I. PhllAMphle
1* ABRÉGÉ DE lA PHILOSOPHIE NATURELLE.
(Cvinpcndiitm Mliu* )>Ai7oti>pAio' (am «Mluralif q«aM
Comme plus d’un moine du moyen-âge , el surtout à l'exemple de saint Thomas d'Aquin , Savonarole voulut faire sa Somme, et toucher, suivant l'usage, à toutes les connaissances humaines. Mais pres.sé par le temps , trop court pour les nombreuses occupations de sa vie active, il ne donna qu'un médiocre développement à ses ouvrages ascétiques et philosophiques, et il resta au-dessous de scs devanciers par le but et par l'exécution. I.oin d’entrer dans les détails, il se borne à résumer, car il ne veut pas faire avancer la science , mais seulement la rendre utile et abordable aux chrétiens même les plus affairés. C’est pourquoi il n’écrivit guère de livres ascétiques que pour répondre à de pressantes sollicitations , et pour résoudre les doutes que quelques fidèles éprouvaient dans la pratique de la vie chrétienne. On-'i'il i* traités philosophiques, il les
ÉCRITS DE SAVONAROLE
intitule modestement Compendium, et ce titre en fait connaître la nature. S’ils embrassent, suivant les habitudes synthétiques du moyen-âge, tout l’ensemble des connaissances philosophiques, ils ne sont qu'un résumé des opinions qui avaient cours dans ce temps-là, et ils furent principalement rédigés pour l’instruction des Religieux de Saint-Marc , qui n’avaient pas le loisir d’étudier les auteurs scolastiques.
Ces écrits sont donc , pour ainsi dire , des catéchismes .sans prétention. L’auteur n’y met rien du sien. Loin de chercher l’éclat, il supprime tous les développements , et se borne à grouper les principaux points sous une foule de titres et de sous-titres, presque aussi longs que les explications auxquels ils donnent lieu. Il serait donc injuste de demander à de pareils traités de la couleur dans le langage et de l’énergie dans la pensée; mais on serait en droit d’attendre une clarté que le nombre des divisions et la brièveté de l’exposition rendent trop peu sensible. Frappé de ce défaut, l’éditeur de lo34 a cru devoir faire suivre chaque chapitre de développements {postilla) destinés à éclaircir et à coordonner les démonstrations sommaires de Savonarole*. Néanmoins, ces abrégés répondirent sans doute à quelque nécessité du temps : iis parurent si substantiels, qu'il suffisait, disait-on , de les lire pour
• Ce qui n’empêche pas l'éditeur d’écrire ces paroles dans l’avertissement : a Opus in quo cum brevissime , tum clarissime cuncta fere quæ ad vitam et philosophiam speclant naluralem simul ac moralem preecepta traduntur. » Ven., éd. de 1534.
devenir savant. En tète du Compendium iolius philosophiœ, on lit cet ambitieux distique :
Qui cupil alla vo^ûv abstrusâque dogmata nosse,
Hune legal , hoc uno codice doclus eril.
Cet ouvrage, composé de quinze livres, forme un assez gros volume. 11 traite de l’être , considéré d’abord en général , puis par rapport à ses parties , et des noms différents sous lesquels on désigne les causes , les substances et les propriétés. Après la science universelle de l’être viennent les sciences particulières sur les diverses espèces d'être. On les distingue en sciences naturelles et sciences spéciales. L’auteur commence par les premières. Il examine d’abord les éléments de la connaissance , puis des principes qui nous conduisent à la connaissance du sujet, après quoi vient l’élude du sujet lui-même, considéré dans le principal fait de son existence , à savoir le mouvement et tout ce qui s’y rapporte, c’est-à-dire l’infini, le lieu et le temps.
Après avoir traité du mouvement en général , Savonarole l’envisage par rapport à scs parties, qui sont subjectives ou quantitatives. Les premières nous font considérer le mouvement par rapport à sa division , à son unité, à sa contrariété; les autres en tant que fini et infini. On observe ensuite l’ordre de ses parties et la comparaison des différents mouvements entre eux.
De là , l’auteur, prenant le mouvement sous un autre point de vue, entreprend de le déterminer par comparaison avec les moteurs et les mobiles, et particulièrement avec le premier moteur et le premier mobile. En
ÉCRITS DK SAVONAROLE.
d’autres termes , après avoir traité de l’être mobile en général, il l’étudie en particulier; et, comme en tout genre il y a un principe, il part du premier mobile , du premier mouvement et du premier moteur.
Savonarole s’occupe donc ici : 1" de ce qui met en mouvement les êtres mobiles; 2“ de l’être qif' ''meut lui-même par sa force propre , et non parce que . 'lacune de ses parties possède le mouvement ; 3“ il prouve qu’il y a un premier moteur immobile ; 4“ voulant examiner ce qu’est le premier mouvement, il doit rechercher au préalable s’il est éternel ou s’il a eu un principe, et il déclare que le mouvement circulaire peut seul être continu ; 3“ il étudie les propriétés du premier moteur, qui sont l’immobilité, la perpétuité , l’infinité , l’immatérialité et l’unité.
Puis, appliquant ce qui vient d’être dit sur le mouvement à des sujets particuliers , il l'étudie dans le monde , dont les parties principales sont les corps célestes et les quatre éléments. Ses observations sur la manière dont les corps se comportent par rapport au mouvement, le conduisent à conclure que l’univers est parfait, que le ciel est perpétuel, ingénérable, incorruptible, sphérique , tandis qu’au contraire les éléments sont générables, altérables , etc.
Mais jusqu’ici on n’a envisagé que les êtres qui se meuvent par position : il faut voir maintenant comment ils se meuvent par la vertu d’autres mouvements , et en particulier par génération et corruption ; ce qui amène l’auteur à considérer ces deux principes de mouvement
d'abord en général , puis par rapport au mélange qui provient de la génération et de la corruption de.s corps simples , puis cette génération et cette corruption en elles-mêmes, enfin les causes d’où elles découlent.
Parvenu à ce point, Savonarole abandonne les hauteurs science métaphysique pour entrer dans l’explicati i; particulière des phénomènes qui se produisent dans 1 air, par l'évaporation de l'eau et de la terre , et enfin dans la terre même , toujours par voie de génération et de corruption. En d’autres termes , après avoir traité en général de la transfiguration et des modifications des éléments, il en traite en particulier.
Si, dans l’ensemble de son exposition, comme dans les termes dont il se sert , Savonarole est visiblement le disciple de la scolastique, il l’est bien davantage encore dans l’explication qu’il donne des principaux phénomènes naturels. Par exemple, la grêle n’a de funestes effets que parce que beau gelée que les grêlons produisent, rend, en se liquéfiant, la terre stérile'. Le tonnerre résulte de la compression trop forte d’un air sec enveloppé dans un air humide , qui , par ce motif, s’enflamme et se fait jour avec fracas*. Enfin , si
' a ProptLT frigus qu(xl esl qiialitas niortiticativa , iiam uxlingiiil caliduoi naturalc in fruclibus et plantis, et liquclacta in terrani, reddit ipsani slcrilein.» Comp. lot. philos., Mb. 8, f» 7.'i.
1 U Quia vapor siccus ascendit comprehensus in vapore humido , et quando vapor humidus pervenit ad locuni frigiduin , roniprimitur, et in eo quasi in ventre vapor siccus agitatur velieineiitcr et propter hoc inflammatiir et quærit exitiis tumiiltiiando. » Comp. lot. philos., Mb. 8, f» 79.
la mer est salée , c est que de son sein s'élève une vapeur d’eau que vient remplacer une vapeur terrestre, laquelle se mêle aux eaux et les rend salées. Quant à l’amertume , elle provient de ce que l’eau de la mer ne se renouvelle pas, comme celle des fleuves, dans les flancs de la terre , et qu’elle est continuellement chauflée *.
Si bizarres que soient ces explications , on serait tout disposé à ne pas les trouver, comme hypothèses , plus absurdes que beaucoup d’autres du même temps; mais on ne comprend pas que, même alors, elles pussent être introduites dans un ouvrage d'où il semble que toute donnée aurait dù être bannie, tant qu’elle n’ofîrait pas les caractères de la certitude scientifique.
Après avoir étudié les pierres , les métaux , les minéraux , et parcouru ainsi la série des êtres inanimés, Savonarole aborde celle des êtres animés, et, commençant par les végétaux , il examine l’ame en général , c’est-à-dire le principe commun à tous les êtres animés, puis l'ame végétative, puis enfin les végétaux, dont il fait l’énumération.
U revient ensuite à l’ame , forme substantielle , principe de vie. Il la distingue, selon les êtres qu'elle anime,
' a Quia ab eo ( ab mari ) elevalur humor aquuus per influxus cœle.slcs, et in co reiuaiiet vapor terreus dilTusus per aquas, ex quarum frigidiUite cxpellitur ad ip.sum caliditas quæ iirit partes ejus , et .sic convertunlur in salsedinem et salsant aquam. Non mare habet eamdeni originein quain habent flumina et fontes, et aliquando propter nimiani adustionem Ut va|xir quasi cinis , et tune saper est ainarissimus. w Tomp. tôt. philos., lib. 8, f»76,
eu quatre espèces qu’il appelle végétative , sensitive, sensitive et appétitive , iutellective. Ayant traité de la première à propos des végétaux , il lui reste à parler des trois autres, ce qu'il fait en examinant :
1° Les sens, leur nécessité, leur vertu, leur objet, leurs espèces. C’est l’aine sensitive considérée sous le point de vue de la connaissance , et qu’il faut considérer ensuite sous le rapport des appétits et des passions. Savonarole hasarde une des mille classifications qu’on eu peut donner.
2° De l’ame sensitive et appétitive, c’est-à-dire des animaux. Savonarole examine le principe de leurs mouvements en général , et celui du cœur en particulier.
3° Il passe ensuite à l’intellect et à l’ame intellective, c’est-à-dire à l’homme , et il établit que cette ame se manifeste par les puissances intellectuelles (mémoire, raison raisonnante, raison naturelle, ou compréhension des premiers principes , etc. ) , et par les actes qui procèdent de ces puissances (actes corporels ou connaissance par l’ame des objets extérieurs, et actes spirituels ou connaissance de l’ame par elle-même). Il explique ces deux manifestations de l'ame intellectuelle, puis son essence immatérielle , subsistante , simple , incorruptible, quoique incomplète en tant qu'humaine. Il donne enfin sa solution , ou plutôt celle de ses maîtres , touchant l'union de famé et du corps, et touchant l’origine de l ame qui n’est point une émanation , mais une création de Dieu, non antérieure à l’existence du corps.
Ce long traité se termine par un chapitre sur la
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volonté. Savonarole l'envisage dans son essence, qui est de ne pouvoir être forcée, d'être une, et de n'ètre liée à aucun organe corporel , quoiqu'elle .soit inférieure à l'intelligence. H l'étudie enfin dans ses actes, qui sont le désir et les passions (amour, haine, concupiscence, etc.).
C'est ainsi , sans aucune conclusion générale , que se termine cet ouvrage. Il n'ofTre d'autre intérêt que de donner une idée des connaissances philosophiques de Savonarole. D'un tel abrégé il ne peut rien rester qu’un titre et quelques fragments, curieux comme détails; il ne répond même pas complètement à son titre. Le lecteur s’attend à un tableau général des sciences métaphysiques et morales, et il ne trouve que des considérations métaphysiques dans le goût de l’École : la philosophie morale n’est pas même abordée dans ce traité. Il y a lieu de penser tjue les éditeurs sont seuls responsables de ce défaut apparent. Frappés du rapport que les divers résumés scientifiques de Savonarole avaient entre eux, ils jugèrent convenable de les réunir tous dans un même volume , et c’est sans doute par inadvertance qu’ils ont mis en tête du premier ces mots : tam naturalis quam moratis, qui trompent le lecteur. L’intention de l’auteur était de faire, de la philosophie naturelle et de la philosophie morale, deux traités bien distincts : la division de l'un et de l’autre en chapitres ne laisse aucune incertitude à cet égard.
2‘ ABIIÉGÉ UE LA HIILOSUPIIIE «ORALE.
Il ne faut pas s'atteiulre à trouver, dans les dix livres dont cet ouvrage se compose, toutes les considérations élevées que le mot de morale éveille dans nos âmes, et qui nous disposent à l’accomplissement des plus difficiles devoirs. Savonarole ne voit guère dans la philosophie morale qu’une science positive , sujette aux classifications comme la métaphysique et la logique , et c’est sur le plan du précédent ouvrage qu’il écrit celui-ci. Toutefois, rencontrant, à la fin, des idées qui étaient le sujet de ses réflexions journalières , il traite avec supériorité du gouvernement des États. Cette partie a de l’intérêt et surtout de l’importance. Le Compendium philosophiœ moralis n'étant pas un ouvrage de circonstance, on y peut voir la véritable pen.sée de l'auteur sur ces graves matières.
Il commence par poser le principe de la morale, qui est la fin en vue de laquelle l’homme fait toutes ses actions. Â lui seul , parmi les êtres revêtus d’un corps , il est donné d’agir en vue d’une fin , et cette fin est la plus noble, la plus élevée qu’on puisse trouver, puisqu’elle ne consiste pas dans les biens de fortune , ni dans ceux du corps, ni même dans ceux de l’urne, mais en Dieu seul. La béatitude est donc une opération parfaite de l’homme, et par conséquent l acté de
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l'intelligence, et non üe la volonté, ce qui résulte de l’ouvrage précédent. Elle comporte la délectation , la compréhension , la rectitude de la volonté , la perfection du corps. Pour y atteindre, l’homme n’a besoin d'aucun secours extérieur : elle est à sa portée.
L’auteur passe ensuite aux acAons faites en vue de cette fin. Elles sont humaines en tant que volontaires; il y a donc lieu de les examiner en tant que volontaires et involontaires , en tant que permises par la volonté ou commandées par la raison. La volonté impliquant le libre arbitre , les actions peuvent être bonnes ou mauvaises ; il faut donc les étudier par rapport aux causes qui les produisent. Il y en a de deux sortes : les principales et les accessoires , c'est-à-dire d’une part l’objet et la fin , de l’autre les circonstances. En descendant du général au particulier, on verra que les actes intérieurs ont deux causes prochaines , l’objet et la raison , et une cause éloignée, la volonté divine, tandis que les actes extérieurs sont particulièrement sujets aux circonstances.
Les principes extérieurs de nos actions ne rentrant pas dans le plan d'un traité de morale , Jérôme les néglige , pour ne s’occuper que des principes intérieurs, c'est-à-dire de nos manières d’être. Il les examine quant à la substance : elles sont nécessaires ; les principales se rapportent à l ame, les secondaires au corps; il étudie les causes qui les produisent , celles qui les développent, celles qui les corrompent.
Des manières d’être en général , il descend aux ina-
nières d’être en particulier, et la première qui fixe son attention est la vertu. Il distingue les vertus morales des vertus intellectuelles ; il en désigne la cause qui est la nature ou l’habitude ; puis, après en avoir caractérisé les trois propriétés , qui sont de résider dans le juste milieu, d’avoir un certain rapport entre elles, et de pouvoir être égales ou inégales, il compare les vertus morales entre elles , et conclut en disant que la justice est la plus belle parmi les vertus morales, comme la sagesse parmi les vertus intellectuelles.
Laissant de côté ces dernières , qui n’appartiennent pas à son sujet, Savonarole nous fait entrer dans le détail des vertus morales, la prudence, la justice, la tempérance, qu’il examine relativement à leur essence, à leur objet , à leurs parties , c’est-à-dire aux autres vertus qu’elles impliquent. Nous n’entrerons pas dans ces détails peu nouveaux et peu intéressants , bien qu’ils remplissent trois livres de ce traité. Nous ne nous arrêterons qu’à une quatrième et à une cinquième vertu par lesquelles l’auteur couronne son édifice moral ; la vertu économique et la vertu politique.
Par économique , l’auteur entend , suivant le sens du mot , le gouvernement de la maison , qui doit venir après le gouvernement de soi-même. Elle est le fondement et la racine d’où prend naissance la société de la maison, dont l’homme, qui est un animai sociable, ne saurait se passer. Or, la maison peut être considérée comme formant trois combinaisons , trois groupes , dont l’homme est toujours le centre : le mari et la
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femme, le maître et les esclaves ' , le père et les enfants. L’homme est clone, sans aucun doute, le chef de la communauté domestique ; c'est à lui qu’il appartient de commander. I^lais pour que le commandement soit légitime, honnête, utile, il faut que celui qui l’exerce soit vertueux , et qu'il sache modifier ses ordres suivant la personne à qui il les donne; car il est clair qu’il ne doit pas commander à sa femme comme à ses enfants , et à ceux-ci comme à ses serviteurs.
Après avoir dit brièvement ce que doivent être les sujets dans ce petit royaume, Savonarole s’étend plus au long sur les devoirs respectifs du mari et de l’épouse, qu’il appelle le sous-chef, le chef en second. Le mari doit à sa femme fidélité par rapport au lit conjugal , il doit lui fournir les choses nécessaires et pourvoir à l’entretien de la famille; de son côté, la femme doit craindre, honorer son mari , et lui obéir. Enfin, la maison étant constituée , l’auteur donne quelques règles pour
* Sous ce nom, il faut comprendre en pénéral tous le.s serviteurs. Ce(x;ndant, malgré l’abolition de l’esclavage par le christianisme, Savonarole l’admet encore, restreint aux pri.sonniers de guerre :
« Servitus a legihus introducta est justa. Secundum quid ? Secundum leges cnim consliluitur quod capli in bello servi sint capientiuin; hoc autem non est justum secundum suam naturain, quia potest contingere sapientem a siulto capi. Est autem Justum ex coramodo boni communis cui expedit ut hoiniiies fortiter pugnent , aliter perversi homines multiplicarentur; ut ergo fortius pugnent constituitur, ut si qui cupiunt aliquos, eis pro servis utantur. L'iide etiani sapientes debent banc legem servare, et service eis a quibus capiunlur, quia bonum commune non est infringendum propter bonum propriuui. «Tomp. p/iiloa. mornlii.Wh. lu, fi> ■>! 3 (Ven. l.'iSl).
la faire marcher convenablement. Il faut que la volonté du maître se fasse sentir; il faut des propriétés, du capital , de l’économie.
De la famille, Savonarole passe à la cité , qui n’est qu’une grande famille, et il envisage son sujet à un triple point de vue : ce que c’est que la cité ; quels sont ceux qui doivent lui commander ; ce que doit être la royauté, ce que doit être le roi.
1® La cité est une communauté composée de citoyens différents entre eux par l’intelligence, l’instruction , la moralité, les fonctions. Son existence est soumise à deux sortes de conditions : les unes matérielles , qui sont le lieu et les nécessités de la vie ; les autres formelles , qui sont l’unité et la perfection.
2® Il est nécessaire que la cité ait des chefs , et les meilleurs citoyens doivent être seuls appelés à remplir de si hautes fonctions. Toutefois, les formes de gouvernement sont différentes suivant les nations , et il ne peut y avoir à cet égard de règle absolue ; mais l’esprit d’indépendance et de liberté ne doit pas renverser toute autorité, car la domination de l’homme sur l’homme est de droit naturel :
« La nature a établi la domination de l’homme sur nies brutes et les autres créatures corporelles, parce » qu’un être imparfait est toujours soumis à un être «plus parfait, et que Dieu gouverne les inférieurs par nies supérieurs. Or, l’homme a une prudence véri- » table et raisonnée ; il est quelque chose de supérieur » et d’achevé , par rapport aux autres animaux , qui
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» n’ont tous qu'une très-faible part He prudence : le »vœu de la nature est donc évidemment qu’il leur com- » mande. Mais , comme il y a des hommes plus prudents » et d'autres moins prudents , il faut reconnaître que «l’autorité de riiomme sur l’homme est naturelle pour «tout ce qui touche à la délibération et à la direction ; « pour ce qui est de la servitude forcée , comme sous « le gouvernement despotique , cela provient plutôt «d’une loi que de la nature *. »
Il est donc reconnu qu’il faut des chefs. Mais quel en doit être le nombre, et dans quelle mesure doit-on leur concéder l’autorité? Le gouvernement d’un seul est préférable à tous les autres, parce qu’il est à l'image de celui de Dieu , qui régit le monde n lui seul , et parce que , la société étant une grande famille faite à l’image de la famille naturelle, il convient que le gouvernement de la société politique soit semblable à celui de la famille. Toutefois , il ne faut pas se dissimuler que ce gouvernement, lorsqu’il est mauvais, est le plus mauvais de tous , et ce serait peut-être une raison de l’éviter ; mais il est sage assez souvent de le rechercher, et particulièrement lorsqu’on est menacé de la tyrannie , car la tyrannie sort plus facilement du gouvernement de plusieurs que de celui d’un seul :
« Le gouvernement de plusieurs se change plus faci- « lement en tyrannie, parce que plus ceux qui gouver- » nent sont nombreux , plus il y a de chances de trouver
• Comp. philot. tnora/it, lib. 10, f» î?3.
B parmi eux quelqu’un qui s’écarte de la justice. Un «pouvoir à plusieurs têtes produit plus facilement des «dissensions parmi le peuple, parce qu’il suffît qu’un « seul dévie , pour corrompre une partie du peuple et «lui enlever le bienfait de la paix; au lieu qu’un chef « unique ne rompt pas si vite l’union et la paix ; il n n’ose pas si promptement opprimer les citoyens , quoi- » qu’il soit vrai de dire que, dans le cas où il viendrait » à les opprimer, ce gouvernement est le pire de tous. «De plus, comme il est facile de trouver parmi plusieurs » un homme corrompu , si cet homme parvient à sur- » passer les autres et à usurper le pouvoir, il deviendra «un détestable tyran. Nous en avons un exemple dans «la république romaine, où ceux qui surpassaient les «autres citoyens sont devenus d’odieux tyrans qui por- » taient partout le carnage. Toutes les fois donc qu'il y «a lieu de craindre la tyrannie, il faut préférer le gou- « vernement d’un seul à celui de plusieurs *. »
Il est d’ailleurs plus facile au peuple de veiller à ce qu'un chef unique n'usurpe pas la tyrannie, et c’est là un des principaux devoirs du citoyen. Si l’évènement ne répond pas à son attente; si, malgré l’opposition qu’il rencontre, le roi se fait tyran , il faut procéder contre lui par voie d’autorité publique ; mais il faut le supporter, plutôt que d'avoir recours à l’assassinat pour s'en délivrer :
« De même qu’il n’appartient à aucune personne
‘ Comj). phitot. morali*, Mb. 10, f» îîs.
ÉCRITS DE SAVONAROLE
«privée de tuer un homme et de se faire justice à soi- «même , ainsi un simple citoyen n’a pas le droit de tuer »le tyran, ou même de le déposer, parce qu’il ne faut «pas résister aux décrets de Dieu*. Contre lui doit pro- » céder celui qui tient la place de Dieu, c’est-à-dire la «puissance publique. Cette puissance est ou celle du «peuple, s’il lui appartient de se donner un roi , lors- «que le pacte social a été violé, ou celle de quelque «maître supérieur, si ce droit a été réservé. Et s’il n’est «pas possible de déposer le tyran de cette manière, il » faut recourir à Dieu , ou pourvoir par quelque moyen
«au salut public Mais il vaut mieux en général
«supporter un tyran, surtout s’il n’est pas méchant, « que de s’insurger contre lui ; parce que , en conspi- «rant, le peuple s’engage d’ordinaire dans une foule de « périls et de dissensions ; et s’il ne triomphe pas , il « s’expose à de nombreux et très-grands malheurs *. »
Enfin , si l’on a procédé comme Savonarole le conseille, légalement et régulièrement, par voie d’autorité publique, il faut punir avec sévérité le tyran qui a dépa.ssé les justes bornes du pouvoir.
Après ces considérations sur le chef d’un État, après avoir montré ce qu’il ne doit pas être, l’auteur examine
• Savonarole reconnaît formellenaent que les citoyens ont des devoirs envers le prince , il en fait même l’énumération. Nous devons au prince : I® de lui garder notre foi, de ne point chercher à lui enlever l’autorité , de ne point nous associer à ses ennemis ; de
lui porter honneur et respect; 3® de le servir et de lui obéir. (Voy. Triumphut Crwis, lib. 3, cap. 13.)
’ Comp. philot. moralû, lib. 10, f® 323-23t.
quel doit être le chef modèle, le roi. Il prouve qu’en toutes choses le pouvoir d’un roi est plus fort que celui d'un tyran , et que le roi qui administre bien ses Ëtats se rend digne par là du plus haut degré de béatitude. Mais à quelles conditions le roi sera-t-il tel qu’on doit le souhaiter? Savonarole en indique dix principales : il doit se faire à l’image du Roi du monde ; prendre toutes ses règles de gouvernement en vue de la fin suprême ; il doit avoir de grandes richesses , des ministres , une monnaie particulière; il doit faire les routes sûres, secourir les pauvres aux frais du trésor public , aimer la patrie , observer la justice , se montrer bienveillant envers ses sujets, enfin et surtout s'attacher avec le plus grand soin au culte de la Divinité.
Telles sont les qualités requises pour être un bon roi , et c’est par là que Savonarole termine, négligeant comme à l'ordinaire de déduire ses conclusions. Comme le précédent , cet ouvrage échappe à la discussion par sa sécheresse et son peu d’originalité. Cependant les deux derniers livres devraient le sauver de l’oubli. A part l’esclavage qu’on est étonné de rencontrer sous la plume d’un auteur chrétien , alors même qu’il s’agit des prisonniers de guerre, l’économique de Savonarole s’inspire des plus sains principes. On n’y voit pas la femme devenue l’égale du mari ; le père ne s’y fait point le camarade de ses enfants ; l’autorité du chefgje famille est maintenue et respectée, comme la plus sûre gardienne des bonnes mœurs, et la meilleure garantie d’une sage administration.
ÉCRITS DE SAVONAROLE
Les considérations sur le gouvernement de la cité sont d'autant plus précieuses qu’elles nous montrent la pensée de Savonarole dans toute son étendue , et dégagée des tempéraments que la pratique des aiîaires i'I commande. On voit bien par cet ouvrage qu’il n’avait , J qu’un amour de circonstance pour l’État populaire. ^ Toutes ses réflexions spéculatives le conduisaient au gouvernement d’un seul. Ou l'a vu ailleurs remonter jusqu il Dieu pour donner une céleste origine à la monarchie; ici, il ajoute une nouvelle considération et descend jusqu’à la famille, élément de la cité, pour conclure , non sans apparence de raison , que la cité n’étant qu’une grande famille doit être, comme celleci , gouvernée par un seul. Il semble , d’après cela , que Savonarole aurait dû proclamer le droit divin , comme pouvant seul donner au roi sur ses sujets un droit semblable à celui que le père a sur ses enfants, car sans cela la similitude serait trompeuse. Mais il ne parait pas s’être occupé d'une question si grave, et l’origine naturelle du pouvoir d'un seul est , à ses yeux, la volonté de tous , de même que la forme qu’il préfère est la monarchie tempérée.
Savonarole doit être loué d'avoir rappelé qu'il n’y a pas en politique de vérité absolue , et que le même gouvernement ne convient pas à tous les peuples. Il est honorabi», en outre, à un homme si emporté d'avoir prêché lu modération et la patience aux sujets, comme le meilleur moyen de réparer leurs maux et d’améliorer leur position. L’intérèl de ces deux derniers livres
rachète la longueur des huit premiers. Notre auteur fait justement le contraire du mauvais peintre d’Horace. Pour faire un livre aussi agréable qu’instructif , il lui eût suffi de secouer un peu plus tôt les entraves de la scolastique, et de s’abandonner librement aux inspirations de son honnête nature.
ÉCRITS DK SAVON AROLE.
3* hUUi n U LOGIQUK.
( CompeK4i«m {ojptce*. )
■ Mu.
Pour Savonarole, la logique est la'‘s ,V«ince du syllogisme , et cette définition , placée au commencement du Compendium logices * , en mesure toute la portée. La question si grave de la certitude disparait sous le fatras de cette théorie de l’argumentation , que les philosophes du moyen-âge jetaient en pâture aux disciples vulgaires qui ne pouvaient les .suivre dans leurs plus hautes spéculations. Avec une modestie qui fait tort à ses talents, Jérôme se range parmi ceux qui ne savaient que jurer sur la parole des maîtres et reproduire fidèlement leurs idées ou leurs classifications. On ne trouve même pas , dans le traité qui nous occupe , la moindre trace de l’abondance dont il fait preuve ailleurs, quand il se joue avec les subtilités de l’École. Il suffira donc d’indiquer les principales divisions, sans entrer dans les détails que comporte la science du baroco et du baralipton.
Savonarole commence par exposer les principes du syllogisme. Il définit et classe le mot, le genre, l’espèce, la substance, la quantité, la relation, la qualité,
> <• LogirS principalitcr intendil tradere notitiani .syllogismorum seu argumentationum , et syllogismi ex propositionibus constant , propositiones auteni ex siiiiplicibus vocibus. » Compend. logicet , proemio (V'en., I5S4 }.