sa propre substance ou d’une substance étrangère. Dans le premier cas, la difficulté reste la même; dans le second, il y aurait deux Dieux. Sans doute Dieu , agissant par un pur effet de sa volonté , aurait pu créer le monde de toute éternité; mais il est préférable pour l’homme de croire que le monde a été créé dans le temps , parce qu'ainsi il comprend mieux Dieu. Nous ne concevrions pas que Dieu , qui nous apparaît comme la souveraine perfection, eût besoin de sa créature, au lieu que nous concevons très-bien qu’il ait pu demeurer long-temps le seul être existant. Quant aux raisons données par Aristote et la plupart des philosophes pour prouver l’éternité du monde , l'auteur s’en rapporte à la réfutation victorieuse qui en a été faite par les théologiens.

i-° Les affirmations de la Foi sur la sanctification, la gloire et la résurrection de la créature raisonnable , ne spnt nullement impossibles ni contraires à la raison. Les deux premiers points ont été touchés plus haut , et l'on n’y voit rien qui répugne. Quant à la résurrection des corps , on ne niera pas qu’il est plus aisé de reunir des atomes que de faire quelque chose de rien. Qui ne

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ÉCRITS Dli SAVONAROLE.

reconnaît à Dieu la puissance , alors même que l’ame et le corps seraient rentrés dans le néant , de les faire revivre et de les réunir de nouveau? De plus , l’ame dans l’autre vie ne serait pas complètement heureuse, si elle y était seule , séparée de son corps , avec lequel elle a besoin d’être unie pour avoir la somme de perfection qui lui est accordée. Or, comme tout être imparfait désire devenir parfait , l’ame doit désirer sa réunion avec le corps , et il sufiit qu’elle la désire pour que Dieu la lui accorde, puisqu’elle doit vivre dans la béatitude.

La résurrection des corps se prouve encore par cette considération que la récompense dans l’autre vie est due à l’homme tout entier, et non à l’ame toute seule; et que, si le corps ressuscitait pour un temps et pour mourir de nouveau , fout serait à recommencer, jusqu’à ce qu’il fût admis à partager avec l’ame son immortalité.

5° L’éternité des peines. Elle n’est pas disproportionnée avec des péchés commis dans le temps, puisqu’on voit les hommes punir de peines perpétuelles , comme l’exil ou la mort, des fautes moins graves que celles que le pécheur commet envers Dieu. La mauvaise volonté envers Dieu mérite évidemment la privation à perpétuité de la béatitude céleste ; car une fois l’honune hors de la vie , il ne peut plus mériter ni démériter. Gomment donc serait-il récompensé s’il est mort dans l'impénitence finale? Enfin , la punition doit affecter l’ame et le corps , puisqu’ils participeraient tous les deux à la recompense.

»)** L’incarnation. Elle est possible, car Dieu peut

TRIOMPHE DE LA CHOIX

tout ce qui u’implique pas , et il n’implique pas que Dieu revête les formes de l’humanité. Elle est raisonnable , car elle a produit de grands biens dans le inonde '. L’auteur en fait ici l’énumération. Us se réduisent tous à l’amélioration et au salut de l'bumanité.

7“ Jésus né d’une vierge. Les détails donnés sur ce point délicat sont d’une telle nature, qu’il faut nous abstenir de les indiquer ici. On rapportera seulement ce qui peut être dit dans cette langue française qui , dans les mots, ne brave pas l’iionnêteté.

L’auteur soutient que si Dieu a pu être homme, il ne lui a pas été plus impossible d’être le fils d’une vierge. Le Père Éternel aurait pu créer de mille manières le corps de son Fils ; mais il était plus convenable qu’il naquit d’une femme, pour être plus semblable à nous. Il fallait qu’il demeurât neuf mois dans le sein d'une vierge , et qu’il souffrît les autres incommodités de la vie humaine.

Au reste , tous les raisonnements de détail ne sont donnés que pour satisfaire les curieux et les raisonneurs obstinés; mais Savonarole ne se fait aucune illusion sur leur insuffisance, car il en revient toujours à son suprême argument de la puissance de Dieu. En parcourant cet ouvrage, on le retrouve presque à chaque page.

■ a Rationabile quoquo convcnicnsque videbitur ( incaniatio) rectc coiisidoranti quia ex bac Diviiii Vcrbi incaroationc inuumerabilia bona universo orbi , teste experieiitia , provenenint. » Triumphut Cruein , lib. 3, cap. 7, p. 232. — Le rc.slc du cbapilre n’est que réniimération de ces biens produits [>ar l’incarnation.

ÉCBITS DE SAVONAHOLE.

« Si quelques-uns jugeaient impossible qu’une vierge » enfantât » , dit ici Savonarole , « qu’ils considèrent que »la puissance divine excède ce qu’il est permis à notre n entendement de comprendre *. » Et il ajoute un peu plus bas : U Dieu peut faire bien au-delà de ce que nous » pouvons comprendre, comme nos théologiens l’ont » très-finement remarqué. » Au fond, c’est là que se réduit toute son argumentation sur ces matières épineuses.

8° Le péché originel. Il n’est pas injuste , car l’homme avait été créé avec le libre arbitre , afin qu’il pùt mériter ou démériter. S’il a démérité, il est tout naturel qu’il soit puni. L’est-il autant que nous soyons tous punis pour la faute de notre premier père? Il faut remarquer ici d’abord que le péché originel n’est point une punition pour nous, mais simplement une privation du don qui avait été fait à l'homme, dans le principe, pour lui et pour les siens. Si la condition lui avait été imposée de le perdre à tout jamais au premier péché, nous n’avons pas le droit de nous plaindre. Au surplus , fût-il une punition , il serait encore juste , car on peut assimiler l'humanité tout entière à un seul homme dont Adam serait la tête, et ses enfants , de toutes les générations, les différents membres. Or, quand la tête est viciée , le reste du corps s’en ressent et en porte la peine. Mais en admettant même que la raison éprouvât quelque peine à concevoir le péché originel irrémissible, il faut

' Triumphuf Criirif, lib. S, ca|). 8, p.

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TRIOMPHE DE LA CROIX

remarquer que Dieu ne l’a point fait tel. On a toujours pu s’en racheter : avant le Messie , par la circoncision , et depuis, par le baptême.

Quant à ceux qui habitent les limbes, Savonarole pense qu’il ne serait pas juste qu'ils fussent privés des joies terrestres , et qu’après la résurrection des corps ils viendront habiter la terre. C’est une simple conjecture qu’il ne hasarde que parce qu’il n’a rien trouvé de précis sur la matière, et il la subordonne d’avance à toute décision ultérieure du Saint-Siège.

9" La passion et la vie de Jésus-Cbrist en tant qu’homme. On n’y trouve rien que la raison ne puisse avouer.

Ce que Savonarole a prouvé pour la Foi chrétienne , '

il se propose de le prouver également pour la morale t chrétienne. i

Ces préceptes de morale se réduisent à deux qui ren- i ferment tout le reste : aimer Dieu de tout son cœur, aimer le prochain de toute son ame. Cela suffît pour ■ faire voir l’excellence de la morale chrétienne. Dans les préceptes de détail , elle n’est pas moins admirable , .'

comme Savonarole le prouve par un développement ! sur les dix commandements de Dieu , où nous ne le suivrons pas.

La raison préside encore à toutes les lois et constitutions judiciaires de la religion chrétienne. Au sommet est la loi éternelle ; au-dessous se place la loi naturelle , et enfin les lois particulières qui dérivent de la première par l’intermédiaire de la seconde. Mais les lois

i38 ÉCRITS DE SAVONAROLE.

humaines ne sauraient punir toutes les fautes, même matérielles, et encore moins celles qui se cachent dans les replis du cœur. C’est pourquoi la loi divine est nécessaire; c’est pourquoi encore, afin de frapper plus sûrement , elle a des lois qui lui sont propres et des commandements particuliers. C’est par là que la Religion gouverne la chrétienté, et il faut reconnaître qu’elle le fait avec une juste rigueur, frappant ceux-là mêmes dont la bonne intention n’a pas été secondée par un talent suffî.sant ou une assez grande rectitude de vues pour produire de bons effets.

Savonarole continue cette justification par l’apologie des sacrements de l’Église , qui sont l’instrument du salut par leur essence, leur nombre, leur signification et le mode de les conférer. Ces détails , sur lesquels nous ne pouvons nous étendre, sont terminés par un essai de réfutation des objections qu'on oppose à l'eucharistie, comme au principal des sacrements. Il faut avouer que cette réfutation consiste à répéter, sous différentes formes, que rien n’est impossible à Dieu. Enfin , ce livre conclut par une justification des cérémonies du culte catholique.

IV. Dans le quatrième livre, Savonarole se propose de compléter le second. Il veut prouver, par un examen des principales religions, qu elles sont toutes inférieures à la religion chrétienne. Mais avant de descendre à cet examen que les discordes humaines rendent néces- .saire, il donne une preuve sommaire et générale de ce

TRIOMPHE DE LA CROIX

qu'il avance : comme il n’v a aucune vie meilleure que celle des chrétiens , les autres religions ne peuvent surpasser la leur. Elles lui sont par conséquent égales ou inférieures. S’il y en a quelqu'une qui lui soit égale , c’est elle-même, car deux religions differentes ne peuvent prêcher le même but , la même fin ; et si cette autre religion prêche une autre fin et d’autres moyens , elle est nécessairement inférieure à la religion chrétienne.

Gela posé, l'auteur examine les six principales religions.

1” L’infériorité de celle des philosophes est évidente. Ils n’ont jamais traité des choses qui ont rapport au salut , ou , s’ils l’ont fait , ce n’a été que très-imparfaitement, parce qu ils étaient réduits aux lumières de la raison naturelle. Ne connaissant pas la fin dernière de l’homme, ils n'ont pu parler convenablement des moyens qui nous sont donnés pour l’atteindre, c’est-à-dire de la vraie religion et de la vie des vrais fidèles.

Quelques philosophes ont , il est vrai , reconnu que le souverain bonheur est dans la contemplation de Dieu ; mais, sur la question de savoir si ce honheur appartient à la vie présente ou à la vie future, ils restent sans réponse. La question de l’immortalité de l’ame , dont celle qui précède est la conséquence , ne les a pas moins embarrassés. En effet, la raison les forçait d’admettre que, l’intelligence n’ayant pas besoin pour être d’organes corporels , l’ame intellectuelle a une existence

ÉCRITS UE SAVONAROCE.

propre; mais ils ne pouvaient trouver comment une substance immatérielle, ayant une existence propre, pouvait être une forme du corps. C’est pourquoi Platon disait que l'ame s’unissait au corps , non comme forme, mais comme moteur. Aristote, au contraire, en faisait une forme; mais il a été conduit à ne parler de l’intellect qu’avec une extrême obscurité. Cet embarras était naturel : si les philosophes faisaient de l’ame une forme du corps, ils trouvaient mille raisons d’affirmer qu’elle était mortelle. S’ils l’aflirmaient immortelle, ils étaient conduits à en faire, avec Platon , un moteur, conclusion parfaitement réfutée par Aristote. S’ils avaient eu la foi , ils auraient su que , tout en étant une forme du corps , l’ame, en tant qu’intellectuelle , peut lui survivre.

L’origine de l’ame n’est pas un point moins embarrassant pour les philosophes. Ils n’osaient dire qu’e”i fût composée de quelque matière , ni qu elle fût formée de rien; ils l’ont fait préexister au corps de toute éternité, ce qui était loin d’aplanir la difficulté. Dans tous les cas, comme les formes particulières sont tellement disposées pour la matière dont elles sont, en quelque sorte, le vêtement . qu’elles ne peuvent être celui d’aucune autre matière, on ne voit pas comment les Péripatéliciens ont|iu nier la Création.

Le monde est-il de toute éternité? Doit-il durer toujours? La philosophie ne peut donner aucune preuve sérieuse que le mouvement du ciel doive s’arrêter un jour. Si elle admet l'opinion d'.\rislote sur l’éternité du

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TRIOMPHE DE LA CROIX. iil

monde dans le passé et dans l’avenir, elle doit conclure à un nombre d’années et à un nombre d’hommes infini ; car il n’est pas raisonnable de supposer que le monde ait pu exister sans l’homme, qui en est la plus parfaite créature. Or, l’ame est immortelle , et ne peut passer d’un corps à un autre; il faut donc conclure qu’il y a et qu'il y aura dans le monde une infinité d’ames, ce qui répugne à la raison. Mais, lors même qu’on leur accorderait ce point, ils n’en seraient pas plus avancés, car l’ame, étant une forme du corps, ne se sépare de lui qu’en cédant à la violence; or, comme rien de ce qui est violent ne saurait durer, il y a lieu de se demander si ces âmes seront de nouveau réunies au corps. Si elles ne le sont pas , il faut conclure à la perpétuité de cette séparation violente, ce qui est impossible; si elles le sont, il faut admettre la résurrection ■t;*h moins impossible d’un nombre infini de corps, qu’aucun lieu, pour grand qu’on le suppose, ne saurait contenir; ou bien, après des milliers d’années, le corps et l’ame se rejoindraient dans les mêmes conditions que par le passé, et l’bomme recommencerait à faire tout ce qu’il a fait , supposition déraisonnable.

Tel est le dédale où s’engagent les philosophes qui veulent argumenter sur la fin de l'homme avec les seules lumières de la raison. Encore n’a-t-on parlé ici que de ceux qui ont entrevu cette fin suprême; que serait-ce si nous discutions les opinions de ceux qui l'ont placée dans les richesses , la gloire, les honneurs ou le plaisir?

Enfin , sur tous les autres points . .secondaires ou

ÉCRITS DE SAVüNAUüLE.

Ui

principaux , les erreurs ou les incertitudes de la pliilosûphie ne sont pas moindres. Les philosophes se sontils jamais accordés sur la nature de l’ame intellectuelle, dont ils font, les uns une substance séparée, d’autres l’imagination, ceux-ci une portion de l’intelligence divine, ceux-là une émanation de la matière? Ont-ils jamais rien dit de sensé sur la raison d’être du monde , sur le nombre des anges, sur le culte de la Divinité, et particulièrement le culte extérieur? Ils ont donc manqué complètement le but de tonte religion , qui est de conduire l’homme vers l’accomplissement de ses destinées.

2° La religion des astrologues. Ce sujet ayant été traité beaucoup plus au long par Savonarole dans un ouvrage spécial dont on a vu plus haut l’analyse, nous ne mentionnerons ici que les points de vue philosophiques négligés ou à peine indiqués dans le traité contre l’astrologie. Ils sont au nombre de deux.

Il est impossible que l’homme, supérieur à tous les autres êtres , soit gouverné par les corps célestes ou par tout autre corps quelconque. Par le libre arbitre, nous échappons à rinduence de toutes les conjonctions célestes, soit qu’on prête uneame aux corps qui roulent dans les cieux , soit qu’on les proclame uniquement composés de matière.

3° L’idolâtrie. Elle est de toutes les religions la plus vaine. Quoi de plus ridicule, en efl’et, que d’adorer des pierres, du bois, des métaux! Toute discussion paraît snperilue. Mais , comme certains pen.seurs ont

TRIOMPHE 1)E LA CHOIX

allégué que les idolâtres ne faisaient que ce que font chaque jour les chrétiens , et adoraient non la pierre ou le bois , mais les Divinités dont ces statues leur rappelaient la pensée, comme les chrétiens se prosternent devant le crucifix en souvenir de leur Dieu mis en croix, Savonarole juge à propos de leur répondre.

 Dieu seul , principe de toutes les volontés, l'homme doit le culte de latrie; il ne doit qu'honorer les êtres inférieurs. Cette distinction fondamentale est observée par les chrétiens , mais ne le fut jamais par les idolâtres ; ceux-ci offraient des sacrifices et do l’encens à diverses idoles qu’ils interrogeaient sur l’avenir.

Objeeterait-on que, sous ces manifestations multiples, les païens n’adoraient qu’un seul Dieu? Il est facile de répondre d’abord que cette réduction à l’unité n’était pas connue de la multitude, et qu’au surplus elle n’avait jamais empêché les scandales et les ridicules des cérémonies païennes. Même le culte des idolâtres s’adressait en grande partie à de détestables Divinités qui ne savaient que fomenter des troubles, des discordes, des guerres sacrilèges , ou commettre elles-mêmes toute sorte de crimes. De bons esprits n’eussent pas trompé l’homme sur sa fin et sur toutes choses; ils ne se seraient pas plu à d’atroces cruautés. Il faut remarquer enfin que si quelque chose de vrai a été dit dans l’antiquité sur Dieu , sur l’ame , sur la vie future, c’est dans les écoles des philosophes , par la bouche de Pythagore , de Socrate , de Platon , d’Aristote , et jamais dans les temples des Dieux.

ÉCRITS DE SAVONAROLE

4“ Le judaïsme. Pour combattre l’erreur des Juifs , il suffît de montrer que le Messie est venu : lâche accomplie par un grand nombre d’auteurs et conséquence naturelle du second livre de cet ouvrage.

Si Jésus-Christ est le Messie, les Juifs n’ont plus qu’à se faire chrétiens. S’il ne l’est pas, comment Dieu a-t-il permis que tous les signes par lesquels l’Écriture désigne le Messie se soient rencontrés en lui ? D’ailleurs , le temps fixé est déjà passé. Si les Juifs rélléchissaient , ils le comprendraient; ils remarqueraient aussi qu’avant Jé.sus-Christ Dieu faisait dans leur nation de nombreux miracles, et qu’il n’en a pas fait un seul depuis.

Il est impossible de suivre Savonarole plus avant dans les preuves qu’il tire des textes de l’Écriture Sainte, et en particulier de la supputation des semaines de Daniel.

5" Les hérésies. Pour les réfuter, il faudrait un volume , et ce volume a été fait , sous les divers points de vue qu’il peut embrasser, par les théologiens. Jérome se propose de frapper toutes les hérésies d’un seul et même coup.

On prouve d’abord que l’Église doit être gouvernée par un seul chef. Elle est , en effet , l'image de Dieu qui gouverne seul le monde, et dont le gouvernement est le meilleur de tous. Les textes des prophètes, et surtout de l’Évangile, prouvent que Jésus-Christ voulut laissera Pierre tout seul le soin de gouverner son Église ; les évêques de Rome ont hérité de ce droit et se le sont transmis de l’un à l'autre, d’où il suit que les

TRIOMPHE DE LA CROIX. Î45

hérétiques devraient se soumettre , et qu’ils ne peuvent être appelés chrétiens puisqu’ils ne le font pas.

Ajoutez que , la vérité étant toujours d’accord avec elle-même , il y a apparence que les hérétiques ne l’ont pas trouvée, puisqu’ils ne s’entendent pas entre eux ; au lieu que les docteurs orthodoxes sont tous d’accord entre eux et avec l’Ëglise.

La vie des hérétiques est pleine de crimes ; leurs livres sont pleins d’erreurs manifestes qui ont été souvent réfutées.

6° Le mahométisme. Les mahométans ont leur place marquée entre les Juifs et les hérétiques. Leur religion n’a aucune valeur, car elle n’est fondée sur aucune lumière naturelle, et ne peut offrir, à l’appui de ses doctrines , des miracles édifiants , comme la religion chrétienne. A-t-elle même un corps de doctrines? Non : le Koran n’est qu’une indigeste compilation , pleine de fables et souvent de préceptes contraires aux bonnes mœurs. Quant à Mahomet, son ignorance était complète; il fut un imposteur et un scélérat. Les musulmans, dit-on, sont plus nombreux que les chrétiens; donc Mahomet est un plus grand chef de religion que le Christ, puisqu’il a fait plus de conversions que lui. -Ace compte, le premier de tous, préférable à Mahomet et à Jésus-Christ , ce serait le diable , qui a sûrement plus de sectateurs , à lui seul , que tous les autres ensemble • .

• Cf. un curieux passage des sermons, où Savonarolc réfute le

ÉCRITS DE SAVOiNAROLE.

La conclusion de cet examen rapide et de ce dernier livre est que la religion chrétienne est supérieure à toutes les autres , parce qu'elle a pour double fondement la lumière naturelle et la lumière surnaturelle, la raison et les miracles. Elle procède donc de Dieu, et si quelque jour on venait à trouver une nouvelle religion vraie , elle ne manquerait pas d’adopter tous les dogmes du christianisme < .

Ainsi se termine cet ouvrage considérable. Mais , pour en relier toutes les parties et montrer en quelques

maboniétisme par un argument que quelques-uns emploient , quoique avec plus d’habileté , contre le christianisme :

« Questo muro rotto, parte buono c parte cattivo signiOca la legge di Maumetto, el qualc neilo Alcorano dice moite cosc cattivo, c qualcuna buona. Proibiscc nclla legge sua che nessuno christiano vadi là a predicarc ; questo permesse Iddio per la superbia di quclli popoli. Dire anrora rke la tua legge non la inlende huomo del mondo. Odi che pazzta ! Adunque ha obligati gli huomini a quel che non intendono. Dice ancora in quella sua legge che Dio è grande ; e non sa che dirsi nitro , se non che Dio é grande. Preterea credo il Vecchio c il IVuovo Testamento , c che Ghristo nascessi délia Vergine, e che fussi gran profeta, ma dice che l’Evangelio è depravato dagli christiani. Il che non pu6 essore che ognuno che ha scritto avesse errato. Va, leggi gli ebraïci evangelii; leggi i Greci e tutti i toxti antichi.ssinii , troverai che tutti concordano a un modo. Se avessi avulo a tare una legge , io avrei creduto trovarc un modo manco reprensibilc che il suo. « 32» Pred. sop. Anwg, 22 mars I49G. (Ven. f» I Ifi r>. )

' <1 Si ergo religio nostra a luminc supernalurali procedens omnia ctiam approbat, qiiœa natiiralis luminc rationis proveniunt , necesse est quamlibct rcligionem veraiii, si qua ventura c.sset, quicquid christiana teiiel religio, os.se procul dnbio approhaluram. » Triutnphm C ntri», lih. -i , cap. 8, p. 4 Ifi.

THIOMPHE DE LA CROIX

pages sa pensée dans son ensemble, Savonarole l'ait un résumé substantiel et concis dont voici la traduction :

« Comme, les arguments développés ci-dessus ont plus »de force réunis, nous résumerons à la fin de cet oun vrage tout ce que nous avons dit précédemment. Nous » dirons donc que les chrétiens font preuve de sagesse |

» et non de légèreté en croyant, en observant la Foi du :

» Christ et ses commandements. Il appartient, en effet , |

» au sage, après avoir considéré la grandeur et l’ordre j

«admirable de l’univers, de croire qu'il y a un Dieu , j » premier moteur et première cause de tout ce qui existe, j » Et comme l’esprit est plus noble que la matière, il faut » reconnaître que Dieu est esprit, substance simple,

» acte pur. Il suit de là qu’en lui résident la perfection , ; »le souverain bien, la puissance infinie, et qu’il est ' »un, immuable, éternel. Et comme nous voyons que • «plus un être s'élève au-dessus de la matière, plus il » participe à la connaissance , il faut avouer que Dieu » est la souveraine intelligence, et qu’en lui résident nia volonté et le libre arbitre, moyennant lesquels il ;

» agit , et non par nécessité de nature. Et comme, dans j » les moindres choses , il agit à l’aide de son intelligence ' net de sa volonté, il faut dire qu’il a soin de toutes |

» choses, et surtout de l’homme pour qui il a fait toutes ! nies choses naturelles. A Dieu donc il appartient de «diriger l’homme vers sa fin , qui est la contemplation ndes choses divines, comme nous l’avons démontré plus j «haut. Si l’on pense aux misères de la vie présente et à j «la connaissance imparfaite que nous avons de Dieu. i

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Ü8 ÉCRITS DE SAVONAROLE

»on vuit que ce bonheur n’est pas de ce monde, et nous » sommes conduits par là à reconnaître qu'il y a une «autre vie après celle-ci, que l'arae est la forme du «corps, et qu’elle est immortelle, seul moyen d’éviter » une foule de difficultés. Il parait donc , en considérant «l’ordre des choses naturelles , que ce que dit la Foi «catholique de Dieu et du bonheur de l'homme, est » raisonnable et très-sagement dit.

» Si nous plaçons devant nus yeux le triomphe décrit » ci-dessus, nous nous convaincrons que les chrétiens » font très-prudemment de confesser la Foi du Christ. «Certes, on ne peut nier qu’il y ait dans le monde une «vraie religion, puisque les hommes sont naturelle- «ment portés au culte de la Divinité par lequel on par- » vient au bonheur. Or, la fin de ce culte est de vivre » saintement ; vivre saintement est la meilleure manière «d’honorer Dieu; et comme il n’est pas possible de » trouver une vie meilleure que celle des chrétiens , il «faut conclure que la religion chrétienne est vraie, et » qu’elle pratique le vrai culte de la Divinité , celui qui » conduit directement l'homme à la béatitude. Et s’il » parait difficile de croire que Jésus-Christ crucifié soit » Dieu et homme tout ensemble , pensez que si ce dogme «était une erreur, notre Foi ne pourrait engendrer, B nourrir, développer la vie chrétienne , qui est parfaite «entre toutes les autres. Remarquons, en outre, que » l’Ancien et le Nouveau Testament , base de toute notre «religion, ne peuvent venir que de Dieu, parce que «leurs prédictions se sont bien des fois vérifiées et que

TRIOMPHE DE LA CROIX

» ces deux livres ont porté d’excellents fruits dans le » monde. Assurément, si la Foi était fausse, cela ne » pourrait échapper aux hommes les plus saints , alors «surtout qu’ils se livrent à la prière et à la contempla- » tion des choses divines ; or, nous voyons précisément » que ces saints hommes en proclament la vérité plus »que tous les autres. Si la Foi était fausse, le culte ex- » térieur ne rendrait pas parfaits ceux qui le pratiquent «dévotement, et mauvais ceux qui se montrent sans » respect pour ses cérémonies. Si la Foi était fausse , «elle ne pourrait produire tant de joie, de tran- » quillité et de liberté d’esprit chez les chrétiens ; elle » ne leur rendrait pas les tribulations agréables ; on ne «verrait pas rayonner la franchise et la joie sur leur « visage , et ils ne se montreraient pas vénérables aux » yeux des hommes , au point de les porter, par leur «exemple, à vivre chrétiennement. Ce n’est pas tout : » si nous considérons la puissance par laquelle Jésus- » Christ a triomphé de tous les Dieux , des empereurs , » des tyrans , des philosophes , des hérétiques et de » toutes les nations barbares , et cela sans armes , «sans trésors, sans avoir recours à la sagesse hu- «maine, pendant qu’on faisait mourir et qu’on mar- » tyrisait tous les jours des milliers de ses disciples ; «si nous remarquons la merveilleuse rapidité avec » laquelle il a purgé le monde de toutes ses erreurs , «comment pourrons-nous mettre en doute sa divinité? «Ajoutez cette bonté, par laquelle il a daigné attirer «à lui un nombre infini d'hommes pénétrés d’amour,

ÉCRITS DE SAVONAROLE

, » qui ne se sont pas bornés à mépriser tous les l>icns de B ce monde , mais qui ont volontiers souffert tous les sup- » plices du martyre , plutôt que de nier un seul mot de » la doctrine du Maître. Qui pourrait ne pas reconnaître »que la Foi du Christ est la vraie? Quel homme , quel M Dieu a fait jamais de semblables choses? Que s’il les a » faites sans miracles, c’est là le plus grand de tous les » miracles. Mais s’il les a faites avec des miracles , il s’en- » suit que la religion chrétienne est approuvée de Dieu .

» Et si nous examinons avec soin la doctrine du B Christ , nous n’y trouverons rien qui soit contraire à »la raison. Si elle proclame le mystère de la Trinité , » on en trouve l’image dans les créatures. Il est raison- B nable de croire que Dieu a créé toutes choses , car B à tout il faut une cause efficiente. L'homme étant B fait en vue d’un bonheur surnaturel , il convient B de confesser la sanctification et la gloire des âmes. » L’ame étant imparfaite sans le corps , la Foi a raison «d’affirmer la résurrection des corps. Et afin que «les sens des corps glorifiés aient, pour s’exercer, «de plus parfaits objets, nous croyons que le monde » entier sera glorifié. Il n’était pas impossible à Dieu de Bse faire homme, car il peut plus en acte que nous ne » concevons par la pensée. Il était bon que cette incar- « nation eût lieu pour éclairer les hommes sur le vrai « bonheur et les moyens d’y parvenir, et pour satisfaire «le Père Éternel par une juste expiation de leurs » péchés. C’est pourquoi Jésus devait naître d’une Vierge » iiimiaculée II est mort en croix , pour nous montrer

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»par son exemple, qu’il ne faut pas craindre de mourir «pour une cause juste. Pour nous faire espérer la résurnrection , il a passé de la mort à la vie. Il a été fait juge «des vivants et des morts , parce qu’il avait été lui-même n jugé injustement. Ainsi , la Foi chrétienne ne confesse «rien qui soit contraire à la raison. De même elle ne n pouvait être plus raisonnable par rapport aux lois B morales et judiciaires , car il n'y a aucune vie meil aleure que celle des chrétiens, aucun gouvernement B plus parfait que celui de l’Église. Tout ce que les phi- Blosophes ou les sages du monde ont dit ou écrit d’hon- B nête , de sensé , d’élevé , se retrouve avec une perfec- B tion beaucoup plus grande dans la doctrine chrétienne.

B Enfin, les cérémonies et les pratiques de l’Église sont «justifiées par le bon effet qu’elles produisent sur ceux ' «qui les observent et les respectent.

«Quelle religion aurait donc d’aussi solides fonde- B ments que la nôtre? Assurément les philosophes n’ont «pas connu la fin de la vie humaine. Les astrologues a se sont embarrassés dans une foule de superstitions. Il »n’y a rien dans l’idolâtrie ni de vrai , ni d’honnête.

B On oppose aux Juifs leurs prophéties mêmes et leur «dépravation actuelle. Les dissensions des hérétiques et «l’extinction de l’hérésie prouvent combien leurs er- » rcurs étaient graves. La philosophie tout entière peut » être opposée aux mahométans. Seule , la religion chré- . «tienne est confirmée par la lumière naturelle et la ^ » surnaturelle , par la sainteté de la vie , la .sagesse , les ' «miracles cl des œuvres surprenantes. Cessez donc.

ÉCRITS DE SAVON AROLE

«faux savants , téméraires, qui ne pouvez faire croire à «Votre science qu’en blasphémant contre la Foi , cessez njenfin deparlercontreelle et d’outrager, pour votre mal- >|[heur, le sanctuaire de vos profanes aboiements. Quel )| est le sage qui n’embrasserait pas avec dévotion la Foi » du Christ , cette Foi approuvée de Dieu , conservée à f travers tant de siècles et consacrée par d’innombrables

persécutions et le sang de tant de martyrs? Quiconque I» n’est pas tout-à-fait dépourvu de sens confessera la ;» doctrine chrétienne , reconnaîtra qu’il y a une autre B vie à laquelle personne de nous n’échappe , et croira «que nous nous présentons tous au tribunal de notre » terrible juge, qui placera les brebis, c’est-à-dire les a bons, à sa droite, et les boucs, c’est-à-dire les méchants, «à sa gauche. Les uns iront subir un supplice éternel , «les autres vivre de la vie éternelle , où ils verront dans » sa Trinité le Dieu ineffable et infini , et jouiront éter- «nellement de cette vue, par la grâce du Rédempteur » invincible et triomphant , N. S. Jésus - Christ , à » qui appartiennent l’honneur, la vertu , la puissance, » l’empire , pendant la durée infinie des siècles L »

L’exposition d'un si long ouvrage ne sera suivie ici d’aucune discussion. Critiquer en philosophe les preuves des dogmes que Savonarole développe, ce serait s’exposer au reproche de juger, au point de vue étroit de l’humanité , ce que les docteurs catholiques ont appelé la sublime folie de la croix. Exprimer une opinion

' Triumphiu Crwi$, lib. 4, cap. 9, p. 4I7, cd. italienne sans date ni nom d’imprimeur (Hibl. de riTnivcrsité à Turin), ad calcem.

THIOMPHE DE LA CROIX

quelconque sur un pareil sujet n’est pas du ressort de l’historien. Aux théologiens seuls il appartient de dire quelle valeur a , au fond , le Triomphe de la Croix.

Qu’il nous soit permis cependant , sous toutes réserves, de dire un mot sur la méthode de l’auteur et sur le but qu’il se proposait. Il voulait démontrer aux incrédules , par des raisons purement humaines , que la religion chrétienne est vraie et vient de Dieu. Cette manière de convaincre les adversaires de la Foi a été essayée par d’autres, et elle ne paraît pas avoir produit de nombreuses conversions. Si l’on pouvait prouver, dans toute la force scientifique du mot et selon les lois ordinaires de la raison , les dogmes chrétiens , que signifîerait ce terme de foi, puisqu’il s'entend de la croyance à des choses dont la raison ne peut se rendre compte? Que signifierait encore cet autre principe que le don de la Foi est une grâce toute spéciale de Dieu , et que, lorsqu’on ne l’a pas , il faut la demander, c’est-àdire demander des lumières surnaturelles pour suppléer à l’insuffisance des lumières naturelles? Dieu accorde la grâce librement , et elle ne fait pas partie intégrante de la nature humaine , puisque beaucoup en sont privés ; la Foi qui en découle n’a donc pas besoin des secours de la raison , et c’est à Dieu , à Dieu seul qu’il faut demander la grâce de comprendre, ou du moins de croire les mystères de la religion. C’est ainsi, ce semble, que l’entendaient saint Augustin s’écriant: Credo, quia absurdum, et Pascal , lorsqu’il jetait ce cri désespéré du raisonneur vaincu et du chrétien fidèle : Abêtissez -tout.

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ÉCRITS DE SAVONAROLE

;!/' Doué d’un coup-d’œil moins profond , Savonarole / appelle la raison à son aide ; mais , après s’être servi des

/ J arguments qu’elle lui prête à contre-cœur , il sent que

son adversaire n’est pas convaincu , et coupe court .'i toute discussion dilUcile par ce mot auquel on ne peut répondre : Rien n’est impossible à Dieu. C’est aussi pour cette raison qu’il réfute à peine les objections des incrédules, quoiqu’il eût annoncé que cette réfutation formerait la moitié de son troisième livre. Ces objections, en effet, sont faites au nom de la raison , et si celle-ci , à force d’être torturée , fournit un semblant d’explication pour ce qui est humainement inexplicable, lorsqu’on veut la mettre aux prises avec ellemême, elle s’y refuse absolument. Savonarole n’aurait pu triompher que par des arguments empruntes à l’ordre surnaturel , ce qui était contraire au plan qu’il s’était tracé. Voulant à tout prix dire quelque chose , il se livre, sur le sacrement de l'eucharistie , à des digressions auxquelles le silence eût peut-être été préférable.

Mais il prend sa revanche toutes les fois que les lumières naturelles sulTi.sent aux besoins de son sujet. C’est ainsi que, dans sa première partie, sa théodicée, quoique dépourvue d’originalité, est irréprochable, à (juelques détails près , autant que peut l’être celle d’Aristote corrigée par saint Thomas. C’est ainsi encore que , dans la dernière partie , la raison sc prête merveilleusement à établir la supériorité de la religion chrétienne sur toutes les autres.

Savonarole prouve . par cet ouvrage, que le reproche

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qu’on lui faisait de ne savoir pas composer manque tout- à -fait de fondement. Le défaut d’ordre ou de j méthode ne se fait nullement sentir; et si l’on regrette , j comme toujours , de ne pas trouver dans le style plus / de nerf , de concision, de couleur et d’éclat , il est juste! i de reconnaître que ces défauts sont moins sensibles dans cet ouvrage que dans beaucoup d’autres du même auteur, et surtout, ce qui n’est pas un faible mérite avec un tel sujet , que le langage , dans le texte latin comme dans la traduction italienne, est le plus souvent d’une parfaite clarté.

Le Triomphe de la Croix , morceau capital dans l’œuvre de Savonarole, est un monument durable élevé à la théologie et à la philosophie catholiques. Il est tombé dans l’oubli , plus encore à cause du sujet que de la manière dont l'auteur l’a traité. Il a partagé la défaveur qui, pendant le dernier siècle au moins, s’est attachée aux productions scolastiques du moyen -âge. Aujourd’hui que l’activité incessante du génie humain et le goût de notre temps pour l’étude du passé font secouer la poussière de tant d’in-folio oubliés, et remettre au grand jour tant de réputations obscurcies , le livre de Savonarole obtiendra-t-il les honneurs d’une résurrection? Nous ne savons; mais, quel que soit le mérite d’un si sérieux ouvrage, les hommes de peu de loisir ont de plus grands chefs-d’œuvre à lire , et les autres préféreront sans doute étudier la Somme de saint Thomas , sur lacpielle le Triomphe de la Croiœ n’a guère d'autre avantage que celui de la brièveté.

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