TRAITÉ DE L’HUMILITÉ
njusqu’à ce qu’il ait causé notre mort. On ne peut si » solidement fermer la porte du cœur que cet ennemi » n’y entre à la dérobée , comme un larron , en faisant » mille détours. Il nous ôte aussi tous nos mérites et »gàte nos meilleures actions. 11 se dissimule avec art:
» quand nous entreprenons quelque œuvre louable , il » fait briller à nos yeux la gloire humaine, et s’insinue, »sans que nous nous en apercevions, à la place de notre » première intention , qui était honnête. Mais quand » nous sommes à la fin , si nous examinons avec les U règles du Saint-Esprit ce que nous avons fait, nous » reconnaissons qu’à l’amour de Dieu nous avons subnstitué, sans le vouloir, l’amour du monde ; ou , si nous »ne savons au juste lequel des deux a pris le dessus,
B il est clair du moins qu’un vain orgueil s’est mêlé » à la bonne intention , et nous a ôté presque tout «mérite. L’orgueil ne peut -il réussir à transformer «l’intention? Comme le perfide ennemi qui n’ose » combattre en face , il vient par côté , s’insinue au beau » milieu de l’action , nous en exagère le mérite , nous » la montre digne de tous les éloges, supérieure à tooleg^ « les autres , presque angélique. Il fait si^^)>ieti , que " «l’homme se prend pour lui - même d^tTne profonde «admiration. Êchoue-t-il à la fois çomre l’intention et «contre l’action, il tâche au pimns de'lernir notre «gloire; il nous persuade qné^nous sommes un saint, «que nous passons pour plus ^ge des hommes; il » nous éblouit par des éloges impudents. A-t-il affaire » à un homme qui dédaigne de telles louanges , il lui
ÉCRITS DE SAVONARÜIÆ.
» remet en mémoire les paroles du flatteur ; il l’enivre de » ce souvenir ; il lui persuade qu’il y a du moins quelque «chose de vrai dans ces compliments, si tout ne l’est »pas; enfin , s’il ne peut mieux faire, il le pousse à se «réjouir de ce qu’on a une si bonne opinion de lui. «Voilà surtout ce que nous devons éviter - il ne faut «pas prendre plaisir aux louanges trompeuses. .Ainsi «notre ennemi tend partout ses pièges avec adresse, «non seulement aux actions mondaines, mais encore à «toutes les vertus, à tous les actes intérieurs et exté- » rieurs; et il fait si bien qu’il pénètre jusqu’à son « contraire , jusqu’à la sainte humilité. Les autres vices » donnent à l'homme quelque trêve ; l’orgueil ne le «lâche jamais. L’avarice h’occupe pas si complètement » ni si constamment notre cœur : les jeunes gens sont «généreux. La pudeur ou la vieillesse met un terme «à la concupiscence. L’orgueil semble se développer «encore, alors que tous les autres vices sont éteints. «Il nous prend dès l’enfance, il nous poursuit jusqu'à «la dernière heure de notre vie; il nous rend glorieux « tantôt de nos plus vaines et de nos plus mauvaises «actions, tantôt de nos richesses, de notre beauté, de «nos grâces mondaines, de la coupe de nos habits, de «notre beau parler, de notre maintien , de notre » regard , de notre habileté à commettre quelque péché , «tel que la danse, le jeu, les chants profanes, parfois » même de nos vertus. Il est notre ennemi mortel , car «il fait des blessures mortelles à l’aine; il nous rend «désobéissants à nos supérieurs, durs envers nos infé-
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THAIÏE DE L’HUMILITÉ.
» rieurs, inabordables à nos égaux, d'un commerce » difficile. Dans nos actions et nos paroles , il nous » inspire des prétentions à la prééminence ; il nous rend «cupides, en nous faisant croire que les richesses sont » une marque de supériorité. Impatient du joug, l'orngueilleux parle avec hauteur et d’une voix altière. Il » n’admet rien de ce que disent les autres , car il se croit «toujours en état de dire mieux. Il a la parole aisée, il «est prompt à la réplique; il désire qu’on le croie » capable de tout comprendre , et d’en remontrer à tout «le monde. Insolent, irritable, méprisant, vindicatif , «obstiné, batailleur, présomptueux, implacable, irré- « fléchi , haineux, jaloux d'imposer son avis quand il «parle, il s’écoute lui-même et ne s’inquiète pas de «savoir si ses auditeurs prennent ou non plaisir à l’en- « tendre. S’il assiste au sermon , il recherche les curio- » sités ; il lai.sse les vérités simples et morales à ceux «qui sont au-dessous de lui. Il se moque de celui qui «les dit et de ceux qui les écoutent ; il s’ennuie, il «tourne les yeux à droite et à gauche; il ne peut se tenir « en repos, il crache , il remue ses mains et tous ses mem- «bres.II veut savoir la raison de tout ce que dit le prédi- «cateur; il est tout prêt à le contredire, et lui fait mille « objections au fond du coeur. Quand le prédicateur a « (ini , il veut montrer qu’il a tout compris et soulève «des discussions. Il blâme l’orateur, sous couleur de le » louer; il fait remarquer sournoisement quelqu'un de «ses défauts, et ne songe point à son propre salut.
1) Voilà , entre mille autres , quelques-unes des plaies
ÉCRITS DE SAVüNARüLE.
«mortelles que cet etitieini fait à Famé qui ne se tient » pas sur ses gardes et qui se laisse pousser à tous les » vents * . »
Ces pages remarquables, qui rappellent de loin Labruyère et Bossuet, sont suivies d’un certain nombre de règles pratiques pour parvenir à l'humilité. On trouve dans cette partie , au milieu de recommandations ascétiques, des considérations philosophiques. Savonarole exige qu’on se connaisse soi-méme qu’on se méprise soi-mème: l’un est, aux yeux du chrétien, la conséquence de l'autre. Le plus sérieux moyen que l’auteur indique pour devenir humble d’esprit, est d’implorer le secours de la grâce et de s’en rendre amoureux comme d'une femme 3. Il reste donc fermement attaché à cette idée, que l’homme est incapable de faire le bien par sa propre vertu.
L'obéissance à Dieu , à ses ministres , aux supérieurs que chacun , religieux ou séculier, a dans son état , est ici recommandée impérieusement ; mais elle ne suffit pas pour atteindre à l'humilité , car elle n’est que l’accomplissement d’un devoir strict. Pour être humble, il faut s’abaisser devant ses égaux, et même , au besoin, devant ses inférieurs; savoir être bienveillant pour autrui, souffrir patiemment les injures, ne passe montrer difficile à la réconciliation , et demander pardon sans répu-
' Breve e utile, etc., p. 2 , etc.
^ « Esercitarsi molto nclla cognizioiie di se niedesiino. » Cest le yï<û9i fftautoï de Socrate.
’ « .S’innamorar delta grazia rome d’uiia donna. »