DE L’UÏIUTÉ DES SCIENCES
surer la portée de ses coups. Il n'est pas étonnant qu'il ait manqué le but par l'excès même de ses efforts pour l’atteindre ; mais on a peine à comprendre comment la clairvoyance avec laquelle il envisage tous les vices , toutes les fautes de ceux qui représentaient l'Eglise, et la nécessité d’un châtiment , ne lui fît pas comprendre en même temps que la réaction de l'esprit païen était un mal inévitable, et peut-être un moyen de salut. Si ce sont des moines qui ont conservé au monde le dépôt des lettres antiques , on ne le savait pas encore, ou du moins on ne songeait guère à leur en avoir de la reconnaissance. Le public, au contraire, faisait un injuste et fâcheux rapprochement ; on remarquait que les progrès de l’Église avaient été, dans les premiers siècles , contemporains de la décadence des lettres anciennes; que sous le règne de l'Église, le monde avait vécu dans la barbarie ; que si la religion chrétienne avait eu ses Chrysostome, ses Basile, ses Lactance, scs Augustin , de si grands esprits s'étaient formés à l’aide de la civilisation grecque ou latine , et qu'ils n’avaient point eu de successeurs dignes d’eux. On ajoutait que, si les Pères étaient égaux ou supérieurs aux classiques par la pensée et la doctrine chrétienne , ils paraissaient au-dessous d'eux par l'art de la composition, la pureté du style et du langage. Tout le monde, enfin, était frappé de ce fait singulier que la glorieuse aurore de la littérature nationale au moyen-âge avait coïncidé avec la découverte des manuscrits anciens , et que ceux qui avaient porté au plus liant point fart d’écrire étaient
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précisément ceux qui avaient le plus et le mieux étudié les païens.
C’était plus qu’il n’en fallait pour reprocher à l’Ëglise une barbarie contre laquelle au contraire elle avait été le seul rempart de la civilisation. De si trompeuses apparences servirent à la fois la passion des esprits indépendants , des politiques guelfes et des admirateurs exclusifs des lettres anciennes. Cette réaction , ayant dépassé le but , ne pouvait manquer d’amener celle des défenseurs de la Foi. Il y eut excès de leur côté , comme du côté de la renaissance. Par la rigueur des proscriptions littéraires , Savonarole et ses disciples firent tort à leur cause , plutôt qu’ils ne la servirent. Mais cette lutte passionnée ne fut pas inutile au triomphe de la raison et de la vérité. Si l’on s’attacha plus que jamais à l’étude des anciens, il fallut tenir compte de ce qu’il y avait de fondé dans les plaintes des plus austères chrétiens. On choisit les plus purs des classiques , on expurgea les autres , on les corrigea , on les compléta par ceux des Pères dont la diction pouvait servir de modèle, et, par une expérience de trois siècles , les ordres religieux se chargèrent de montrer que l’éducation pouvait prendre pour base les plus illustres modèles de la pensée et du style , sans porter atteinte à la Foi et aux mœurs.
SIMPLICITÉ DE LA VIE CHRÉTIENNE
11. OavraccM a«eétlq«iea pour l’enaelirneoncnt de« chrétien*.
I* DE LA SlUPLICITÉ DE LA VIE CHRÉTIENNE.
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En même temps qu’il s’attachait à donner aux chrétiens de saines notions philosophiques , Savonarole écrivait, de sa plume infatigable, une foule de traités pour leur instruction religieuse. La plupart de ces traités ont peu d’étendue; mais il en est deux , dans le nombre , qui sont de véritables ouvrages. Le traité sur la simplicité a surtout une importance extrême, parce qu’il répond à l’une des idées fondamentales sur lesquelles Jérôme établissait sa réforme. On a vu de quelle importance était à ses yeux la simplicité dans la vie publique et privée, et avec quel acharnement il poursuivait le luxe. Florence , si long-temps un admirable modèle de magnificence au-dehors , de simplicité au-dedans, s’était laissée aller à l’imitation des cours étrangères. En continuant d’amasser, sous le joug des Médicis, des richesses qu’elle n’avait plus l’occasion de dépenser pour la gloire ou la défense de la patrie, les Florentins avaient permis au luxe de se glisser dans leurs maisons , sur leur table, dans leurs ajustements. La leçon que leur donnait Laurent-le-Magnifique, en continuant de
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vivre chez lui comme le plus modeste particulier, était déjà perdue pour eux.
Savonarole entreprit , dans ses sermons , de combattre une tendance si funeste. Il réussit mcmentanément plus qu’il ne l’espérait. Les habits de laine ou de bure remplacèrent les habits de soie. Les femmes elles-mêmes se soumirent avec une docilité qui ne donne pas une médiocre idée de l’influence qu’exerçait alors le réformateur.
Lorsqu’il fut assuré du succès , il voulut rédiger une sorte de code de la simplicité chrétienne. Ce travail était nécessaire , sinon pour les personnes qu’il avait converties par sa parole, du moins pour leurs enfants et pour ceux qui ne l’avaient point entendu. C’était un complément obligé à la législation morale de la nouvelle république, et l’époque où Savonarole le publia (tüjuin t496) fait bien voir qu’il avait moins pour but d’aider à la réforme que d’en fixer à tout jamais les limites et les conditions.
Pour faire comprendre aux lecteurs que la vie chrétienne exigeait de la simplicité, il fallait lui apprendre, ou plutôt lui rappeler en quoi consiste la vie chrétienne. Comme de son essence même découle la nécessité d’être simple, l’auteur devait ensuite exposer en quoi consiste la simplicité , montrer qu’elle est intérieure autant qu’extérieure, et qu’on doit l’entendre de l’ame comme du corps. Il faut donc se retrancher le superflu ; mais ce qui est le superflu pour les uns n’est- il pas le nécessaire pour les autres? Que faire de cette portion de
SIMPLICITÉ DE LA VIE CHRÉTIENNE
richesses dont on aura fait le sacrifice? Enfin, qu’obtient-on de Dieu pour prix de tant d’abnégation?
Telles sont les principales questions que Savonarole traite en cinq livres, avec une autorité qu'on ne saurait contester.
I. Le vrai chrétien réunit en lui toutes les perfections que la nature humaine comporte. La vie chrétienne est donc la plus parfaite en ce monde. Elle a sa source dans l’amour, non des choses terrestres, mais du Christ. Elle ne se fonde pas , en effet , sur la partie sensitive de notre être : elle est essentiellement spirituelle. Comme elle ne satisferait pas aux besoins supérieurs de l’esprit et n’aurait pas sa raison d'être si elle ne lui donnait rien de plus que ce qu'il obtient de la raison , elle s’appuie sur l’ordre surnaturel. Ce dernier point se prouve en montrant que les plus grands et les plus sages parmi les anciens n’ont jamais connu Dieu aussi parfaitement que les chrétiens , et que leur vertu n’a jamais pu atteindre à celle de la plus humble de nus filles .
La vie chrétienne , ayant une aussi noble origine que l’amour pur, doit procéder du plus auguste des êtres. La multiplicité des opinions parmi les hommes prouve qu’elle ne peut venir d’aucune lumière naturelle ; l’ordre surnaturel sur lequel elle se fonde prouve que toute cause naturelle ne saurait être qu’un intermédiaire. Enfin, ayant pour effet de détacher l’homme de toute créature pour le rattacher à Dieu , elle ne procède d’au-
ÉCRITS DE SAVONAROLE
cune créature spirituelle, ange ou démon. Elle procède donc de Dieu par la grâce , qui est le moyen dont le Seigneur se sert pour rendre le chrétien supérieur à tous les autres hommes. Or, cette vie chrétienne est si admirablement organisée , qu’elle tend incessamment à conserver et à augmenter le don de la grâce, qui doit être l'objet de tous nos efforts. On l’obtient, on la conserve par la prière, qui est un moyen , pour l’effet, de s’élever vers sa cause , et qui , perfectionnant nos vertus, nous préserve du péché. Parmi les œuvres extérieures, la pénitence et l’eucharistie sont celles qu’il faut préférer, par cette raison surtout qu’on peut les répéter à volonté.
II. L'idée morale de la simplicité s’explique parcelle que nous avons naturellement du simple. Plus une chose est simple , plus elle est parfaite. La vie chrétienne ayant pour effet de nous rapprocher de la perfection , c’est-à-dire de l’infini , nous devons chercher la simplicité, qui en est la forme la plus sensible, dans la mesure très -incomplète où il nous est donné de l’entrevoir et de l’atteindre.
Après une recherche peu intéressante des différents sens que présente le mot de simplicité, après avoir dit que dans le sens ordinaire il est l’opposé de duplicité , Savonarole nous apprend que, dans la vie chrétienne, il doit s'entendre de l’effort que nous devons faire pour nous rapprocher de l’être simple par excellence , c’està-dire de l’infini.
SIMPLICITÉ DE LA VIE CHRÉTIENNE
Telle est la simplicité intérieure. Il y a lieu de veiller constamment sur nos sens, qui lui sont un obstacle; c'est pourquoi la simplicité chrétienne n’exclut pas la prudence.
III. Le secret de la simplicité dans les choses extérieures est le même que dans les choses intérieures : se rapprocher le plus possible de la Divinité. Elle est la recherche constante de l'homme, qui la préfère , jusque dans les arts, à tout ce qui est artificiel. L’orateur et le peintre mettent leurs soins à cacher l’art que leur imperfection naturelle les a forcés d’employer, pour approcher de cette simplicité suprême qu'ils désespèrent d’atteindre. Le chrétien la poursuit aussi jusque dans la vie extérieure , mais avec plus de succès que les autres hommes ; car la grâce nous y pousse et nous en fait une condition si nécessaire de la vie chrétienne , que les œuvres principales dont celte vie se compose , comme la prière et la méditation , sont impossibles sans la simplicité.
Dans la vie extérieure, cette vertu s’applique à tout, à nos actions, à nos habitudes, à nos vêlements. Mais comme il faut qu’il y ait dans une société des classes et des fonctions diverses, les unes élevées, les autres inférieures , on ne peut établir à cet égard une règle uniforme. La mesure à garder doit être Axée, non d’après les abus des hommes mauvais , mais d’après le jugement des bons. Si cela ne suffît pas, on peut avoir recours à l’Écriture, car les bienheureux apôtres, Pierre et
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j Paul en particulier, sans parler des autres, sont des- : cendus dans ces détails. L’auteur se borne à dire ici qu’il est plus honteux pour l’homme de sortir de la simplicité que pour la femme, parce que celui-là doit s’occuper de choses plus élevées , et que celle-ci est plus ' portée au luxe par sa nature. Toutefois, quoiqu’on puisse lui faire quelques concessions de plus qu’à • l’homme , la femme doit garder une juste mesure.
; Savonarole entre ici , sur la parure des femmes , dans ’ quelques détails qui ont trouvé place ailleurs.
] IV. 11 faut donc avoir l’esprit détaché des richesses.
Sans doute il çst permis de les aimer, mais seulement ! parce qu’elles donnent le moyen de bâtir des églises et I de se livrer plus complètement à l’amour de Dieu et à la contemplation. C’est par elles, en efl'et , que nous . sommes affranchis du soin de pourvoir à la subsistance ! de chaque jour. Ce point de vue écarté, il faudrait haïr les richesses ; mais comme elles sont un mal nécessaire, et qu’après tout il faut vivre , on doit les haïr comme l’on hait une médecine , qu’on prend , malgré le dégoût I qu’elle inspire, parce qu’elle est un breuvage néces- . saire. Quand on recommande de les haïr, on veut donc 1 dire qu’il faut les regarder comme dangereuses pour la \ vie spirituelle.
I Malheureusement, il est difficile à celui qui possède de ne pas désirer d’acquérir encore , car ces biens terrestres sont la source de toutes les jouissances : ils nous donnent le luxe , les femmes , le pouvoir, la gloire. Le
SIMPLICITÉ DÉ LA VIÉ CHRÉTIENNE. 317
riche ne formàt-il pas ce désir, fût -il plein d’un vertueux dédain pour ces brillantes occasions de péché , les soins que demande l’administration de ses biens le détournent de la vie spirituelle et sont autant d’obstacles qui lui ferment le royaume des deux.
Le chrétien doit donc , en général , ne désirer que le nécessaire , pour la vie corporelle comme pour la vie spirituelle. Il peut lui être permis cependant de désirer au-delà du nécessaire, si les convenances dé son état l’exigent , car un prince ne peut vivre comme un artisan.
Mais, au-delà des limites que fixent les convenances sociales , le chrétien doit donner son superflu aux pauvres. Si Dieu a permis que l’inégalité des biens s’établît sur la terre , malgré la loi naturelle de la communauté, c’est afin que les hommes pussent se rendre méritants , les uns par la compassion qui vient en aide aux nécessiteux , les autres par la sainte patience qui supporte avec résignation les plus dures privations, Il faut donc pratiquer l’aumoiie avec discernement. Elle a été recommandée par tous les Pères de l’Eglise.
V. De tous les êtres animés l’homme seul agit en vue d’une fin. Le bonheur sur la terre consiste à poursuivre cette fin , car on nejouit du vrai bonheur que lorsqu’on est parvenu à son but. L’homme est donc d’autant plus heureux , ou plutôt d’autant plus près du bonheur, qu’il s’approche davantage de sa fin. Ce bonheur ne se trouve ni dans les biens extérieurs, comme les richesses, la gloire, les dignités, car ces biens entraînent après
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eux beaucoup de maux et peuvent échoir en partage à j des scélérats. II n’est pas dans les biens du corps , vie ,
; santé, force, beauté, jeunesse, parce que des méchants peuvent les posséder, et parce que le corps ayant l’ame ! pour fin, celle-ci ne peut avoir pour fin les biens du \ corps, pour chacun desquels l’homme est inférieur à {jquelque animal. Il n'est pas même dans les plaisirs de l'ame sensitive, car l’homme n’aurait qu’à se faire gourmand et libertin pour s’approcher de sa fin et être ’ heureux : il vaudrait mieux alors être bête qu’bomme, puisque les bêtes jouissent des mêmes biens que nous, j sans être troublées par la crainte de la mort.
Le bonheur et par conséquent la fin est donc pour l'homme dans les biens de l’ame intellectuelle, c’està-dire de ce qu’il y a de plus élevé dans sa nature. 11 ^ consiste à contempler Dieu et à jouir de lui , selon * cette admirable parole de saint Augustin : Fecisti nos .
Domine, ad te, et irrequielum est cor nostrum, donec I requiescat in te. Il est donc en essence une opération ' de l’intellect (la contcmplatipn) : et comme cet acte est suivi d’une jouissance qu’on peut prolonger ou suspendre à volonté , en continuant ou en cessant de contempler, la perfection du bonheur réel réside dans un acte de la volonté.
De si pures félicités ne sont pas de ce monde : elles supposent le repos de l’ame et du corps , impossible icibas. Nous ne pouvons donc en avoir qu’un avant-goût sur la terre; mais l’idée que ces prémices nous donnent du reste est d’autant moins imparfaite que nous faisons
SIMPLICITÉ DE I,\ VIF. ClIRÉTIENXi:.
plus d’efforts vers notre fin , et , même dans cette vie, nous pouvons commencer de rassasier nos nobles appétits.
Cet avant-goût est plus exquis pour les chrétiens que pour les philosophes , qui sont cependant plus près que les autres hommes d'être admis au divin banquet. L’état de grâce est, en effet, supérieur à l’état de nature ; une plus grande jouissance est attachée à un état supérieur, et la suprême jouissance consiste dans la contemplation de Dieu : les clirélieus , qui ont seuls la grâce, sont donc plus proches du souverain bonheur que le reste des humains.
Les plaisirs que le vrai chrétien goûte dans la contemplation de Dieu , sont supérieurs à tous les autres. Car le plaisir est d’autant plus grand, qu’il y a plus de perfection dans l’objet qui l’inspire et dans le sujet qui le ressent; or, l’un est Dieu, l’autre l’intellect, qui est ce qu'il y a de plus élevé dans la nature humaine. Ajoutez que plus l’union entre l’objet et le sujet est parfaite , plus le plaisir est grand ; or, il n’y a pas d’union plus intime que celle de Dieu avec l’intellect du vrai chrétien. Le moyen , pour celui-ci , de parvenir à la contemplation idéale et spirituelle est de s’absorber dans la contemplation du crucifix ou des Saintes Écritures.
La conclusion de l'auteur est :
1“ Que la vie chrétienne est par excellence la vie heureuse ;
2° Que plus elle est simple , plus grandes et plus
ÉCRITS Ih'î: SAVONAROLK.
parfaites sont les consolations qu’elle lire de la contemplation de Dieu ou de ses Écritures;
3° Qu’il n’est pas difficile d’arriver à cette vie: si nous montrons de la bonne volonté. Dieu ne nous refusera pas la grâce ; or, la bonne volonté dépend toujours de nous;
4® Que la crainte de la mort ne doit pas nous arrêter, puisque nous sommes convaincus que notre ame est immortelle ;
5° Que , pour s’aider dans la recherche du bonheur, il faut choisir pour directeur un homme sage.
Telle que Savonarole l’entend , la simplicité chrétienne découle de la grâce et ne se prête pas à la discussion. Il y a cependant lieu de signaler, au point de vue humain , quelques erreurs et quelques contradictions dans cet ouvrage considérable.
Ce qui rend la simplicité précieuse aux yeux de Jérôme, c’est qu’elle est l’élément principal de’ cette vie chrétienne qui nous conduit au suprême bonheur. Gomme dans un de ses précédents écrits, il donne donc pour sanction à la pratique de la vertu, non la satisfaction qui résulte de l’accomplissement du devoir, mais le bonheur sur la terre et dans le ciel. Cette doctrine, moins pure que celle de Kant , si on l’envisage au point de vue de la philosophie , n’échappe à cette infériorité apparente qu’en plaçant dans le même objet le souverain bien et le souverain bonheur. Ces deux mots étant devenus deux dciiomiuations de la même cho.se, on ne peut
SIMPLICITÉ DE LA VIE GHKÉTIENNE. 3.j«
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reprocher au philosophe catholique d’avoir (latte l'humaine faiblesse, puisqu’il a placé si haut la félicité, qu'il faut presque être parfait pour y atteindre. Mais il aurait dû nous apprendre quelle part il fait au corps dans ce bonheur suprême de la contemplation. Ce ne peut être de sa part qu’une lacune, puisqu’il se sépare nettement des Idéalistes et des Platoniciens , en faisant de l’ame non pas tout l’homme , mais seulement une partie de l’homme, une forme du corps.
Les richesses ne sauraient être la félicité réservée à la 6éle, comme l’appelle Xavier de Maistre , puisque la répartition des biens de fortune est si inégale. Tout ce que Savonarole dit sur cette matière , tout le livre où il traite de l’esprit dans lequel on doit recevoir et employer les richesses, donnerait un vaste champ aux objections. Comme elles sont , dans l’esprit de la religion chrétienne , un obstacle à la sainteté , il est contraire à cet esprit de dire qu’elles sont un moyen de se livrer plus librement à la recherche du souverain bien. Il est dangereux de fournir un si beau prétexte à des avares qui seraient trop heureux de déguiser leurs convoitises sous les apparences de l’amour de Dieu. Au lieu de se défaire de leurs biens pour se rendre plus semblables au Christ ou d’en faire un noble emploi , les riches n’auraient plus , dans le système de Savortarole , qu’à diriger leur intention et à se persuader que s’ils sont avides des biens de fortune , c’est uniquement pour le salut de leur ame.
Notre auteur détermine , il est vrai , l’emploi qu’il
ÉCRITS DE SAVON AROLE
faut faire du superflu ; mais il ne peut dire ce qui doit porter ce nom , et il laisse à celui qui possède le soin de déclarer ce qu’il a de trop. Or, ce ne sont pas les pauvres qui ont imaginé de dire que le superflu est une partie du nécessaire. Savonarole se relâche donc de la sévérité des Pères et entre en composition avec les exigences de la société moderne. Il eût mieux fait de passer ces distinctions sous silence; et puisqu'il paraît impossible d’établir des lois somptuaires . il eût dû se borner, comme les premiers docteurs de l’Église, à éveiller dans l’ame des cbrétieus quelques scrupules sur la légitimité de leur possession.
Ces réserves faites, il faut avouer que Savonarole prêche avec beaucoup de raison et d’éloquence la simplicité chrétienne. Il lui donne un fondement admirable, quoiqu’il ne l’explique peut-être pas suffisamment. La simplicité, dit-il, est la forme sensible de la perfec- I tion et du beau. L’artiste à la recherche du beau s’ef- I force de l’atteindre par la simplicité. Le beau absolu,
I n’étant autre chose que l’infini, ne peut être aperçu I qu’incomplètement par un être fini tel que l’homme.
' Une des formes du beau qui nous frappent le plus est ,
' en effet, comme Savonarole le remarque très-bien, la simplicité ou l’unité , c’est-à-dire l’absence des parties. Dans le domaine des arts , où l’on ne peut espérer d’atteindre à cette perfection suprême , on cherche du moins par certains procédés à faire illusion, à rendre l’adhésion des parties aussi intime que possible. En d’autres tenues, on représente la simplicité et l’unité
SIMPUCITÉ DK \.\ VIK CHRÉTIENNE.
sous la forme de la synthèse ou du concret, qui est celle de la vie et qui diffère de la simplicité comme le fini de l’infini. L’un n’a pas de parties; dans l’autre, l’art consiste à les dissimuler. Le beau humain est donc dans l’imitation de la simplicité suprême, suivant l’observation de Savonarole. Mais, comme l’idée que nous nous faisons de l’être est trop vague, nous avons pris un terme de comparaison plus à notre portée : toute œuvre d'art qui nous dissimule les efforts de l’analyse et nous représente un concret plein de vie, nous paraît simple et belle. Il manque quelques détails, une plus grande netteté de langage serait nécessaire pour rendre la pensée plus claire; mais on voit que, même dans les questions d’esthétique, Savonarole avait quelquefois des aperçusd’unejustesse et d’une profondeur remarquables.
Cet ouvrage a dans son ensemble un aspect magistral et imposant. L’arrangement en est généralement méthodique , et permet de suivre sans peine l’enchaînement des pensées. Leur valeur ressort, nous l’espérons, de l’analyse qui vient d’en être faite; mais nous n’avons pu reproduire l’éloquence qui les rehausse. Si le style manque, comme à l’ordinaire, de couleur et d’éclat, on retrouve dans certains passages toute la verve des sermons. Qu’il nous soit permis, avant de terminer, d’en citer un bel exemple;
« Il y aurait tant à écrire sur les moines, que le » papier n’y suffirait pas. Ils possèdent aujourd’hui » une foule de superffuités ; ils veulent des habits doii- » blés ; ils veulent pour idoles des poupées de plâtre
3!i4 ÉCRITS DE SAVONAROLE.
B et de bois ; ils les revêtent d’or, d’argent , de pierres » précieuses ; et , quand les pauvres manquent de pain , B ils restent insensibles. Un grand nombre d’entre B eux e.ssaient de s’excuser. — Nous agissons , di.sentbüs, pour la plus grande gloire de Dieu, car c’est B honorer Dieu que d’orner les églises et nos habits B sacerdotaux avec magnificence. — Mais, dites- moi: B tous les ornements de vos cellules, comment serventsils à honorer Dieu? Ces habits fins et d’un grand » prix , comment servent-ils à honorer Dieu ? Est-ce que »la pauvreté n’est pas la parure de la religion chré- B tienne? Est-ce que celui qui se plaît le plus dans la B pauvreté n’est pas le meilleur chrétien? Dites- moi B encore : comment pouvez-vous souflrir que les pau- Bvres, si nombreux aujourd’hui, périssent de misère, B de faim et de froid , quand vous pourriez si ai.sément B leur porter secours? Vous avez des calices somptueux , B des habits magnifiques, des croix d’or et des vases «d’argent: pourquoi ne les faites-vous pas fondre et B n’en distribuez-vous pas le prix aux pauvres? Lessacre- B ments n’ont pas besoin de dorures. Nos pères avaient «des calices de bois; mais alors les calices de bois B étaient entre les mains de prêtres qui valaient de l’or :
B nous avons aujourd’hui des calices d’or, mais ce sont B de vils prêtres qui tes portent ' . A quoi bon apprendre
* Il faut renoncer à traduire l’énergique concision du texte : O Patres enim nostri calices lignées habebant; sed tune calices lignei sacerdotes aureos babuerunt -, nunc autem calices aurei sacerdotes ligneos habent. »
SIMPLICITÉ DK LA VIK CHRÉTIE.VNE.
»au peuple ce qu’ont fait Ambroise, Augustin, Gré- M goire , Exupère , Nicolas , Martin et tant d’autres » saints, tant d'autres pontifes et abbés, si nous ne les «imitons pas dans nos actions? L'apôtre ne dit-il pas : » Templum Dei sanctum est, quod estis, vos. Panperes oergo Chrisli sunt templum Christi? Vous paraît-il con- » venable de garder l’or et l’argent dans vos coffres , de » décorer vos temples de marbre, et de permettre que le » temple de Dieu meure (J^faim , que de nobles jeunes «filles se prostituent pour un morceau de pain, et «qu’une foule d’autres maux s’abattent sur nous? On « ne trouve nulle part que le Christ nous ait commandé » d’avoir des calices et des habits d’or, ni des églises «magnifiques; mais il nous a ordonné de nourrir les «pauvres. Quant à vous, vous abandonnez le précepte «de Dieu , comme les Scribes et les Pharisiens'.»
Cette éloquence, avec laquelle nous sommes familiarisés , fait bien voir, par sa ressemblance parfaite avec celle des sermons, que Savonarole donnait peu de soin à la forme et qu’il écrivait comme il parlait, d’abondance et d'inspiration. Au reste, tout l’ouvrage n’est pas écrit de ce style ; on y trouve le plus souvent une diction tempérée et une froide argumentation. C’est le fond qui a fait la fortune de ce livre. Il eut un grand succès parmi les contemporains , et , dans l’oubli où sont plongés les écrits de Savonarole , il est un de ceux que la postérité a le moins dédaignés.
' De êimpticil.etc., lib. i, conclu.sio 8 (Florence , I iîlS , lâ juin ).
ÉCRITS DE SAVONAROLE
2* TRAITÉ DÉ L'HIHILITÉ.
( Brtvt • «ti7« dtUé «iniüÀ* )
L’humilité n’est pas une vertu moins fondamentale pour le chrétien que la simplicité. On peut juger de quelle importance elle était aux yeux de Savonarole par ce fait qu’il regardait l’orgi^il comme un péché plus grand que la luxure , et qu’ihpréférait , selon son expression pittoresque , être bête que diable.
Dans l’ouvrage qu’il consacre à faire l’éloge et à donner les règles de cette vertu , il la compare , pour l’édifice spirituel que chacun est appelé à construire , aux fondements nécessaires pour bâtir avec solidité <. L’humilité tient l’homme en bride , et lui apprend que ce n’est pas en lui , mais en Dieu qu’il faut chercher la perfection. Elle nous enseigne tous nos devoirs et nous garde de l’orgueil. Les périls de ce sentiment superbe qui causait à Savonarole une crainte si vive , ont inspiré une des plus belles pages de ce traité :
« Non seulement cet ennemi de notre vertu est très- » puissant parce qu’il s’empare du cœur de l’homme, «mais il est aussi très-subtil , et nous pénètre de toutes » parts ; il est plein d'astuce , et ne nous abandonne pas
> a I.a umiltil è il fondamento che porta tutta la fabbrica , scnza laquale non potrebbo rimanere alcuna pietra nè legno nella casa dello Spirilo. » Brere e utile , etc., p. I ( Florence , éd. du XV« siècle , sans millésinae ).