‹ Jérome Savonarole, sa vie, ses prédications, ses écritsChapitre 71 sur 97 · DE L'UTILITÉ DES SCIENCES · texte numérisé non relu

DE L'UTILITÉ DES SCIENCES

contemporains de ne pas savoir ce eue c’est que la poésie, avait sur ce sujet des idées plus complètes et plus justes. On peut en juger par ce qui suit :

« La métrique et l’harmonie ne sont pas essentielles »à la poésie. Le poète peut , en elTet, développer son » sujet au moyen de comparaisons convenables, sans

«avoir recours aux vers Il est impossible à celui

«qui ne connaît pas la logique d’être poète. Je veux «parler de la connaissance de ce syllogisme qu’on «nomme l’exemple, et qu’on ignore nécessairement «quand on ne connaît pas le syllogisme, parce qu’il est «impossible.de connaître l’espèce quand on ignore le « genre. Objectcrait<on qu’il suffit de la logique natu- « relie , par laquelle tout homme est porté à argumenter «et à répondre? Pour lors, on en pourrait dire autant «du talent poétique qui est naturel, et ainsi il ne serait » pas besoin de livres pour étudier la poétique. Or, ce «serait une absurdité , puisqu’elle est une partie de la » philosophie rationnelle et qu'elle a rang parmi les arts «libéraux , qui ont, il est vrai, leur principe dans la » nature, mais ne reçoivent leur perfection que de l’in- «vention humaine. C’est pourquoi quiconque possède «de la logique ou de la poésie seulement ce que la na- » ture nous en donne , ne pourra être ni logicien ni «poète, à moins que nous ne voulions appeler poètes,

prédicateur, en fort mauvaise compagnie ; mais il est probable que JérOme ne s’attaquait , en parlant ainsi , qu’à l’abus de citer la Divine Comédie dans la chaire, et non à ce chef-d’œuvre ou à .son immortel auteur.

ÉCRITS DK SAVONAROLE.

«orateurs et logiciens tous les hommes , tant de la ville » que de la campagne , et même les femmes »

Ces paroles font bien voir que si Jérôme se montra quelquefois poète, ce fut naturellement et à son insu, car il ignore tout-à-fait ce que c’est que la poésie. Il ne se doute pas que ce dernier trait, auquel il aurait volontiers ajouté , comme dans les démonstrations de mathématiques, ce qui est absurde, est justement la vérité , et que les femmes comme les hommes , à la campagne comme à la ville, sont poètes quand il plaît à la nature : Poêla nascitur. Dire que la poésie n’est pas la versification , c’est faire une distinction très-sensée ; mais ne vaudrait-il pas mieux les confondre que de voir dans la première une des formes du syllogisme? Prétendre que celui qui doit tout son génie poétique à la nature ne sera jamais poète, n’est-ce pas renverser cette distinction entre la poésie et l’art de versifier que l’auteur lui-méme venait d’établir?

Il n’est pas étonnant que Savonarole eût si peu d’estime pour un don naturel et pour un art qu’il ne comprenait pas. Forcé de reconnaître que les prophètes s’étaient servis de la poésie , il voyait dans cette forme donnée à la parole de Dieu une concession à la vanité des hommes assez dépravés pour l'aimer, et un stratagème pour leur faire accepter les plus terribles vérités en les recouvrant d’un voile agréable.

Malgré cette explication , qu’on serait tenté de pren-

' Opus perul. etc., lil). l , f" t.'i r» v (Ven. 1534 ).

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(Ire pour un blâme , Savonarole ne peut méconnaître l’autorité d’un si auguste exemple aux yeux des chrétiens. Aussi ne condamne-t-il pas tant la poésie et l’éloquence (car il enveloppe l’éloquence dans le même anathème), que l'usage profane qu’on en fait. Elles ressemblent à un navire qui n’arriverait jamais au port; mais si l’on voulait employer l’une à chanter les louanges de Dieu , comme fit saint Grégoire de Nazianze , l'autre à convertir les incrédules et les infidèles, sur les traces de saint Augustin, de saint Jérôme et de saint Ambroise , il n’y aurait plus contre elles aucune objection. « Si vous voulez », ajoute notre auteur, « vivre comme ces saints Pères, je ne ferai au- »cune difficulté de vous permettre l’usage de la poésie »etde l’eloqucnce. Malheureusement, tels ne sont pas «vos desseins ; vous voudriez bien avoir plusieurs «femmes, comme .\hraham, mais vous ne voudriez «pas imiter sa continence. »

Savonarole poursuit en déclarant que le législateur devrait, à l’exemple de Platon , bannir les poètes; mais il ne veut pas , comme le philosophe , les couronner de roses. S’il borne à un exil sans honneur ses sévérités contre les personnes., il maintient contre les ouvrages les rigueurs du bûcher :

«Que font donc les princes? Pourquoi dissimulent- »ils tous ces maux? Pourquoi ne font-ils pas une loi » qui condamne non seulement les poètes à l'exil , mais «encore leurs ouvrages et ceux des anciens sur l'art «d'aimer, sur les courtisanes, sur les idoles, sur les

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ÉCRITS ÜE SAVONABOLE.

» criminelles et honteuses superstitions des démons, à «être brûlés et réduits en cendres? Il serait fort utile «aux cités qu’après avoir jeté au feu les livres des » païens qui contiennent les louanges des faux Dieux , » l’apologie des mauvaises mœurs et des. crimes les plus » infâmes , on cachât aux yeux de la jeunesse ceux-là » mêmes qui enseignent les vérités de la philosophie «spéculative et pratique , pour la nourrir d’abord du lait »de la science catholique, et graver avant tout, dans «son esprit encore tendre , la doctrine du Christ. Notre » religion , en effet , ne manque pas d’hommes doctes «ou doués de la plus haute éloquence , et nous n’avons «pas besoin de recourir aux païens. Objecterait-on » qu’ils ne sont pas aussi éloquents que Cicéron , > Démosthènes , Eschine et plusieurs autres? Il vaut «mieux que les fidèles soient élevés dans de bonnes «habitudes, au risque de briller un peu moins par «l’éloquence, que de perdre , pour l’acquérir , le nom «de chrétiens *. »

C’est par là que Savonarole avait commencé ; c’est par là qu’il devait finir. Toute la seconde partie de son ouvrage n’est . en effet, qu’une protestation contre la part trop large, suivant lui , qu’on faisait aux anciens dans l’éducation des enfants , et même dans les occupations journalières d’un homme éclairé. Ce qu’il y a d’excessif dans sa pensée ou dans ses paroles vient de l’ardeur d’une lutte qui ne lui permettait pas de mc-

' Opv» perut. clc., Mb. 4, f»* 21, 22.

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