‹ Jérome Savonarole, sa vie, ses prédications, ses écritsChapitre 66 sur 97 · Défense de «a doctrine politique · texte numérisé non relu

Défense de «a doctrine politique

TRAITÉ SUR LE GOUTERlAEIKn DS FLORETCE.

f TratUlt * rtrra li rtfjimtnt9 t govtruo dM* eittà Ui Fire*tt.)

Pour savoir dans quel but Savonarole composa le Traité sur le gouvernement de Florence, il faut connaître l’époque où il publia cet ouvrage. Presque tous ceux qui ont étudié la vie. et les écrits de cet homme extraordinaire , pensent que ce fut vers le temps de la Révolution, c’est-à-dire en 1493 ou 1494. L’opportunité d’un tel écrit, dans ce moment-là, e.st leur seul argument ». Le P. Marchese , plus soigneux , a fort bien fait voir leur erreur, en rappelant qu’il est parlé dans ce traité de l’expédition de Charles VIII comme d'un fait accompli; mais là s'arrête la hardiesse de ses rectifications, et comme il manque de renseignements pour les temps postérieurs, il se borne à reculer d’un an la date de cette publication importante, qu’il rapporte à l’année I 49ii ».

' Savonarole dit Traite* au pluriel, parce que cet ouvrage est divisé en trois livres.

2 Voy., par exemple, le P. Rarsanti et la préface mise en lélede ce traité par M. Audin de Rians , dans l’édition qu’il en a donnée à Florence en I8i7.

» I,e P. Marchese, Letl. ined., Avrert., p. 2? note.

DU GOUVERNEMENT DE FLORENCE. 26f

I..e Révérend Père se trompe encore de trois années. Le Traité sur le (jourernemenl de Florence ne vit le jour que dans les deux premiers mois de 1498. Celte alïirmation , étant toute nouvelle, a besoin d’être appuyée sur quelques preuves.

1" L’État populaire existait déjà depuis long-temps lorsque Savonarole prit la plume pour le défendre. Pour lever tous les doutes à cet égard, il suffît de feuilleter rapidement cet écrit. « Quiconque », dit l’auteur, « a «vécu à Florence pendant ces trois dernières années et » n’est pas tout-à-fail aveugle et dépourvu de jugement, »doit être convaincu que si Dieu n’y avait mis la main, » on n’aurait jamais pu créer ce gouvernement , au » milieu de tant et de si puissantes contradictions, ni ))le faire durer jusqu’à ce jour *. » Ces paroles ne permettent pas, si on les entend bien, de placer la publication de l’ouvrage qui nous occupe avant l’année 1497.

2“ Il est certain qu elle est postérieure à celle du Triomphe de la Croix. Cela résulte des paroles de l’auteur même : « J’ai déjà prêché plusieurs années », dit-il, « par la volonté de Dieu, dans votre ville, et je unie suis toujours attaché à quatre points principaux. » J’ai employé toutes les forces de mon esprit à prouver U que la Foi est vraie », c’est l’objet du Triumphus ; a à

■ a Chi in essa fFlorrnceJ è stato in questi tre auni passali , e non è cieco c lotalmente senza giudizio, è chiaroche .se non fusse staki la inano di Dio , non si saria mai fatto taie governo in tante e si potenti contradizioni , nè si saria potuto mantenrre insino a questo giorno. » 3' Traité, ch. 2, éd. Rians, p. 43.

» démontrer qüe la simplicité de la vie chrétienne est «la souveraine sagesse », c’est l'objet du Z)c simplicitale christianœ ritœ; « à annoncer les choses futures, dont «quelques-unes se sont réalisées et les autres se réalise- » ront prochainement », c’est l’objet du Deverilate prophetica, « et , en/în , à défendre le nouveau gouverne- » ment de votre ville. Ayant déjà mis par écrit mes > pensées sur les trois premiers sujets , quoique je n’aie » pas encore publié l’ouvrage que j'ai composé sur le » troisième , et qui est intitulé De la vérité prophétique ,

» il me reste à écrire sur le quatrième , afin que tout le » monde voie que nous prêchons une science saine et »en parfait accord avec la raison naturelle et avec la «doctrine de l’Église » Nardi nous apprend que le Triumphus Crucis fut publié en H‘J7. Nous avons prouvé , de notre côté , que le De veritate prophetica n’avait pu voir le jour avant les premiers mois de Tannée I i98 *. Le Traité de Savonarolc sur le gouver-

* « Perché .ivendo io predicato molli aiini per vuluntn di Dio in questa voslra città e seniprc proseguitale rpiattro matorie , cioè sforzatomi con ogni mio ingegno di provaro la fede essore vera, e di dimostraro ta simplicilh delta vila cristiana essere somma sapienza , e deniinziare le cose future, delle quali alcune sono venute, e le altre di norto hanno a veriire; e, ultimo, di questo nuovo governo delta voslra cilla : ed averido già posto in scritto le Ire prime, delle quali perô non abbiamo ancora pubblicato il terzo libro, inlilolatu Delta rerità profetirn, resta che noi scriviamo ancora délia quarta maleria , aeciowhè tulto il mondo veda che noi predichiamo seienza sana , e concorde alla ragione naturale ed alla dottrina délia Chiesa. » Trattali de., proemio , éd. Riaus, p. 2.

ï Voy. l'analyse de cet ou\rage, dans ce même volume, p. 180.

nemeDt de Florence ne pourrait donc avoir paru , au plus tôt, que dans les derniers mois de 1 497.

3" On lit en tête des éditions originales de cet ouvrage une indication reproduite dans les éditions postérieures * , et qui nous apprend qu'il fut composé à la demande de Julien Salviati , Gonfalonier de justice. Sauf le nom propre, Savonarole contirme ce fait, en déclarant qu’il n'écrit qu’à la prière de la Seigneurie *. Or, Julien Salviati ne fut Gonfalonier que deux fois en sa vie : en mai I 493 et en janvier 1 498 La première de ces deux dates étant hors de cause, c’est donc en janvier ou février 1 498 que Jérôme fut prié de composer cet ouvrage. La publication en dut être faite au plus tard dans le mois de mars , puisque dès le coiiimencemeiit d'avril l’auteur était incarcéré.

Nous ne voulons pas dire par là que Savonarole n'eùl pas conçu auparavant le projet d’écrire une apologie du gouvernement inauguré par ses soins. Il paraît même

' Voici le litre complet : Trattati di Fraie Jeronimo SavofUtrola circa il regijimento t govema délia eittd di Firenze, composta ad istanzia delli eccelsi Sûjnori al tempo di Giuliano Salviati, Gonfaloniere di ijlustizia. — Il se trouve dans les éditions do Pasi|iia ( Pise, lîCâ), Rob<;rl Wilson ( liOiidres , I7C5 ), il Gondoliere (Venise, IS3d), Andin de Rians (Florence, lSi7], et dans d'autres peut-être que nous n'avons pas eues entre les mains.

3 U Perché le Signorie voslre lui richiedono che parlicular-

meute tratti del uuovo govemo délia citlà di Firenze. » Trattati eU;. , proemio, p. I.

> Voy. Reumont, Tac. eron., etc. (Elenco dei Gonfnlouuri di giustisia delta repubbtica fiorentina), p. '.IS.

que celle pensée reinuntail , dans son espril , aux premiers mois de 1496, si l’on en croil le chanoine Dominique Benivieni Mais des occupations plus graves ou plus pressantes le détournèrent de ce soin , et , pour avoir tant tardé, il ne publia point cette apologie hors de propos. Quoique au commencement de l’année 1 498 le pouvoir fût aux mains de ses amis , Savonarole voyait diminuer sensiblement son influence et croître celle de ses adversaires , qui étaient en même temps ceux du gouvernement. La conspiration que les principaux partisans des Médicis avaient payée de leur sang faisait bien voir tout ce qu’on oserait dans un avenir proebain. La Seigneurie sentait l’opinion lui échapper; les Palleschi représentaient au peuple les agitations , les incertitudes continuelles de l’Ëtat populaire, les sacrifices qu’il fallait s’imposer chaque jour pour venir en aide à la détresse publique ; ils lui rappelaient la stabilité, l’opulence dont il jouissait sous les Médicis; et, oublieux de la servitude passée, le peuple aimait à se rappeler les bienfaits de la famille déchue. Seuls, les plus énergiques Piagnoni tenaient bon ; mais on avait vu , à la faible majorité qui venait de porter

‘ « Egli ha predicato qualtro cose : 1“ vorità deila fede; 2overilà del ben vivore chrisliano ; 3» profezia dclle cose future, circa alla reuovazioue délia Chiesaj 4» modo délia uuova reforma c reggimento popolari. E per memoria di queste, delle prime Irc ha coinposto tre particulari trattati, e délia quarla , seconde chu a me ha dette, ha intenzione di comporre. » Trattalo in defensione délia dottrina e profezir , ete., dalcanonicoDomen. Benivieni (Florence, 28 mai 1 l'.tO ).

Julien Salviati au pouvoir, qu’il était temps d’opérer une diversion puissante en leur faveur. On ne pouvait s’adresser pour cela qu’à Savonarole, presque le seul homme à Florence qui eût encore du l'autorité sur le peuple. Jérôme saisit avec empressement l’occasion d’exécuter un projet déjà ancien , et de défendre son œuvre sous un si haut patronage.

On pourrait s'étonner qu’à une époque où il était traversé par tant de tracas, il ait eu as.sez de liberté d'esprit pour composer même un pamphlet. Mais sa sérénité d’ame ne l’abandonnait pas dans l’adversité; d’ailleurs, en défendant les institutions populaires, outre qu’une certaine tendresse d’auteur devait l’y pousser, il combattait pro aris et focis, car elles étaient son plus ferme boulevard contre ses ennemis du dedans et du dehors.

Quoique l’écrit dont nous parlons soit une œuvre de polémique , il touche à la haute question du gouvernement des peuples , et par là se rattache aux travaux d’Aristote et de saint Thomas. Dante lui-mème , qui avait traité ce sujet à son point de vue particulier, ne fut peut-être pas inutile à notre auteur, et servit à l’éclairer par la contradiction.

On connaît les idées du Stagyrite : Le gouvernement parfait est celui qui assure au corps social la plus large part de bonheur. Le bonheur est inséparable de la vertu. Les citoyens vertueux sont donc seuls capables de

ÉCRITS DE SAVONAROLE

goûter le bonheur et de le donner aux autres, c’està-dire de gouverner. Ainsi , c’est l’Ëtat aristocratique que le philosophe préfère. Il a également en horreur la tyrannie d’un seul homme et celle d’un peuple, ayant eu sous les yeux des exemples de l’une et de l'autre. Les citoyens vertueux devront s’abstenir de toute spéculation mercantile , de tout travail manuel , de toute profession mécanique , parce que ces occupations dégradent l’ame ou au moins la retiennent dans les régions inférieures , et qu’il faut du loisir pour s’élever jusqu’à la vertu. Les guerriers, les politiques et les juges sont les éléments qui constituent essentiellement la cité. Les fonctions doivent être partagées entre ces trois classes de citoyens, suivant l’âge. Les biens fonds doivent leur appartenir , car il faut que de vrais citoyens puissent vivre dans l’aisance <.

Saint Thomas d’Aquin raisonne tout autrement. Partant de cette idée que les choses humaines approchent d’autant plus de la perfection qu’elles sont mieux faites à l’image de Dieu , il déclare que le gouvernement d’un seul est le meilleur parmi les hommes , parce que Dieu gouverne seul tout l'univers. Mais en même temps il donne à cette opinion des fondements humains. L’homme étant faible a besoin de multiplier ses forces, en les unissant à celles de ses semblables; étant intelligent et raisonnable , ayant dans le langage un instrument naturel de relations, il a l’instinct de la sociabilité,

‘ Poiitiquf , liv. rh. 4.

puisque, saus la société, il ne pourrait exercer quelques-unes de ses plus précieuses facultés. De l’existence d’une société découle la nécessité d’un chef qui se fasse le centre de toutes les relations , et puisse créer la loi ou l’appliquer.

Mais ce chef ne peut gouverner seul , si peu nombreux que soient ses sujets; il doit donc appeler d’autres hommes à le seconder. Or, comme les principaux et les plus légitimes gouvernements sont celui d’un seul , ou monarchie, et celui des meilleurs, ou aristocratie, le mieux est d’associer ces deux formes, et d'appeler les plus vertueux citoyens à gouverner sous les ordres et la direction suprême d’un seul. Enfin , l’élément démocratique ne pouvant être rejeté d’une société, on emploiera la multitude à désigner, par voie de sufl'rage, ceux qu’elle juge dignes d’assister le prince dans les soins du gouvernement * .

En voulant rapporter tout à Dieu , même les choses imparfaites de ce monde, et faire le gouvernement des nations à l’image du sien , saint Thomas a pris un point de départ de toute fausseté. 11 est impossible d’établir aucune similitude entre le gouvernement d’un être infini

' De eruditione principum , De regimine prinripum. — Quelques-uns attribuent le cominencemcnt de ce dernier ouvrage à Saint Thomas , et la On h Tolonimco de Lucques , son disciple ; d'autres pensent qu’il est tout entier l’œuvre du canlinal Egidius O)lonua, archevêque de Bourges, autre disciple du docteur angélique. C’est au De regimine que Savonarole emprunte une partie de scs arguments. (Voy. Pred. »up. i Salmi, Il octobre 1495. — Ven. 1517, f® 99. )

ÉCRITS DE SAVONAROLE

SCS

sur des êtres finis, et celui d’un être fini sur ses semblables. Mais quel que fût son désir d’imiter Dieu en toutes choses , l’Ange de l’École dut modifier sa conception générale et primitive, à cause des points de vue multiples où l’on peut envisager une société d’êtres finis. Dieu n’a besoin ni de ministres, ni de lumières extérieures. Si l’on voulait faire un gouvernement humain sur le modèle du sien , il faudrait en remettre toute la charge entre les mains d'un seul ; ce qui est impossible, à cause de l’imperfection originelle de toute créature. De là la nécessité de donner au prince des ministres et des conseillers , et de contre- balancer, dans certains cas, par le vote populaire, ce qu’il pourrait y avoir d’excessif dans son autorité. Ce sont de sages tempéraments; mais , puisque saint Thomas faisait tant que de sacrifier le suprême idéal pour s’accommoder à l’humaine faiblesse , il aurait dù voir que son système est encore un idéal , par la düTiculté qu’il y a de rencontrer un homme digne de commander à tous; des conseillers à qui un beau nom , de grandes richesses ou la faveur du prince ne tiennent pas lieu de mérites plus sérieux; une multitude, enfin, inaccessible aux coteries, à l’intrigue, ou aux entraînements irréfléchis.

Néanmoins les théories du docteur angélique sont un progrès immense sur celles d’Aristote. Il appartenait au christianisme de ne plus faire de la vertu, même civique, l’apanage exclusif des hommes de loisir, ou la conséquence des occupations les plus élevées , mais de l'attacher, comme une première et pure récompense, à

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l'accomplissement des plus simples devoirs et des plus humbles travaux. C'était quelque chose, au XIII°siëcle, que de proclamer, fût- ce en troisième ligne , le droit des masses; de placer la noblesse non dans l’aneienneté des familles , mais dans l'honnêteté et le talent , et de ne vouloir qu'un seul homme commandât aux autres qu’à la condition d’être le plus digne de tous.

En donnant la théorie du gouvernement , saint Thomas n’avait en vue aucune application prochaine; Dante, au contraire, ne faisait des théories que pour les appliquer, s’il était possible, immédiatement. En d'autres termes , le docteur traçait les lois abstraites et générales du gouvernement des peuples pour tous les temps et pour tous les lieux; le poète cherchait à tirer le meilleur parti possible de ce qui existait de son temps.

Frappé des maux qui résultaient pour l’Italie et pour la chrétienté tout entière de la lutte entre le Sacerdoce et l’Empire, Dante cherche les moyens de tout concilier. Il part, comme saint Thomas, de l’excellence de la monarchie , image du gouvernement divin ; mais il justifie son principe par les faits historiques. Dans l’antiquité, les peuples ont passé sous toutes les formes, sous toutes les institutions politiques , sans être plus heureux. Enfin, sous le règne d’Auguste, on parvint à la monarchie parfaite, et pour lors le bonheur commença d’être une réalité , comme Virgile , Horace et tous les grands auteurs de ce temps -là en rendent témoignage.

Ee principal caractère de Dieu et de son gouverne-

ÉCRITS DE SAVONAROLE

ment étant l’unité , celui des hommes doit s’en approcher autant que possible. La monarchie doit donc être universelle. Mais aux mains de qui confier un si grand pouvoir? Aux papes? Par le peu d’étendue de leurs États , par la faiblesse de leurs ressources , et surtout par la nature évangélique de leur mission , iis sont peu propres à cette terrible tâche de conduire les hommes. Il faut que la monarchie soit temporelle. Or, parmi les princes temporels, il n’y a qu’une autorité, dans le monde, assez ancienne et assez légitime pour s’imposer : c’est celle des Césars , transmise par les Romains aux empereurs d 'Orient, par ceux -ci aux empereurs d’ Occident, et par ces derniers aux empereurs d'Allemagne. Si l’antiquité de ce pouvoir ne peut être contestée, la légitimité en est moins évidente ; c’est pourquoi l’Alighieri consacre la seconde partie de son ouvrage à la démontrer. Il prouve que les Romains sont devenus les maîtres du monde par le simple mouvement des lois de la nature, qui ne sont autre chose que les manifestations de la volonté de Dieu. Leur pouvoir a donc été légitime, et il l'est encore entre les mains de ceux à qui ils l’ont transmis.

Ainsi placés à la tète du monde , les empereurs relèveront-ils médiatement ou immédiatement de Dieu? En d’autres termes, seront-ils souverains dans l'ordre temporel , ou devront - ils croire que Dieu leur fait connaître ses volontés seulement par la parole de son vicaire? Ici, Dante propose, comme moyen d’apaiser cette grande querelle des Guelfes et des Gibelins, de

subordonner le pape à l'empereur pour le temporel , et l'empereur au pape pour le spirituel

Cette séparation des deux pouvoirs était une grande pensée , digne d'un tel génie ; mais elle était prématurée. Comme conciliation , elle était illusoire : l'empereur ne pouvait, en aucun cas, cesser d'étre soumis au Saint-Siège dans l'ordre spirituel : ôter au pape le temporel , c'était lui enlever une partie de sa force, sans lui rien donner en échange.

Dante voulait , en imposant un maître unique au monde, faire de ce maître le principe de tout mouvement, de toute civilisation : il travaillait par là à l'unité de l'Italie, persuadé que les tyranneaux qui ruinaient ce pays ne feraient aucune dilTiculté de se ranger sous l’autorité d'un si grand prince; mais le système du poète aurait sacrifié les libertés communales qui se développaient alors, suivant les lois inilexibles de l’histoire. L'heure où les nations se serreraient autour de leurs chefs respectifs pour prendre plus de force , et opéreraient ce merveilleux travail d'unité qui prépara les sociétés modernes, n'avait pas encore sonné. En négligeant de déterminer les formes et les limites de sa monarchie, Dante laissait sans garantie ces précieuses

■ De monare/iia. — Voici les divisions de cet ouvrage données par Dante lui-ménie : « 1» Dubitatur et quæritur an ad bene esse mundi inonarcliia necessaria sit. 2® .\n romanus populus de jure inonarchæ oIRcium .sibi adsciverit. > Au aiithoritas inonarchæ dependcat a Deo immédiate, vel abalio Dei ministro seii vicario. » T. IV, p. 8 (Venise, 17 58 J.

ÉCRITS DE SAVONAROLE

libertés , pour lesquelles la France et ritalie s'agitaient de son temps. Son point de départ n’était pas moins vulnérable. S’il est vrai que, sous le règne d’.\uguste, on eut l'image de la monarchie parfaite, il aurait suffi de tenir compte des causes , des circonstances particulières et de la durée de ce bonheur pour comprendre qu’il ne méritait pas de servir de base à l’édifice des sociétés modernes. Une utopie , une idée lointaine de l’avenir, une vaine tentative de conciliation , voilà tout le système de Dante.

Savonarole ne suivit aucun de ses devanciers. Guelfe sous un pape gibelin, il laissa do côté Aristote, dont les théories lui paraissaient étroites et inapplicables à une société chrétienne; il prit à Dante et à saint Thomas leur premier principe , qu’il acceptait tant qu’il s'en tenait à la spéculation ; mais , descendant bientôt dans la pratique et bornant son horizon à Florence, il entreprend d’exposer une théorie conditionnelle qui est une dérogation à ce principe. Cette théorie frappe moins par la hauteur ou la hardiesse des vues que les deux précédentes; mais elle eut sur l’une et sur l’autre l’avantage périlleux d’élre jugée par l’expcrience et sur l’apidication.

Savonarole indique au début le plan de son ouvrage et justifie scs divisions. II écrit dans l'inlérèt de Florence : il traitera donc du meilleur et du plus mauvais gouvernement par rapport à celte ville; mais quoique.

dans l'ordre des faits, le mal préexiste au bien , comme au fond le mal n’est que la privation du bien , il faut , pour suivre l’ordre logique , parler de celui-ci avant d’aborder celui-là. Après les avoir étudiés l’un et l’autre, l’auteur examinera , dans un troisième traité où la pratique aura plus de part, les meilleurs moyens de renverser la tyrannie, et de fonder, de conserver, de perfectionner le gouvernement civil ( c’est-à-dire démocratique), qui est celui de Florence.

L’ouvrage qui nous occupe .se rattache, par la méthode, aux oeuvres .synthétiques du moyen-âge. Il est visible que Savonarole entend procéder par voie de déductions. Mais s’il se montre, en commençant son livre, le fidèle disciple des maîtres de sa jeunesse, les nécessités sociales , les besoins de son époque, qu’il ne peut méconnaître, le rendent moins dédaigneux des faits , et après cet hommage aux principes et à l’autorité traditionnelle, il procède presque en empirique, et d’après la méthode d'observation.

I. Quoiqu’il ait annoncé qu’il ne s’occuperait que du gouvernement de Florence , l’auteur prend la question de plus haut, et les vérités par où il commence sont à l’adresse de tous les peuples et de tous les gouvernements.

Dieu, en créant les êtres animés, a donné aux uns l’instinct qui les conduit sûrement à leur fin , et qui est comme la main du Créateur doucement posée sur eux. .\ux autres il a donné l'intelligence, et, sans renoncer

à les guider lui-méme , il leur a laissé en grande partie le soin de se gouverner, de faire ce qu’il leur plaît et d’assurer leur existence.

Mais l’intelligence est faible, surtout dans l’enfance ; la nature n’a pas pourvu l’homme de toutes les choses nécessaires à la vie, qu’elle octroie si libéralement aux animaux; livre à ses propres forces , l’individu ne pourrait se les procurer. Aussi sommes-nous destinés à vivre dans la société de nos semblables. Pour échapper à cette condition , il faudrait être ou plus ou moins qu’honime, un Dieu ou une brute, trop grand ou trop borné pour éprouver les mêmes besoins que tous les autres. Malheureusement la race humaine est portée au mal ; de tous les êtres vivants l’homme est le seul qui aime à faire du tort à son semblable; par ses vices il surpasse tous les animaux : il a donc été nécessaire de créer des lois pour le retenir dans de justes bornes , lui inspirer de la crainte, assurer les bons contre les méchants , récompenser et punir selon les mérites de chacun.

Or, les lois ne peuvent être établies que par une personne ou des personnes supérieures à toutes les autres , sinon par leur nature , au moins par la position qu’elles occupent. C’est pourquoi les hommes confièrent le soin du bien commun et le pouvoir sur euxmêmes tantôt à un seul : c’est la monarchie ; tantôt à quelques-uns , les meilleurs qu’on pùt trouver : c’est l’aristocratie; tantôt au peuple tout entier, chargé, à des époques fixées , de désigner ses magistrats : c’est

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le gouvernement civil , appelé ainsi parce qu'il appartient à tous les citoyens.

Parmi ces gouvernements , celui-là est bon qui met tous ses soins à maintenir et à accroître le bien commun, à conduire les hommes dans les voies de la vertu , dans le respect et l’amour de la Divinité; celui-là , au contraire, est mauvais qui ne s’attache qu’au bien particulier de ceux qui gouvernent, et ne s’occupe point de remplir ses devoirs envers les hommes en les conduisant dans le droit chemin.

Ainsi , tous les gouvernements sont bons , pourvu qu’ils remplissent leurs devoirs envers les gouvernés. Toutefois, si l’État populaire est un bon gouvernement, l’aristocratie est préférable, et la monarchie est le meilleur de tous. Il y a de cela plusieurs raisons. D'abord , l’union et la paix du peuple étant le but de tout gouvernement , il e.std’autant plus facile de la conserver que les dépositaires du pouvoir sont moins nombreux. De plus, la vertu unie et concentrée a plus de force que disséminée sur des milliers de têtes. Enfin, « le gouvernement du monde et de la nature est le «meilleur de tous; et comme l'art doit s’attacher à ufimitation de la nature, plus le gouvernement des «choses humaines se rend semblable à celui du monde, » plus il est parfait. Mais le monde est gouverné par un «seul être qui est Dieu. Toutes les choses naturelles où » nous voyons quelque gouvernement sont soumises »à l'autorité d’un seul. Les abeilles, par exemple, «obéissent à leur roi ; les puissances de l’ame, à la rai-

ÉCRITS DE SAVON AROLE

» son; les membres du corps, au cœur, etc. Le gouverunement d'un seul dans les choses humaines est donc »de sa nature le meilleur de tous. C’est pourquoi Notre » Sauveur, voulant donner à l’Église le plus parfait de » tous les gouvernements , fit Pierre chef de tous les » fidèles. Il commanda que dans tous les diocèses, même » dans toutes les paroisses et dans tous les monastères , » un seul eût l’autorité , et que tous les chefs subalternes » fussent soumis à un seul chef suprême , qui est son B vicaire ' . »

Ainsi le gouvernement d’un seul , quand il est bon , est préférable à tous les autres bons gouvernements, et, s'il était possible, il faudrait l’imposer à tous les peuples. Mais il arrive que ce qui est excellent en soi ne peut convenir en certains lieux à certaines personnes, par exemple l’état monastique, qui est en soi la meilleure des conditions , et qu’il ne faudrait pourtant pas imposer à tous les chrétiens ; ou encore un mets très-bon , un air très-sain pourront être nuisibles à tel ou tel , suivant ses dispositions ou sa complexion. Ainsi, dans un pays oü les citoyens sont portés aux discordes intestines, à la révolte, le gouvernement d’un seul serait funeste, et au prince qui y trouverait le plus souvent la mort, et au peuple qui se partagerait en factions: il aboutirait à la guerre civile ou à la tyrannie.

Les hommes sages et prudents , lorsqu’ils ont à instituer un gouvernement , considèrent donc la nature

I Trattato primo , cap. 2 (éd. Rians), p. 9.

du peuple soumis à leurs lois, et, s’il se peut, ils lui donnent la monarchie; s’il n’est pas d'humeur à la supporter, ils lui donnent l’aristocratie, et, à défaut de celle-ci , l’État populaire.

Ce dernier règne depuis si long-temps à Florence, qu’il ne pourrait être remplacé sans de fortes secousses ; peut-être même tous les ellbrts échoueraient-ils à établir un autre gouvernement. Il est vrai que des tyrans ont quelquefois dominé dans cette ville, mais ils étaient contraints d’aller toujours par des voies détournées ,

■ et ne pouvaient se faire supporter qu’en laissant aux Florentins toutes leurs institutions , tous leurs magistrats; encore leur autorité ne fut-elle jamais de longue durée : le gouvernement civil reprenait bientôt lu dessus.

Outre cette raison capitale qu’on peut également opposer à l’aristocratie , le règne de celle-ci est impossible à Florence, parce qu’elle n’a jamais produit que de sanglantes et effroyables discordes , apaisées seulement par l’exil ou l'extermination de l’une des deux factions ennemies. Or, ces factions, si terribles dans le passé , ne seraient pas moins implacables dans le présent, si l’État populaire, que nous a donné la bonté divine , n’avait étouffé leurs querelles et sauvé la patrie , que le parti aristocratique aurait infailliblement perdue , au temps de l’invasion française.

Que si ces objections ne peuvent atteindre le gouvernement d’un seul , d'autres raisons aussi décisives doivent le faire bannir de Florence. « Il ne convient qu’aux

ÉCRITS DE SAVONAflOLE.

» peuples naturellement serviles, c’est-à-dire à ceux uqui manquent de cœur ou d’intelligence, et à ceux «qui manquent de l’un et de l’autre à la fois. En eflet , » malgré l’audace que les peuples vigoureux de corps »et énergiques de cœur montrent à la guerre, s’ils sont «dépourvus d’intelligence, il est facile de les asservir « pour long-temps. Faibles d’esprit , ils ne savent point «ourdir de complots contre le prince. Ils le suivent, «comme les abeilles suivent leur roi. Tels sont encore «aujourd’hui les peuples du Nord. Ceux qui ont plus «d’intelligence que de cœur, se soumettent par pusilla- » nimité , et vivent en paix sous leurs princes, comme les » Orientaux. Que [sera-ce donc s’ils manquent à la fois «d’intelligence et de cœur? Quant aux peuples qui, à «ces deux principes de vie , joignent l’audace , ils ne se «laissent pas facilement mener par un seul homme, à «moins qu’ils n'aient affaire à un tyran , car leur intel- «ligencc est cause qu’ils ourdissent de continuels «complots, et leur audace les leur fait mettre à exé- «cutiou*. »

Or, le peuple florentin possède ces deux qualités qui doivent lui rendre la monarchie insupportable. « Il est « remarquable par son intelligence entre tous les peu- «ples d’Italie; le passé nous le montre plein de saga- «cité, de courage et d’audace. Bien qu’il se livre au «commerce et qu’il paraisse paisible, quand il met la » main à quelque entreprise de guerre civile ou exte-

• Trattatn primo, cap. S (cd. Riaii.*:), p. lî.

nrieure, il se montre énergique et terrible, comme on » le voit dans les chroniques. Dans les luttes impla- » cables qu’il a engagées avec divers princes et tyrans, » jamais il n’a cédé, et toujours il a fini par triom- » pher * . B

Ainsi la monarchie ne conviendrait pas à un tel peuple, alors même que le prince serait parfait , parce que les mauvais citoyens , toujours en plus grand nombre que les bons , ne manquent ni de sagacité ni de courage , et qu’ils feraient indubitablement périr le prince par trahison, ou le forceraient à usurper la tyrannie pour se défendre.

Ces doctrines , que Savonarole mettait par écrit dans les derniers jours de sa vie, étaient conformes de tout point à celles qu’il avait si long-temps prêchécs^. Il avait adopté les théories de Dante et de saint Thomas, et il leur empruntait , sans se gêner, plus d’un argument. C'est donc de très-bonne foi qu’il comparait les peuples qui ne peuvent supporter le gouvernement d’un

< Trattato primo, cap. 3 (éd. Rians), p. 13. s Voy. 28» Pred.top. i Salmi, Il octobre I4U5 (Ven. 1517, f» su rovo); 4» Pred. sop. Michea , 18 mai 1 4UC (Ven. 1520, f»» 23 v» et 24 15® id., 2U juin 14'JC(ibid., f“ 98 v«); i«» uL, l»r juillet

l49G(ibid., f» 107 v“j, et une foule d’autres. — V’oy. aussi le passage suivant du Triumphu» : « In naturalibus ubi manifeste apparct aliquod regimen, ut in apibus, por unum multitudineni omari videmus. Et cum ars imitetur naturam, couspicuum est omne hominum regimen , cujuscunque conditionis aliquo modo reduci ad unum; nullumque regimen possedurare, nisi ad unius regentis arbitrium quovis modo reducatur. » Triumpliuii Cruri$, lib. I, cap. 9, p. 42.

ÉCRITS DE SAVONAROLK.

seul , à ces hommes qui , accoutumés à vivre au grand air et dans les champs , tomberaient subitement malades et mourraient bientôt , si on les forçait à demeurer dans des appartements chauds , à se vêtir de bons habits et à savourer des mets délicats *. Les paysans habitués au grand air, ce sont les peuples qui ne peuvent vivre que dans l'État populaire, et les citadins voluptueux qui vivent dans le luxe sont ceux qui s’accommodent de la monarchie.

Un tel éloge de la meilleure forme de gouvernement ressemble assez à une satire. Si l’on se bornait à la lecture de cet ouvrage, on ne pourrait croire que Savouarole parle sérieusement lorsque, proclamant ses préférences pour l’autorité d’un seul , il ajoute aussitôt que le peuple le plus heureusement organisé , le plus richement doué de la nature ne peut supporter que le moins parfait de tous les gouvernements. Il V a là une contradiction rendue plus sensible encore par l’éloge brillant que l’auteur fait des Florentins, après avoir dit qu’ils étaient portés aux dissensions et à la révolte; mais sa pensée apparaît trop clairement par ses autres écrits et par ses sermons, pour qu’on puisse élever le plus léger doute à cet égard. Conduit par ses observations à estimer que l’Etat populaire convenait seul aux Florentins , Savouarole prend , où il les trouve, des arguments pour soutenir son opinion, et il s’inquiète peu de savoir s’ils sont en harmonie ou en contradiction avec les doctrines qu’il professe.

' Tratlnio primo, cap. 2 (éd. Rians), p. 1 1.

Relativement à cette distinction entre ce qui est bon en soi et ce qui est praticable , le savant et regrettable Carmignani reproche à notre auteur d’avoir fait une faute de raisonnement en disant que ce qui est trèsbon en soi peut ne pas l’ètrc partout et toujours ; il ajoute que la démonstration est incomplète , puisque Savonarole ne fait pas mention de la monarchie héréditaire

Cette dernière critique nous parait dépourvue de fondement. Jérôme ne traitait que de l’origine et de l’organisation première du pouvoir; il n’avait donc pas plus à parier des variétés de la monarchie que de celles de l’aristocratie et de la démocratie.

Quant à la première objection du savant professeur, il est sans doute peu logique de dire que ce qui est absolument bon ne l’est pas partout ; mais Savonarole ne commet pas cette faute. Il se borne à avancer cette incontestable vérité qu’entre les variétés et les degrés du bien , une chose moins bonne en soi , mais non mauvaise , peut mieux convenir à un peuple , à son jour et à son heure, qu’une chose plus parfaite. Cette proposition parait bien plus soutenable encore si on l’applique à la vérité politique , de laquelle il serait permis

' Storia dell’ origine e de’ progresei delta filoso/ia del dritto, dal cav. Carmignani, già professore nell’ UniversiU'i di Pisa (Liicca, 1851), vol. II, p. Il3etsuiv. — La conclusion surtout de ce passage est bien injostc : «Dunque è (Savonarole) illogicoe incompleto. E non potendosi supporre ignorante, abusava dell’ ignoranza délia niultitudine. »

ÉCRITS DE 8AV0NAR0LE

de dire sans ironie : Vérité en deçà des Pyrénées , erreur au-delà. L’objection a donc pour base une méprise de M. Carmignani sur la pensée de Savonarole, ou elle se réduit à une querelle de mots *.

Quand noire auteur parle du gouvernement qui convient le mieux aux Florentins, il rejette à la fin , on ne sait trop pourquoi , les deux motifs principaux de sa préférence, sur lesquels il avait tant appuyé dans le cours de sa prédication, à savoir: l^que l’État populaire ayant été rétabli dans cette ville par l’intervention de Dieu , il fallait bien qu’il fût le plus conforme de tous au génie des Florentins ; 2° que , dans trois ans d’existence , il avait sauvé la cité des Barbares, ce que n’auraient pas fait les Médicis.

Les arguments allégués contre le gouvernement aristocratique manquent de valeur. Si la noblesse florentine a été une cause de troubles, on ne voit pas que le règne de la bourgeoisie ou de la populace ait été plus

* I/opinion de Savonarole est confirmée par ces remarquables parole.sdu mémoire sur la constitution du grand-duc Léopold, par le sénateur F. M. Gianni :

- O II faut qu’une constitution , pour être propre à régirdes hommes en société , ne soit pas l’acte arbitraire de la seule volonté des réformateurs du monde : il faut que ses dispositions soient basées sur les qualités physiques et naturelles de la nation qu’elle est destinée à gouverner, qu’elles .soient compatibles avec son caractère , bien entendu avec ce qu’il offre du commun à toutes les populations dont la nation est composée. La loi de Jésus -Christ est la seule constitution qui convienne à tous les hommes, à tous tes climats.» Trad. de M. de Potter. — Voy. 4' vol. de la vie et des mémoires de Scipion Ricci, évêque de Pistoja et Prato (aux Documents).

calme *. C’est pourtant de ce peuple qui n'a jamais su faire son bonheur ni pratiquer la justice, que Savonarole fait ici l'éloge. Il se rencontre avec Dante parlant de

L’arcisoUile iiigegno fioreotino , et cela suffît pour le laver du reproche d’avoir voulu capter par des flatteries la faveur populaire. Il dit la vérité quand il accorde aux Florentins le courage et l’intelligence , et il apporte aussitôt un juste contrepoids à la louange, en les accusant presque ouvertement d’être enclins aux dissensions et à la révolte, et d’avoir, dans leur ville , plus de méchants que de bons *. On a pu voir, au surplus , dans les sermons, tous les ciTorts du Dominicain pour réformer son peuple , et il n’était pas assez mal avisé pour espérer de réussir en le flattant.

II. Après avoir prouvé que le gouvernement qui convient le mieux à Florence est l’État populaire , Savonarole se propose de faire voir que le pire gouvernement pour cette ville est celui d’un tyran. Il procède de la même manière que dans l’autre partie : il démontre que le gouvernement d’un seul est le plus détestable de tous

< Dans les sermons, Jérôme n’en dit guère plus. Le gouvernement aristocratique ne convient pas à Florence , et s’il est plus proche du gouvernement modèle que l’Etat populaire , il l’est aussi du plus mauvais , qui est celui d’un seul , quand le chef est un scélérat.— Voy. 16e Pr«i. top. Michea, l«r juillet U96. (Ven. 1510, fe 107 vo.)

» Trattain primo, cap. .1 (éd. Riansj, p. IS.

ÉCRITS DE SAVONAROLE

quand il est mauvais. Si cette proposition est vraie , il faudra admettre que la monarchie , quand elle est le plus mauvais gouvernement, est encore plus funeste aux Florentins qu’aux autres peuples , puisqu’elle ne leur convient pas alors même qu’elle est le meilleur.

Les motifs qui font du gouvernement d’un seul , quand il est mauvais, le plus mauvais de tous, sont les suivants :

1° Le mal étant contraire au bien, le plus mauvais est l’opposé du meilleur.

2" Comme l’union fait la force et que toutes les puissances du gouvernement sont entre les mainâ d’un seul, il suit que ce gouvernement est le plus fort de tous et par conséquent le plus pernicieux , s’il n’est pas bon , sans compter que , pour différentes raisons , le tyran entraîne tous les citoyens à sa suite : « Comme les mé- » chants sont toujours plus nombreux que les bons et

• que chacun aime qui lui ressemble, tous les méchants

• hommes cherchent à s’unir à lui , surtout ceux qui

• briguent les dignités et les honneurs ; beaucoup » encore se joignent à lui par crainte , et ceux qui , sans

• être complètement pervertis, ne laissent pas de priser » les biens terrestres , mus par l’ambition ou la terreur, B lui font escorte ; les bons, enfin , n’étant pas parfaits,

• vont à sa suite par crainte et n’osent lui résister, et

• comme il ne se trouve personne ou presque personne

• de parfait , toutes les forces du gouvernement sont » concentrées entre ses mains »

' TrnUato utrondo , Mp. I fM. Riaiis), p. I*.

DU GOUVERNEMENT DE FLORENCE. 28.*i

3® Le gouvernement est d’autant plus mauvais qu'il s’éloigne davantage du bien commun ; or, celui de plusieurs s’en éloigne moins que celui d’un seul , car les richesses , les dignités demeurant entre les mains d’un assez grand nombre de personnes , ces biens , dans une certaine mesure , restent communs.

4° Les chances de duree sont plus grandes pour la tyrannie que pour l’oligarchie , parce que tous les sujets se soumettent au maître et parce qu'il est plus dilTicile de trouver un chef à lui opposer qu’il no l’est de semer la discorde dans un gouvernement à plusieurs tètes: cette durée probable le rend encore plus mauvais, puisqu'il est plus malaisé de s’en débarrasser.

Toutefois , le gouvernement de plusieurs est trèssouvent , dans la pratique, plus mauvais que celui d’un seul , parce qu’il est plus exposé aux dissensions et que le triomphe de l’un des partis amène inévitablement l’expulsion de l'autre. De plus, à la faveur des maux qui résultent de ces luttes intestines, il arrive assez ordinairement qu’un homme poussé par le vent populaire s’empare du pouvoir. C’est la plus grande de toutes les calamités , car le tyran légitime est incomparablement moins à craindre que le tyran qui a usurpé la tyrannie. Ce dernier, en effet, s’il veut régner, rencontre des obstacles , non-seulement parmi ses adversaires, mais encore parmi ses égaux; il faut donc qu’il les bannisse, qu’il les écrase, qu’il les tue; au lieu qu'un tyran légitime , n'ayant que des sujets et non des égaux, redoute moins les conspirations, et peut être

286 ÉCRITS DE SAVONARüLE.

d’autant moins cruel qu’il jouit d’une plus grande sécurité.

Les gouvernements aristocratique et populaire étant très -sujets à voir un des citoyens usurper l’autorité suprême, doivent prévenir ce danger par des lois énergiques et sévères qui frappent jusqu’à ceu.x qui s’entretiennent de la tyrannie, ou même qui y pensent, si l’on peut saisir leur pensée. C’est un très-grand péché envers Dieu que de montrer de la compassion ou de la négligence envers ces grands coupables. Par là on donne du champ à ceux qui veulent établir la tyrannie. Or, la tyrannie est la source des plus grands maux , comme l’auteur va le montrer en esquissant le portrait du tyran.

a Tyran est le nom d’un homme de mauvaise vie , du » plus détestable de tous les hommes , de celui-là sur- » tout qui , étant simple citoyen , veut régner par la vio- » lence et usurper la tyrannie. Il est plein d'orgueil, car » il cherche à s'élever au-dessus de se.s égaux , au-dessus «même de ceux qui valent mieux que lui et à qui il «devrait obéir. Il est envieux ; la gloire des autres «hommes et surtout celle de ses concitoyens l’attriste. » Il ne peut supporter qu’on adresse des éloges à tout » autre qu'à lui , et s'il lui faut subir cette humiliation, » il dissimule avec peine la rage qu’il a dans le cœur. » Il se réjouit de l'ignominie de ses semblables ; il vou- «drait les voir tous abîmés dans la honte, pour de- » meurer seul glorieux. Dévoré de fantaisies , de tris- » te.sses, de craintes , il cherche le plaisir comme remède

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»à ses tourments ; aussi le tyran est-il presque toujours » passionné pour les voluptés de la chair. Et comme , «pour se maintenir ou se procurer ce qu’il désire, il U lui faut de l’argent, il aime à l'excès les biens de «fortune; il est avare et voleur : non seulement il vole «l’Etat, c’est-à-dire le peuple tout entier, mais encore B il dépouille la commune, sanscompter ce qu'il extorque «aux particuliers, tantôt parla ruse et des voies détour- «nées, tantôt ouvertement. Ainsi, le tyran a virtuelle- «ment tous les vices du monde : l’orgueil d’abord, la «luxure, l’avarice, source de tous les maux. Puis, » ayant mis son bonheur dans le pouvoir qu’il possède, «il n’est rien qu’il ne fasse pour le conserver; et quand « il s’agit de cette grande affaire, il est prêt à commettre «tous les crimes: l’expérience nous apprend que rien B ne lui coûte pour .se maintenir. Par la pensée ou par «l’action, il commet tous les forfaits imaginables. Troi- Bsièmement, la perver.silé de son gouvernement est la «cause de tous les vices du peuple, et le tyran en est » responsable comme des siens propres. Son ame est » dépravée jusque dans les moindres replis. Il se souvient « toujours des injures et cherche à se venger; il oublie » promptement les bienfaits; ses talents ne lui servent «qu’à machiner la fraude, à consommer des perfidies; «plein de haine et de désirs coupables, il nourrit son » esprit de trompeuses et criminelles images; il est tout «entier au mal , à la concupiscence ; il ne cherche qu’à « nuire aux bommes'ou à se jouer d’eux , car à la haine «il unit le dédain. Tous ses vices lui viennent de ce

ÉCRITS DE SAVONAROLE

n qu’il s’est mis dans une condition oü il est difficile et » même impossible de se soutenir long-temps , car la «violence n’est pas de durée. C’est pourquoi, cherchant »à maintenir par la force ce qui tombe naturellement »en ruines, il a besoin d’une vigilance extraordinaire. »Le but est mauvais, les moyens doivent l’être; aussi » le tyran ne peut-il penser et faire que le mal ; et si » parfois il fait le bien , ce n’est pas pour le bien lui- » même , mais pour accroître sa réputation , se créer des B amis et s’assurer plus de stabilité. 11 est comme le ndiable, roi des orgueilleux; s’il dit la vérité, s’il «semble bien agir, c’est par excès d'orgueil et dans de «mauvaises intentions. Quand le tyran déguise sa ruse «et sa méchanceté sous les apparences de la vertu, c'est «alors qu’il est le plus à craindre; car il obéit au plus » fin , au plus fort des démons, qui prend les dehors d’un «ange de lumière pour mieux frapper son coup «. »

A ce portrait général du tyran succède le détail de ses machinations.

Premièrement, le tyran s’efforce de rendre ses sujets tout-à-fait étrangers au gouvernement, afin qu’ils ne puissent pénétrer ses plans.

Secondement , il cherche à mettre la discorde entre tous ses sujets de la capitale , de la province et des campagnes, entre ses ministres et ses conseillers, parce qu’il a meilleur marché d’une partie que du tout , et que leur division fait sa force.

* Trattalo >erondo, cap. i (cd. Riaiis), p. ii.

I)l‘ GOLVEKNEMENT DE FLORENCE. i89

Truisièmenient, il s'attache à abaisser les citoyens considérables ; il déprécie les sages et les rend ridicules pour qu’ils ne puissent faire école; il prohibe les associations , les rassemblements , pour prévenir les conspirations. Pour désunir ses sujets et les mettre à sa merci , il porte le trouble dans les ménages et dans les familles, il a des espions , hommes et femmes, prêtres et séculiers.

Il fait en sorte que le peuple soit occupé sans cesse de pourvoir à son existence, et pour cela il l’accable d’impôts. Souvent, en temps de paix et d’abondance, il lui donne des fêtes et des spectacles. Il récompense les flatteurs pour encourager la flatterie; il éloigne ceux qui disent la vérité. Il recherche la société des étrangers, dont il tâche de se faire un appui contre ses sujets qu’il regarde comme ses ennemis. Il fait en sorte de dissimuler son influence dans le gouvernement et les nouveautés qu’il y introduit. Il ambitionne le titre de conservateur du bien public. Dans les petites choses , envers les petites gens et les faibles, il fait souvent montre de clémence et affecte de les protéger. II donne en son nom toutes les faveurs, toutes les récompenses, et laisse aux magistrats l’odieux des sévérités. Il s’attache à paraître religieux, et, loin de négliger certaines pratiques extérieures du culte, il les observe avec ostentation. Il s’oppo.se à toutes les entreprises importantes descitoyens, afin de paraître seul grand au milieu d’eux. Il abaisse les principaux , puis les rétablit dans leur prc»inicr état , afin de montrer au peuple sa magnanimité, et de bien faire .sentir à ceux qu il remet en grâce leur

ÉCRITS DE SAVONARÜLE.

absolue sujétion. Il fait la guerre sans aimer la gloire, mais uniquement pour épuiser le peuple et le mieux tenir dans sa main. Avec le trésor public, il bâtit des palais qu’il décore de ses armes, il paie des cantatrices. Il marie les filles des nobles à ses créatures de la plus basse condition , pour amoindrir les uns et s’attacher de plus en plus les autres. Il ne dédaigne pas de recevoir des présents ; il excite même, par-dessous main , ses sujets à se montrer généreux envers lui ; il dépouille les veuves , les orphelins, pour arrondir ses propriétés; il promet de payer le prix des immeubles confisqués , et il en paie â peine la moitié.

Il prend parti pour les mauvais citoyens qui seraient livrés sans lui au glaive de la loi , pour s’en faire des créatures ; quelquefois cependant il care.sse les sages et les bons , pour montrer au peuple qu’il aime la vertu ; mais, au fond, il les tient constamment en suspicion. On est .son courtisan ou son ennemi , et ses satellites font, dans tous ses États, le métier d'agents provocateurs. Il abroge toutes les bonnes lois pour en faire de plus conformes à .ses desseins. Il se venge cruellement des moindres injures, pour inspirer aux autres les craintes qu’il ressent lui-même, et, fût-on au bout du monde , nul n’est assuré de vivre quand il l'a offensé.

En tout il veut être le premier; il ne craint pas, pour y réussir, d’avoir recours au mensonge et à la fraude. Pour qu’on l'ait en plus grande estime, il évite de se faire voir; il donne de rares et courtes audiences, et n’y

prononce que des paroles ambiguës; il veut qu’on l’entende par signes, car il semble rougir de vouloir le mal et de refuser le bien ; c’est pourquoi ses paroles ont une apparence d’honnétcté , mais il veut qu’on l’entende à demi mot.

« En somme , sous le tyran , il n’y a rien de stable , » parce que tout se fait selon sa volonté, qui n’est point » gouvernée par la raison , mais par la passion ; par son «orgueil , il lient sous lui tous les citoyens en suspens ; «par son avarice, il ôte toute sécurité à la richesse; par «sa luxure, il met en péril la pudeur et la chasteté des «femmes , il a des entremetteurs et des entremetteuses B qui condui.sent les épouses et les filles des citoyens «dans ses filets. Je neveux pas parler d'un vice plus «honteux encore qui est familier aux tyrans *. »

. > Traltalo seconda , cap. 2 ( éd. Rians ) , p. 21-3 1 . Cf. les sermons , passim, et en particulier le passage suivant :

O In prima il liranno eerca di giiastare il culto divino, itcrchè sa che in lui non puo avéré U maggiorc inimieo. 2» Se gli è qualchft buono uorao nella cittù che non abbi paura e dica di lui qualche cosa , sene risente , e eerca corroraperlo. K se sono predicatori , o li guaslano o li scacciono. Se confessori, quello medesimo. Se egli è qualche buono cittadino, lo infamano che non abbia grazia ncl popolo. Se e sono giovani , fanno che si danno aile la.scivle e cosi corrompano ogni cosa e le donne , e ogni cosa guaslano. Quanto al temporale, ti fai facilmente, bisogna rendere le fave a suo modo. Vorrà fare sehiavi ancora e’ magistrati. Se vuole andarc in ne.ssuno liiogo, bisogna che e tui nglioli vadino con lui c che loro ne siano per denari spesi impoveriti. Lui ti torrà la tua vigna o uliveto, e se tu non In verrai dare, ti porr.à tanta gravezza addosso che telo consumera. Vieil qua, popolo; il tiranno fa gli uomini vili e

ÉCRITS DE SAVONABOLE.

Üt»2

Après ce portrait vigoureux, Savonarole entreprend de prouver que la tyrannie est plus funeste à Florence que partout ailleurs. La vie chrétienne, dit -il, étant la source de tous les biens, c’est elle qui donne aux peuples les bons gouvernements , et voilà pourquoi les tyrans empêchent leurs sujets de vivre chrétiennement : ce serait saper les fondements du pouvoir. Or , nulle ville n’est plus disposée que Florence à vivre chrétienne; malgré la persécution, la parole de Dieu y porte des fruits abondants. Que serait-ce donc, si la contradiction des tièdes, des mauvais prêtres et des mauvais Religieux n’était un obstacle permanent à l’entière conversion de cette grande cité?

Le portrait du tyran est le morceau capital de cette seconde partie. Savonarole avait l’intention d’esquisser la figure de Laurent de Médicis , qu’on reconnaît à quelques traits particuliers; mais, emporté parle sujet , il a généralisé son modèle et fait un caractère. Si l’on ne prenait pas ainsi ces pages vigoureuses , on trouverait le Magnifique bien maltraité; mais Jérôme rappelle ces peintres qui , prenant pour idée première d’un tableau la physionomie d’une personne, la modifient à leur gré, suivant ce qu’ils trouvent dans leur mémoire ou ce que l’imagination leur suggère , et font une œuvre de fantaisie. Mais ici l’écrivain a sur l’artiste l’immense supériorité d’avoir toujours , en dehors des réalités

servi. Tu eri tanio liso .a quclla servitù chc tu non te ne sai ilisciorre. Or su, ringrazia Dio che le n’Iia liberato. » Wf Pred.sop. i Salmi , 18 octobre 1495. (Ven. 1517, f<> 103 r». )

matérielles, la ressource féconde de l’abstrait et des idées générales. Considéré comme caractère , ce tableau nous offre une foule de traits que Machiavel devait ériger un peu plus tard en règles de gouvernement ; mais le Dominicain conserve l’avantage d’avoir écrit pour exciter l'horreur de la tyrannie , au lieu que le secrétaire de la Képublique peut être accusé d’avoir voulu la servir ou la flatter.

Si l’on compare Savonarole à quelques-uns des auteurs qui ont écrit contre la tyrannie, il parait l’emporter sur Alfieri qui a trop délayé de justes observations; il a peut-être moins de vivacité, et surtout moins d’e.sprit qu’Étienne de La Boétie, mais il montre plus de profondeur. Aristote seul le surpasse , comme le modèle surpasse la copie ; car on ne peut douter que Jérôme ne se rappelât certains passages de la Politique, lorsqu’il écrivait le portrait du tyran.

« Réprimer toute supériorité qui s’élève », dit Aristote; «se défaire des gens de cœur; défendre les repas com- »muns et les associations; empêcher l’instruction et »tout ce qui tient aux lumières, c’est-à-dire prévenir »ce qui donne ordinairement courage et confiance en «soi ; interdire les écoles et les réunions qui pourraient B leur ressembler; tout faire pour que les sujets restent «inconnus les uns aux autres, parce que les relations «amènent une mutuelle confiance; bien connaître les «moindres déplacements des citoyens; les forcer, en «quelque façon , à vivre sur le seuil de leurs portes , et >: les accoutumer parce continuel esclavage à la basses.se

ÉCBITS DE SAVONAROLE.

net à la timidité d'anie ; savoir tout cc qui se dit,

B tout ce qui se fait parmi les sujets ; avoir des espions «pareils à ces femmes chargées à Syracuse de tout ob- » server; envoyer, comme Hiéron , des gens pour tout «écouter dans les sociétés, dans les réunions, parce «qu’on est moins franc quand on redoute l’espionnage ,

B et que si l'on parle tout se sait; semer la discorde et nia calomnie parmi les citoyens; mettre aux prises les « amis entre eux ; irriter le peuple contre les hautes «classes, qu’on désunit entre elles — ; appauvrir les «sujets, pour que, d’une part, la garde du tyran ne «coûte rien à entretenir, et que , de l'autre, occupés à «gagner leur vie de chaque jour, les sujets ne trouvent

«pas le temps de conspirer * »

Voilà le tyran que le philosophe nous dépeint avec son énergie et sa concision ordinaires. Savonarole s’inspira de cette page admirable. Le résumé du chapitre ne lui fut pas non plus inutile :

« En résumant les manoeuvres de la tyrannie , on peut « les classer sous trois chefs principaux qui sont le but «permanent de la tyrannie: d’abord, l’abaissement moral «des sujets, car des âmes avilies ne pensent jamais à «conspirer; en second lieu , la défiance des citoyens les « uns à l’égard des autres , car la tyrannie ne peut être n renversée qu’autant que des citoyens ont assez d’union ». pour se concerter ; aussi le tyran poursuit-il les hommes

* Aristoto, Politique, liv. à, ch. 9 (Trad. de M. Barthélemy .Sainl-Hiliiire ).

» de bieo comme les ennemis directs de sa puissance , »non pas seulement parce que ces hommes-là redoutent »tout despotisme, mais encore parce qu'ils ont con- » fiance en eux-mêmes et obtiennent la confiance des «autres, et qu'ils sont incapables de se trahir eux- » mêmes ou de trahir qui que ce suit. Enfin , le troi- » sième objet que poursuit la tyrannie , c'est l'aflaiblis- » sement et l’appauvrissement des sujets : car on n’en- »treprend guère une chose impossible, et la tyrannie «demeure, parce que le peuple n'a pas la force de la «renverser*. »

Aristote a cet avantage sur Savoiiarole, sans parler de la supériorité du génie , que ses paroles s'entendent des tyrans et non des rois; au lieu que son imitateur, en appliquant les siennes à Laurent de Médicis qui était moins qu'un roi, même d'une monarchie tempérée, laisse croire qu’il faisait par inadvertance une si grave confusion, ou qu’il poursuivait, comme Alfieri , le tyran et le roi de la même haine , et qu'entre ces deux hommes il ne voyait d'autre différence que celle qu'il y a dans la consonnance des noms

C'est saus doute parce qu'il était soutenu par Aristote que Savonarole montre dans le portrait du tyran tant

• .\ri.stole , Politique, Ht. 5, ch. 9 ( Trad. de M. Barthélemy Saint-Hilaire }.

5 « Monarchia è il dolcc nome cho la ignoranza , l’adulazionc e il timoré davano e danno a questi si fatti governi » (cVst-.à-dire la tyrannie d’un seul). — Suit toute une page pour démontrer l’inanité de cette distinction. ( Alfieri , Delta tirannide, lib. I, cap. 3.}

ÉCRITS DE SAVONAHOLF..

(le verve el de vigueur. Livré à ses propres forces, il parait moins bien inspiré. S’il a raison de soutenir, à son point de vue, (jue le gouvernement d’un seul, quand il est mauvais, est le pire de tous, il ne donne pas toujours d’excellentes raisons à l’appui de son opinion. Par«xemple, les richesses ne sont pas aussi complètement perdues entre les mains d’un seul qu’entre celles de plusieurs, car, des mains de ce possesseur unique , elles reviennent en grande partie à la nation , par un fructueux roulement. De plus , un tyran a besoin du peuple contre les nobles et des nobles contre le peuple ; il est donc intéressé à traiter également tout le monde, au lieu qu’une oligarcbie, voyant dans le peuple un rival naturel , est intéressée à l’opprimer. Enfin , il n’est pas prouvé qu’il soit plus diificile de se débarrasser d’un tyran unique que d’un pouvoir à plusieurs télés, raison qui, suivant Savonarole, doit faire préférer l’aristocratie à la tyrannie. La mort du tyran est, en effet, presque toujours le signal d’une réaction. S’il n’a pas de postérité, rien de plus facile que de réformer le gouvernement; s’il a des enfants , le temps de leur minorité est très-propre aux complots. Il faut, enfin, la guerre civile pour se défaire des cliefs d’un pouvoir oligarchique , car, ayant plusieurs têtes , on peut dire que ce pouvoir ne meurt jamais.

Au reste, lorsque Savonarole veut recommander les plus grandes rigueurs envers les criminels politiques, il est forcé de reconnaître que, dans la pratique, le gouvernement de plusieurs est souvent plus mauvais que

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celui d’un seul. On ne s’explique pas l’insistance qu’il met à soutenir ordinairement la thèse contraire. Pour prouver que l’État populaire convenait à Florence, il suiTisait de faire voir les maux qu’amènent les deux autres gouvernements, sans rechercher avec tant de sollicitude celui qui l’emporte dans le mal.

La dernière partie du raisonnement ne nous satisfait pas davantage. S’il est vrai qu’une vie chrétienne soit la base de tout bon gouvernement , cela ne saurait être une objection contre la tyrannie. Il est faux, en effet , qu’en général les rois ou les tyrans se montrent hostiles à une religion qui prêche l’obéissance. Savonarole se condamne lui-même , quand il avoue que le tyran affecte de se montrer religieux et d’observer les pratiques du culte. On accorde que de la part d’un homme si pervers que le tyran ce soit pure hypocrisie , et qu’il tente d’avilir la religion ; il n’en est pas moins vrai que se conformer à la religion extérieure n’est pas le moyen d'en détourner le peuple.

Dans le détail des biens que la vie chrétienne donne aux nations , on peut voir quelques-unes des idées politiques de Savonarole. Sans parler de la protection divine, des fruits de la prière, des conseils salutaires que les ministres de Dieu peuvent donner à ceux qui exercent le pouvoir, de l’union qui doit régner entre tous les chrétiens et qui est la source de toute force et de toute vertu , on voit que le réformateur ne voulait pas que les peuples vécussent dans une pauvreté Spartiate. Il voulait des richesses pour faire l’ornement de

ÉCRITS DE SAVONAROLE

la nation et pour nourrir les indigents aux frais du public. 11 demandait que l’armée fût réduite, et même que les arts et les sciences fussent cultivés de manière à piquer d’émulation les peuples voisins.

On trouvera peut-être qu’il y a quelque contradiction entre les théories et les actes de Savonarole, et que le meilleur moyen de faire cultiver les arts n’est pas d’en brûler les chefs-d’œuvre. L’histoire nous fournit trop d’exemples d’une pareille inconséquence pour qu’il y eût lieu de s’en étonner, si la théorie libérale avait précédé la pratique intolérante; mais c’est tout le contraire, et voilà ce qu’il y a de plus singulier dans la conduite d’un homme qui n’entendait pas faire amende honorable, et qui ne s’inquiétait guère de condamner implicitement ce qu’il avait fait.

111. Dans la troisième partie de cet ouvrage, l’auteur entreprend l’apologie du gouvernement populaire , tel qu’il l’a institué. Il donne d'abord une idée générale de ce gouvernement et de ses principales lois. Il expose ensuite les moyens de le conserver et de l’améliorer. Enfin , pour se conformer à la doctrine catholique qui place toujours la récompense à la suite du devoir accompli , il peint la félicité de celui qui gouverne bien, et les misères du tyran et de ses fauteurs.

Comme la tyrannie s’établit souvent par la violence et les armes , on ne saurait indiquer les moyens de s’opposer à l’usurpation. Savonarole compte montrer seulement les institutions qui peuvent empêcher un

citoyen d’usurper par la ruse et avec l’aide de ses amis.

Quelques personnes pourraient croire que d’extrêmes richesses sont, pour ainsi dire, le marchepied du pouvoir, et qu’il faut par conséquent dépouiller les riches. Savonarole proteste contre cette spoliation injuste et impolitique. Il ajoute et il prouve que de grands biens ne font pas les tyrans , parce qu’ils ne sont jamais assez considérables pour qu’on en puisse acheter tout un peuple. Nul, dit-il encore, ne consentirait, pour une part infiniment petite de butin, à aliéner sa liberté. Enfin, l’opposition des autres citoyens riches serait un obstacle insurmontable. Ce sont les dignités et les pouvoirs accumulés sur la tète d’un seul qui font les tyrans. On se soumet volontiers à celui qui a le droit de distribuer les honneurs, et on lui facilite ainsi l’accès de la tyrannie. Ce droit appartient-il à plusieurs? L’un des oligarques devient le maître après une guerre civile.

Le point capital d’une réforme politique est donc de remettre au peuple tout entier le droit de conférer les charges et les honneurs; mais, comme il est impossible de l'assembler tous les jours , il faut déléguer des citoyens qui exercent en son nom cette autorité. Ils doivent être en assez grand nombre pour que la corruption , les influences de famille ou d’amitié ne puissent rien sur eux. Les élus doivent être pris eu dehors de la populace , dont l’entrée au Grand-Conseil serait une cause de dissensions et de désordres.

C'e Conseil, une fois constitué, est le maître, et la

ÉCRITS DE SAVO.NAROLE.

réforme est faite. Il ne s’agit plus que d’assurer l’existence de ce souverain et de restreindre son autorité dans de justes limites. Premièrement , afin d’obtenir quelque assiduité de ceux qui en font partie , on les frappe , pour toute absence non justifiée , d’une amende considérable, plus forte encore à la récidive. La peine d'une troisième absence est l’exclusion du Grand -Conseil , c’est-à-dire la privation des droits civiques. On fait ensuite les autres luis ou règlements indiqués par l’expérience , pour assurer la durée de ce Conseil , fondement de l’État populaire.

Secondement, pour empêcher que ce grand corps n’usurpc la tyrannie, il faut en exclure soigneusement tous les mauvais citoyens , et punir avec une sévérité extraordinaire les intelligences secrètes et les brigues.

Troisièmement, pour ne pas rendre aux citoyen.s l’exercice de leurs droits et de leurs devoirs politiques onéreux et fatigant , il faut que le Grand-Conseil ne s’assemble pas trop souvent et ne traite que les grandes affaires, laissant aux magistrats nommés par lui le soin d’expédier les petites. Il faudra donc choisir le jour et l’heure qui conviennent- le mieux à tous; il faudra pourvoir à ce que les citoyens s’entretiennent et s’éclairent, dans des réunions préparatoires, sur ce qui doit faire l’objet de leur prochaine délibération ; il faudra, enfin, veillera ce que les élections ne causent pas une grande perte de temps , et par eonséquent trouver une manière de voter sûre et rapide tout ensemble.

Les Florentins doivent croire , s’ils veulent être bons

citoyens , que le gouvernement civil leur a été donné par le Tout-Puissant, comme c’est la vérité. Malgré une si haute origine, il est encore imparfait : Dieu veut que nous le perfectionnions nous-mêmes avec son assistance. Pour opérer cette œuvre à laquelle il nous convie, il faut :

1" La crainte de Dieu , de qui tout gouvernement procède ;

L'amour du bien public, pour lequel les magistrats en charge doivent laisser de côté tout soin de famille et de fortune: grande qualité civique dont les Romains furent doués , et que Dieu récompensa par l’empire du monde, ne pouvant donner à ces païens la vie éternelle;

3" L’amour des citoyens entre eux : il faut mettre fin à toutes les querelles des temps passés ;

4" L’observation rigoureuse de la justice : il faut châtier les mauvais citoyens pour assurer le triomphe et la domination des bons.

A ces conditions. Dieu rendra parfait le gouvernement populaire ; mais si les Florentins ne veulent pas les remplir, il déchaînera de nouveau contre eux sa colère et ses fléaux.

Or, qui ne voudrait mériter le bonheur réservé aux bons citoyens? lis jouiront sur la terre des biens temporels , et, dans l’autre monde, de la vie éternelle. Alfranchis de la tyrannie, ils vivront au sein de la vraie liberté, qui est plus précieuse que l’or et l’argent :

Non bene pro toto libertas venditur auro.

Ils pourront diriger en paix leur maison , se livrer au commerce, à la culture de leurs champs. Quand Dieu

ECRITS DE SAVONAROLE

multipliera sur leur tête les richesses et les honneurs, ils n’auront pas à craindre de se les voir enlevés. Ils pourront aller où ils voudront sans en demander la permission, marier leurs fils et leurs filles, choisir leurs amis, vivre dans la vertu et dans l'étude, faire, en un mot , tout ce qui leur plaira.

Leur félicité spirituelle ne sera pas moindre, car personne ne les empêchera de vivre chrétiennement. Étant libres , ils ne seront pas contraints à se parjurer devant les magistrats ; ils ne seront plus réduits à signer, par misère, d’iniques contrats ; les pasteurs pourront régir leur pieux troupeau ; Dieu multipliera les bons prêtres et les bons Religieux ; enfin , la ville sera vraiment un paradis terrestre.

Le paradis céle.ste sera aussi, dans l’autre vie, le partage de tous les bons citoyens ; car Dieu a une prédilection marquée pour ceux qui gouvernent bien les empires et qui n’usent du pouvoir que pour la plus grande utilité de l’ame et du corps. Cette prédilection est facile à comprendre : Dieu préfère celles de ses créatures qui lui ressemblent le plus; or, le gouvernant lui est plus semblable que le gouverné ; le peuple florentin qui , à l’exception de la populace*, compose le souverain, c’est-à-dire le Grand-Conseil, aura donc la plus large part dans les récompenses divines.

■ On remarque sans doute qu'il est impossible que dans une ville de près de quatre cent mille âmes , où l’on ne daigna jamais admettre plus de deux mille citoyens aux droits civiques, tout le reste fût de la populace.

Le tyran , au contraire , est malheureux dans ce monde et dans l’autre. Il est privé ici-bas des biens terrestres et spirituels : la crainte l’empêche de jouir de ses richesses; la servitude qu’il veut imposer aux autres, il la subit lui-même tout le premier. N’ayant pas d’égaux , il ne connaît pas l’amitié ; le mal qu’il fait lui attire la haine de ses sujets et le prive de toute gloire , de tout honneur. Privé de la grâce et de la connaissance de Dieu, entouré de scélérats qui lui font commettre toute sorte de fautes et de crimes, il ignore le bonheur spirituel qu’il est permis à l’homme de goûter sur la terre. Il est, en outre, condamné à un malheur éternel, parce qu’il est presque toujours incorrigible , à cause de l’habitude qu’il a prise du mal, et parce qu’il serait obligé à tant de restitutions et de réparations, qu’il ne veut pas les faire pour ne pas rester « tout nu en chemise, d Enfin, les flatteurs qui le louent de tous ses crimes, et les mauvais prêtres qui lui donnent l’absolution, le poussent à l’envi vers l’abime de l’enfer, où une punition lui est réservée plus terrible qu’aux autres hommes.

Il enveloppe dans son malheur tous ses adhérents, qui copient ses vices et participent à ses crimes. Ceux-là mêmes qui , sans être tyrans ou sans vouloir la tyrannie , sont mécontents de l’État populaire, ne peuvent éviter que tous les mauvais citoyens se rattachent à eux. Aussi , dans une telle compagnie, deviennent-ils bientôt mauvais eux-mêmes , et l’enfer est leur partage dans ce monde et dans l’autre.

Les citoyens doivent donc s’attacher à maintenir le gouvernement populaire , et à le rendre parfait pour la gloire de Dieu et le salut de leurs âmes.

Ce tableau des félicités promises aux bons citoyens , et des rigueurs qui frapperont les méchants, rappelle trop le prédicateur pour que nous nous y arrêtions ici. Nous passerons même sous silence les conditions auxquelles Savonarole annonce que le gouvernement populaire pourra devenir parfait. Elles sont générales et trop vagues. Une seule , la bonne et stricte administration de la justice, semble indiquer une idée politiqu^ en rapport avec la plus pressante affaire de ce temps-là. Malheureusement, notre auteur ne voulait parler que d’une punition sévère contre ceux qui attaquaient par leurs actes ou leurs discours le gouvernement établi.

Le principe sur lequel repose tout son système est que le meilleur gouvernement sera celui qui préservera le mieux Florence de la tyrannie, et que, pour cela, il ne faut pas laisser à un seul ou à un petit nombre le droit de conférer les dignités et les emplois. 11 n’y a que peu de chose à reprendre dans ce point de départ : Savonarole méconnaît l’influence des richesses pour établir ou asseoir la tyrannie, non pas tant par les largesses qu’on fait que par celles qu’on laisse espérer. Mais si la base est à peu près inattaquable , l'édifice est loin de l’être. Sans doute, le gouvernement de Florence fut une démocratie; mais on commit une grande imprudence en refusant l’exercice de ses droits politiques au peuple presque tout entier. On ne remédie

à rien en le flétrissant du nom de populace : il n'en est pas moins prètoux émeutes et aux révolutions. Il faut donc lui faire sa part, si petite qu’elle soit. Or, il ne l'eut pas dans le Grand-Conseil. Cette assemblée n’était pas une représentation des différentes classes de la société , nommée par ces classes mêmes, mais une classe tout entière appelée à gouverner directement , et ne comptant pour rien tout ce qui n’était pas elle.

I.e tort de Savonarole n’est pas d’avoir commis cette faute, puisqu’elle était fort ancienne , mais de ne l’avoir pas réparée. Il l’aggrava même sans le vouloir. Avant 1 49i , la suprématie incontestée des Prieurs était une garantie pour les déshérités; au lieu qu’avec la souveraineté du Grand-Conseil , ils furent à la merci de leurs rivaux, dans une assemblée oii ils n’étaient ni admis, ni même représentés.

Nous avons dit plus au long, en parlant de la révolution florentine et du gouvernement établi par Savonarole, ce qu’il fallait penser d’une si importante réforme politique, et en particulier du Grand-Conseil, qui en est le point capital. Il nous reste a dire ici que les idées de Savonarole sur ce sujet se trouvent résumées dans le discours prononcé en 1 494 par Pagolantonio Soderini en faveur du gouvernement populaire, ou plutôt dans celui que Guichardin nous rapporte sous son nom. il est certain que cet orateur avait puisé ses inspirations auprès du célèbre Dominicain. Aussi pourrait-on s’étonner qu’après quatre ans d’expérience, Jérôme ne proposât aucune correction. Mais il faut se T. II. 20

ÉCRITS DE SAVON AROLE

rappeler qu’il composa l’ouvrage dont on vient de lire l’analyse, pour défendre les institutions qu’il avait données aux Florentins. Ce n’était pas le moment de réformer quelques imperfections, quand tant d’ennemis battaient en brèche l’édifice pour le renverser. Peutêtre cependant est-il juste de reconnaître que l’obstination bien connue de Savonarole ne fut pas étrangère à cette persistance.

Malgré les erreurs que contient le Traité sur le (jouvernement, il n’est pas indigne de notre auteur. On n’y peut méconnaître une certaine profondeur d’observation , un plan net et vivement conçu , une grande verve , et un style plus châtié que dans la plupart des autres ouvrages que Savonarole écrivit en italien. L’époque où il parut nous prouve qu’il fut l’œuvre de quelques jours. Le temps , comme l’a dit le poète , ne fait rien à l’affaire. Cependant, H convient peut-être de rejeter les incohérences sur la précipitation et sur les graves préoccupations auxquelles Savonarole était alors en proie, et il est juste, sans aucun doute, de lui faire honneur des qualités d’un livre où il sut être à la fois politique sérieux et pamphlétaire éloquent.

DK LA l’HILüSüPFIIK NATURELLE.

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