DE L ÜTILITÉ DES SCIENCES
«tant célébré. Je prouverai que ce n’est pas par igno- » rance, mais pour l’amour de Dieu et de sa mai.son, «que je m’attaque si vivement et si énergiquement aux «poètes. Et moi aussi j’ai connu les écoles des poètes «et les forêts stériles de la métrique, moi aussi j’ai «tendu la main à la férule; mais l’amour de Dieu m’a «ouvert les yeux, et m’a fait abandonner les bois pour «savourer les fruits délicieux des vergers de l’Église *. « C’est par cette déclaration que Savonarole passe au quatrième livre où il traite spécialement de la poétique, de son utilité et de ses dangers pour les âmes chrétiennes’*.
Il s’efforce de prouver d’abord, par une foule de définitions et de syllogismes scolastiques, que les poètes ne savent pas ce que c’est que la poésie. Les œuvres de ce genre qui parurent de son temps n’étaient guère propres à lui faire voir son erreur. La plupart de ceux qui laissaient la pro.se pour les vers désertaient en même temps la langue maternelle pour celle de Virgile. Persuadés que l’art devait consister désormais dans l’imitation des anciens, ils étaient satisfaits lorsqu’ils avaient produit des vers élégants et d’une métrique irréprochable. On dépensa beaucoup de talent dans ces essais stériles et «à contre-sens : des hommes tels que Politien, Naldo de’ Naldi, Ugolino Verini , Sannazar, Fracastor, Vida , Flaminio firent voir tout ce que peut
' Opus perut. etc., f’ 1-1 (Ven. 1534).
“ De poetieœ arfit ratione , ulilitatc et damno rhrintianorum animabut : tel est le litre de ce quatrième livre.
3Si
l’imitation; mais, malgré de si brillantes facultés, leurs poèmes manquèrent d’animation et de vie * .
Il est vrai que, vers la fin du XV® siècle, deux poèmes , publiés scus les auspices de Laurent de Médicis, annonçaient la renaissance de la littérature nationale. Mais le genre singulier auquel appartiennent le Mor gante maggiore et l’ Orlando innamoralo n’avait pas encore été consacré par le génie de l’Ârinste, et le mérite de ces deux ouvrages n’était pas de nature à leur concilier la faveur du sévère Savonarole. Toutefois, si les essais poétiques de son temps semblaient lui donner raison , il n’aurait pas dù oublier que , plus d’un siècle auparavant, la littérature national., avait brillé du plus vif éclat; que Dante et Pétrarque du moins avaient montré qu'ils savaient ce que c’est que la poésie , et qu’enfin l'art n’est pas responsable des licences de ceux qui le cultivent maladroitement
On pense sans doute qu’un homme qui accusait ses
I Cf. Roscoc (Life of Lorenzo de‘ Medici ,1 . Il, cap. 7, p. 141, éd. anglaise, 1806) ; « It must in general be acknowledgcd , thaï although lheir labours exhibit at time.s a tolérable knowledge of lhe mechanics parts of Icarning , and bave the body and form of poetic composition, yet tlic animating spirit thaï slioiild comunicatc life and motion is sought for in vain. »
* Savonarole s'abstient ordinairement d'attaquer Dante, que son génie ou au moins la nature de son poème devait garantir de la critique. On trouve cependant dans un sermon les paroles suivantes : « Su pergami non si predicava Cristo , ma eranvi introdoUc le pocsie, e Danto e cose frivole. » 17' Pred. top. Àggeeo, décembre 1494. (Ven. 1544 , f IÏ6 v). — F.e poète est là, suivant les idées du