CONFESSIONNAL
Quelques autres montrent que si l'Église s’occupe de ses inUirêts spirituels*, elle n'a jamais entendu faire litière de ses intérêts temporels. On y voit le pape fulminer contre ceux qui mettent la main sur les biens des ecclésiastiques ou qui osent même les frapper d'impôts , et ceux qui mettent obstacle à l’approvisionnement de Rome ».
Une telle liste est peut-être mal placée dans l'ouvrage d'un liommequi, malgré le respect dont il voulait qu'on entourât les privilèges ecclésiastiques, permettait cependant de faire peser sur les prêtres et sur les moines , dans les circonstances graves, une partie des charges que supportaient les antres citoyens.
L’étrangetéde certains détails qu'il n’est pas possible de rapporter, mais qu’on devine sans peine, est couverte par l’éclatante approbation donnée à ce manuel , près de cent ans après la mort de l'auteur, par Jean- François Bonhomme,, évêque de Verceil. Non seulement ce prélat en prescrivit l’usage aux ecclésiastiques de son diocèse , mais encore il le lit précéder d'une sorte de préface ou mandement qui nous apprend à la fois que ce livre avait eu un grand succès auprès des hommes
' Sont excommuniés : « Qui liærcticorum libres .scienter quovis modo lcf;uiit, domi siiæ habciit, imprimiint vel quoquo modo do- Tendunt. — Qui ip.sos infidclcs cerliores faciiint de rebus ad statum reliRionis pertinentibus aut qui eis consilium dant. — Inquisitores qui in liæreticis iiiquirendis négligentes sont. » Con/esaiona/c, p. IS-S2.
'■> « Qui invadunt et impediunt eos qui ad Roniam important res et victiis. — Qui ecclesiastica bona usurpant. — Qui décimas aut vectigaliaqua'cumqiie eccle.siasticis imponunt, «Confetêionale , p. I ’i-'ii.
ÉCRITS DE SAVONAROLE
compétents , et qu'il en était digne : « Grâce à sa briè- » veté » , dit M*’’ J.-F . Bonhomme , « on saisit facilement »cet opuscule dans son ensemble; un style clair et facile » le rend très-propre à être compris même des moins » intelligents , et il sera utile non seulement aux curés »et aux confesseurs , mais même aux pénitents «. ■
• Confeêiiofuüe t J.-F, Bonhomius, etc. clericis omnibus, etc., p. î.
ÉCRITS DE SAVONAROLE
Aux ouvrages dont on vient de lire l’analyse il faut en ajouter un certain nombre dont le titre grossit la liste, plusieurs fois publiée, des œuvres de Savonarole, mais qui sont à peine de quelques pages. Nous ne ferons que les mentionner ici. Ils sont trop courts et répètent trop fidèlement ce que l'auteur dit mieux dans des traités plus complets , pour demander un examen détaillé
1" Un assez grand nombre de lettres spirituelles sur différents sujets ascétiques, écrites pour la plupart aux Religieux de Saint-Marc ou aux Nonnes des couvents de Toscane qui s’étaient soumis aux règles de la nouvelle congrégation. Elles se trouvent presque toutes dans le premier volume de Quétif ou dans les additions aux Miscellanées de Baluze par M*'' Mansi. Le P. Marcliese en a fait imprimer quelques-unes , restées inédites jusqu’à la publication de son précieux recueil , ainsi qu’un catalogue de toutes les lettres connues de Savonarole, emprunté à la bibliothèque du couvent de Saint-Marc à Florence.
2° Traité des sept degrés de saint Bonaventure (7 février 1490). Simple exposition.
3® Quatre expositions du Pater nosier. Exemple de la facilité avec laquelle Savonarole interprète de trois ou quatre manières différentes les mêmes passages des textes sacrés.
4“ Exposition du Ps. Qui regis Israël.
5° Lamentation de l’épouse du Christ et exhortation aux fidèles (1 497 ).
6° Exposition du Ps. Verba mea.
7° Traité et exposition du Ps. 30 ; In te. Domine , speravi, composé en prison (mai 1498).
8° Exposition sur l’oraison de la glorieuse Vierge : Ave Maria.
9® Traité du sacrifice de la Messe.
10° Traité du mystère de la Croix.
1 1 ° Des bienfaits du Christ envers les chrétiens par le mystère de la Croix.
12° Réfutation du Mahométisme ( Commentatiunculam omni ratione carere sectam Machumeticam, etc. ) ; ouvrage attribué à Savonarole * .
• Voy., à l’appendice (IV«IV}, l’indication de quelques catalogues des oeuvres de Savonarole.
K)ÉSiES.
POÉSIES DE SAVONAROLE
Les poésies de Savonarole occupent dans ces éludes la place qu'il leur assignait lui-même dans son estime. Si , en sacrifiant aux Muses, il oublia un peu le suprême dédain que l’art des vers lui inspirait, il s’en souvint encore assez pour n’attacher aucune importance à des essais fugitifs. Ses disciples semblent avoir partagé son sentiment à cet égard, car ils ne recueillirent et ne publièrent jamais les poésies de leur maître. Quelques pièces circulèrent sans doute, manuscrites ou imprimées, sur des feuillets volants ; mais elles ne parurent jamais réunies. A la suite de certains volumes des œuvres de Savonarole, on en trouve une ou deux que la pieuse curiosité des éditeurs a sauvées d’un oubli complet. Les autres se trouvent manuscrites dans quelque coin obscur des bibles ou bréviaires annotés par Jérome. Ce n’est qu’en 1847 qu’un soigneux bibliographe, M. Audin de Rians , a eu la pensée de les publier en uq recueil aussi complet que possible. Il n’est pas sans intérêt de rechercher ce qu’une publication si tardive peut ajouter à la gloire du célèbre réformateur.
L’imagination ardente qui le dominait explique, dans une certaine mesure, pourquoi il rendit hommage par la pratique à un art que sa raison condamnait. La poésie est la langue naturelle aux âmes susceptibles de
ÉCRITS DE SAVONAROLE
vives impressions. Encore qu’elle coule parfois à flots des lèvres du plus humble paysan, elle cherche ordinairement dans le vers une forme plus sévère, plus châtiée, plus élevée, plus digne en un mot de l'ohjct ou de l’impression vivement sentie qu’on veut célébrer. C’est un besoin pour tout homme de parler , ou du moins de bégayer, ne fùt-ce qu’un instant, cette langue dont les anciens firent celle des Dieux. Savonarolc céda , comme tout le monde , à ce penchant naturel , et le put faire sans se mettre en contradiction avec lui-méme : on se rappelle qu'il avait condamné seulement l'usage profane de la poésie, et ses vers sont un perpétuel hommage à la Divinité. Il eut d’ailleurs la sagesse de ne pas montrer aux gens ces essais sans but et sans portée, et de les cacher au fond de ses bréviaires.
Mais il en est d’autres auxquels il accorda lui-méme la publicité. S’il ne les fît pas imprimer, ce qu’on ne saurait affirmer d’une manière positive , il permit du moins que ses fîdèles les eussent entre les mains, et il les leur fît chanter. C’était l'usage, dans les couvents et les églises , depuis le \1II” siècle , de chanter des laudes spirituelles. Cet usage avait pris, à Sainte-Mariede-la-Fleur surtout, une certaine solennité. Tous les samedis, après l’heure de none, les hommes, les femmes, les enfants se réunissaient dans cette basilique, et là entonnaient cinq ou six laudes, ballades , ou chansons {canzone) sacrées , après s’être divisés en deux chœurs qui alternaient les stances ou les versets. D’antres fois , l’un des deux chœurs chantait la strophe
POÉSIIÎS.
et l’autre la ritournelle; le clergé même, abandonnant la gravité des hymnes latines, se mêlait quelquefois à ^ces chants; puis, l’orgue remplissait la vaste nef, on récitait l’ylre Maria , et la pieuse assemblée se séparait • .
En composant les laudes qui se chantaient à ces réunions , Savonarole pouvait les remplir des idées et des sentiments dont il s’efforçait de pénétrer les fidèles , et ainsi , trompant leur lassitude , il leur parlait encore alors qu’ils étaient fatigués de l’entendre. C’est pourquoi il leur faisait distribuer quelques exemplaires de ces petits poèmes , où il était constamment question de Dieu , de la gloire de Florence , des vices de la société chrétienne et de la réforme de l’Eglise.
Savonarole écrivit enfin des chants populaires pour les fêtes publiques. Laurent de Médicis avait imaginé de raviver les joies et les mascarades languissantes du carnaval ; et pour montrer quel soin il prenait d’amuser ceux qu’il aurait tant voulu nommer ses sujets , il avait composé un certain nombre de pièces de circonstance , connues sous le nom de canti canascialeschi ou chants du carnaval. L’exemple d’un si grand prince fut aussitôt suivi par le servile troupeau des imitateurs; et ainsi Laurent de Médicis eut la gloire d’avoir créé un genre nouveau dans la poésie déjà si riche de son pays. Mais comme ces chants avaient pour sujet le plus souvent les anecdotes scandaleuses de la mythologie , ils ne
' Voy. Audin de Rians, Pottie di Jeronimo, etc. ( Florence, 1847), Pri'facc , p. 1 5.
ÉCRITS DE SAVONAROLE
pouvaient plus servir aux réjouissances d'un peuple converti , qui transformait les mascarades en processions et les représentations dramatiques en auto-da-fé. Comme Laurent, Savonarole donna l’exemple en composant de petits poèmes sur quelques sujets religieux , et il fut suivi , dans la voie qu'il avait tracée, par plusieurs poètes , entre autres par Jérôme Benivieni , le plus célèbre de ce temps-là.
Enfin, les chansons pour danser {canzone a ballo) furent aussi remplacées par de pieux cantiques que la foule enthousiaste des Piagnoni entonnait, lorsque , après quelque cérémonie publique , ils formaient sur la place Saint-Marc ces rondes que Savonarole appelait de saintes folies.
On pourrait donc diviser les poésies de l'illustre Dominicain en trois séries , si leur petit nombre comportait une division quelconque : 1° les vers qu’il composa pour élever son ame à Dieu et épancher le trop-plein de son amour ; 2° les laudes spirituelles ; 3” les chants de carnaval et les chansons à danser < .
La pensée constante qui dominait Savonarole ne disposait pas son esprit à donner à l'art toute l'attention qu’il demande. Ne croyant d'ailleurs qu’à la puissance de l’inspiration , et rempli d’un injuste dédain
' Il y a lieu de croire que les di.\-sept pièces publiées par M. Andin de Rians ne sont pas les seules que Savonarole ait composées. Il est possible qu’il s’en trouve encore dans des bibles égarées quelques-unes qui auront échappé aux investigations du bibliographe.
POESIES
pour la forino , il écrivit ce que son aine lui dictait. Peut-être ne faisait-il qu’obéir à un penchant trop naturel, en proclamant, comme tant d’autres, la vanité d’un soin dont il se sentait incapable. Ce qui donne quelque probabilité à ces conjectures , c’est que si notre auteur flt des vers , U ne s’y montra jamais poète. Ce n’est pas qu’il manque d’images : l’homme qui les répandait à profusion dans ses discours ne pouvait les bannir de ses vers ; mais il les y accumule sans choix ni mesure , et surtout il parait croire que la poésie est là tout entière. Il ne prenait aucun souci du goût , de la couleur et de la vie. Les Laudes sont de pures méditations chrétiennes que la rime et la mesure empêchent seules de prendre pour de la prose. Quoiqu’il écrivit dans sa langue maternelle , il ne saurait .soutenir la comparaison avec les hymnes latines de Santeuil et de GofTin. Que serait-ce si l’on comparait à ces dernières la seule Laude que Savonarole ait écrite en latin , dans un langage que M. de Rians, malgré sa vive admiration pour l’auteur, ne craint pas d’appeler macaronique * ? Cependant les poésies italiennes de Jérôme trouvent grâce devant cet éditeur ; mais il est curieux de voir quelle sorte de mérite il leur reconnaît : « Elles B n’atteignent pas », dit-il , « à l’excellence de celles de » Dante et de Pétrarque, ni mêmede Laurent de Médicis, B son adversaire ; mais on y sent une ardeur si vive , » une foi si profonde , que le cœur est ému , et que
‘ Voy. celt« pièce à l’appendice ( Textes et Documente, IV» I , I® ).
396 ÉCHITS DE SAVONAROLE.
» l’oreille ne prend pas garde aux fautes de versifi- » cation * . »
Toute l’admiration du monde pour le caractère d’un écrivain ne saurait empêcher une oreille délicate de sentir la médiocrité de ses vers. Non seulement on ne trouve pas trace de poésie dans ceux de Savonarole , mais encore le goût et la langue y sont audacieusement violés. Après les poèmes de Laurent-le-Magnilique, qui, à défaut de qualités éminentes, écrivait si purement dans l’idiome toscan , il n’était plus permis d'offenser la syntaxe , ni d’employer des formes espagnoles ou provençales. L’autorité de Dante lui-même ne pouvait être une excuse, car ce grand poète trouvait la .sienne dans son génie et dans les temps oü il vivait. A ces défauts de la forme viennent se joindre ceux du fond que |a pureté des sentiments ne saurait faire oublier ; un mauvais choix de pensées, des comparaisons forcées, des images peu naturelles , un sens trop souvent mystique et inintelligible, qu’une certaine énergie d’expression ne rachète pas sullisamment.
C'est ainsi qu’ayant écrit une canzona sur la ruine de l’Église, sous des formes allégoriques , Savonarole se vit obligé de la faire suivre d’un commentaire qui explique tous les mots. Voici deux strophes de cette étrange pièce; nous en donnons la traduction littérale , puis la traduction allégorique, en nous aidant des notes de l'auteur :
' Audin d(î Rians, Pœsie , etc. Préface, p. 3.
POESIES
« Où sont, hélas! les pierres précieuses el les dianmants fins? Où sont les lampes ardentes et les beaux » saphirs? O grande piété! ô larmes et soupirs! Où Dsont les robes blanches et les doux chants? Où »sont maintenant les cornes et les yeux saints, les » ceintures d’or et les blancs destriers , les trois, quatre » et cinq magnifiques, et les grandes ailes , l’aigle et le »lion? C’est à peine si le charbon demeure chaud au » milieu de l’encre brûlante. De grâce , montrez-moi vos V pleurs !
»Vois, mon fils, me dit l’Eglise, vois quelle cruauté ! » Et là elle me montra de quoi faire pleurer des pierres. »Je n’y vis point d’hyacinthes, ni de chrysolitbes , ni «même un verre propre. O quelle piété! O Sylla, ô » Marius, où sont vos épées? Cruel Néron ! m’écriai-je , » pourquoi ne te lèves-tu pas? La terre , l’air et le ciel » crient vengeance du sang des justes. Et je vois le lait »tari et la poitrine déchirée en mille endroits, bien B différente de son humble et saint aspect d’autre- »fois. »
’Voici le sens de cette étrange allégorie :
Où sont, hélas! les saints et les hommes justes? Où sont les docteurs et les esprits contemplatifs ? O grande piété ( de ce temps-ci où l’on ne trouve plus de grands hommes)! ô larmes et soupirs! Où sont les vierges saintes et les doux chants des saints clercs ? Où sont maintenant les évêques mitrés et les saints prophètes , les hommes continents et chastes et les prédicateurs?
ÉCRITS DE SAV0N.4R0LE
Où sont les douze apôtres *, la puissance temporelle et spirituelle*, le clergé contemplatif et l’empire très-chrétien? C’est à peine si les Religieux demeurent chauds au milieu du feu des Saintes Écritures. De grâce, montrez-moi vos pleurs.
Vois , mon fils, me dit l’Église, vois quelle cruauté! Et là elle me montra de graves péchés commis en secret, et en a.ssez grand nombre pour faire pleurer les pierres. Je n’y vis point d’hommes de contemplation céleste et de conversation angélique , ni de chrétiens de vive foi, ni même un cœur pur. O quelle piété! O Sylla , ô Marius ! où sont vos épées? Cruel Néron ! m'écriai-je, pourquoi ne te lèves-tu pas? La terre, l’air et le ciel crient vengeance du sang des justes. Et je vois la prédication des deux Testaments tarie , la poitrine déchirée en mille endroits (parce que tout est plein de philosophie , de logique et d’opinions diverses) , bien diflerente de son humble et saint aspect d’autrefois (parce que mille opinions partagent les nouveaux docteurs, et parce que les docteurs et les prédicateurs de l’Église sont aujourd'hui pleins d’orgueil *).
' L’aiileiir a décomposé los douze apôtres en trois groupes de trois, quatre et cinq, twreo qu’ils ont prêclic la foi de la Trinité (trois) dans les (juatre parties du monde, aux hommes charnels qui se plaisaient aux jouissances <les rinq sens corporels.
» Tel est le sens qu’on |)cul attacher aux grandes ailes j mais Pauteur déclare qu’on peut entendre aussi par-là la contemplation de l’ancien cl du nouveau Testament.
> Canzona de ruina Errlenirr, etc. (.tudin de Rians, Eotnk, etc. , >’« î, p. 7. )
POÉSIES
Peut-être Irouverait-on dans les Livres Saints des allégories aussi difficiles à saisir ; mais le plus sage est de les y laisser. Ce ne sont pas les images qui manquent dans les strophes précédentes; mais le goût en est douteux et le sens plus douteux encore. Qui se serait attendu, par exemple, que l'encre voulût dire l’Écriture? Non seulement la figure est forcée , mais elle est fausse, puisqu’on ne connaissait pas l'encre dans les temps reculés oü la parole de Dieu fut dictée aux hommes.
Il faut dire cependant , à la décharge de l’auteur, que cette pièce est la seule d'un genre si extraordinaire dans tout le recueil. Ce qui en fait l’importance, c’est surtout sa date. Elle fut composée en 1 475. Ainsi , dès cette époque, Savonarolc voyait déjà l’Église sous le mauvais jour où il la présenta plus tard aux fidèles. Il est visible, en outre, qu’il avait reçu de la nature ce goût pour l’allégorie qui le rattache à la tradition des prophètes et des apôtres, et qui est, au temps où il vivait, une partie de son originalité.
Voici une autre canzona sur la ruine du monde, qu’il composa très -probablement en 1472, avant d’avoir revêtu l’habit de Saint-Dominique. Il y est plus sobre et plus châtié que dans la précédente ;
« S’il n’était pas vrai, Maître du monde, que ta pro- Mvidence est infinie . car je le crois ainsi et ne puis pas »ne pas le croire, puisque je vois ab eœperto , je .serais «plus glacé que la neige, en voyant que le monde en- » tier est bouleversé , que toutes les vertus , toutes les
KCRITS DK SAVONARÜLE.
» bonnes pratiques ont eomplètement disparu. Je ne strouve pas une lumière vive, ni unhoinme qui rougisse »de ses vices. L’un te renie, l’autre dit que tu rêves.
» Moi , je crois que tu tardes , Roi des cieux , pour 1) punir plus sévèrement de si grands crimes ; ou peut- »étre qu’il est proche et que tu l’attends, le dernier «jour qui fait trembler l’enfer. La vertu ne reviendra » pas parmi nous de toute l’éternité. Ici , ceux qu’on . «estime, ce sont les ennemis de Dieu. Caton s’en va » mendiant. Dans les mains des pirates tombe le scep- » tre. Saint Pierre est renversé. Ici la luxure et fous les » brigandages se multiplient au point que je ne sais » comment le ciel ne s’abîme pas.
» Ne vois- lu pas le satyre Mattone *? Quel n’est pas B son orgueil ! N’esl-il pas un fleuve de vices? Ah ! l’in- «dignation me consume le cœur! Vois cet enfant de B prostitution , vois cet entremetteur revêtu de la pour- Bpre, un histrion que le monde suit et que l’aveugle «foule adore! Ne frémis-tu pas d’indignation en voyant B que ce porc de luxure vit dans la jouissance, usurpe »tes sublimes louanges ; qu’il est entouré de flatteurs «et de parasites, tandis que les tiens bannis errent de «ville en ville?
« Heureux aujourd’hui qui vit de rapine et qui se
’ Nous ne .savons au juste ce qu’il faut entendre par ces mots. Tout ce que nous («ouvons dire, c’est que quelques écrivains du temps ap|ielérent Laurent de Médicis le satyre, à cause de scs traits qui r.ip|M-laient ces êtres fabuleux. Peut-être est-ce h lui que le poète fait allusion.
l'ÜÉSIliS. 401
» nourrit le plus <lu song d'autrui! Heureux <jui dé- )>pouille les veuves et les enfants au berceau , et qui «s’empresse à la ruine du pauvre! Celui-là est aimable net bien accueilli qui gagne le plus par la fraude et » la violence. L'un méprise le ciel et le Cbrist , et ne «pense qu’à jeter ses semblables dans l’abîme; l'autre » est bonoré du monde parce qu’il a ses livres et ses «papiers pleins des règles du brigandage, et qu’il con- «naît mieux l’art de commettre toute sorte de crimes.
» La terre est si accablée du poids de tous ses vices, «qu’elle ne s’en décbargera jamais. Rome, qui en est « la tète , tombe à terre pour ne plus reprendre sa glo- » rieuse mission. Oh! quelle douleur vous devez res- » sentir, toi, Brutus, et loi, Fabricius, si vous avez «appris cette autre grande ruine! Ce n’est pas assez de «Catilina, de S} lia, de Marins, de César ou de Néron; » mais ici , tout le monde , hommes et femmes , s’eil'orce «de lui porter quelque coup. Le temps de la piété et «de la chasteté est passé.
» Pauvre vertu , tu n’ouvres plus les ailes! s’écrient le «vulgaire et l’aveugle foule des coupables. On appelle » la luxure ou la philosophie. Tout homme évite de faire «le bien, personne ne va plus par le droit chemin. «Aussi tout le courage qui me reste se glacerait-il , si » une espérance ne le retenait : je sais que dans l’autre «vie on verra bien quelle fut l’anie honnête, et qui «ouvrit le plus gracieusement les a'des.
« Canzuna, tâche d’être avisée. Ne l’approche pas de » la pourpre; fuis les palais et les loges, et n adresse tes T. H. 26
m ÉCRITS DK SAVONAROLE.
» avertissements qu’à peu de personnes , car tout le » inonde te tiendra pour ennemie * . »
Certes , cette canzona n’est pas un chef-d’œuvre ; mais elle est si supérieure à la première , qu’on est presque disposé à la louer. Elle est intelligible , et ne manque ni d’énergie ni de nobles sentiments. Quelquefois même on y trouve de la grâce ; la vertu qui n’ouvre plus ses ailes n’est pas sans agrément ; mais les porcs de luxure font bientôt oublier ces éclairs fugitifs. Caton à côté de saint Pierre n'étonne pas dans une époque de renaissance ; mais celui qui combattait avec tant d’énergie ce retour vers le passé aurait dû s’abstenir des hardiesses poétiques que la renaissance avait mises à la mode. Dans tous les cas, Brutus et Fabricius pleurant la ruine de Rome pontificale ne sauraient trouver grâce devant le bon goût.
Tel se montre Savonarole dans les vers qu’il écrivit pour déverser le trop plein de son ame , à une époque où les affaires du couvent et de l’Ëtat ne le détournaient pas encore du soin de la forme. Gagna- t-il à composer au sein de l’agitation? C’est une question que la lecture de ses autres poèmes permet de résoudre.
Il est hors de doute que l'agitation convenait à son génie, car tous les ouvrages qu'il écrivit au bruit de.s clameurs populaires nous paraissent plus achevés. Cela s’explique par son impuissance absolue à retoucher et à refaire. Chez lui , le premier jet n’était pas seulement
* Canzona de ruina tnundi (Audin de Rians, Poesie , elt-., N“l,
l'OÉSIKS.
le meilleur, il était le seul. Les livres qu'il écrivit à tête reposée ue sont pas sensiblement différents des sermons qu’il improvisait et que le notaire Vivoli rédigeait, si ce n’est pour l’arrangement. Peut-être fallait-il à Savonarole^un but pratique et immédiat pour l'in.spirer. Les laudes spirituelles , quoique aussi dépourvues de poésie que les canzone, ont une forme plus précise et plus vive;lerbythme en plaît davantage à l’oreille. Nous en traduirons une adressée au Crucifix, et destinée, dit le titre, à être chantée à trois voix :
« Jésus, souverain secours! tu es tout mon amour, »etmon port bienheureux, et mon saint rédempteur. B O grande bonté! Douce piété! Heureux qui est uni n avec toi !
» Hélas ! combien de fois t’ont offensé notre ame et B notre cœur misérable! Et tu as été crucifié pour me B sauver, moi malheureux! O grande bonté! etc.
«Jésus, quelle force a poussé ton immense bonté? «Hélas! quel amour t’a déterminé à souffrir tant de «cruauté? O grande bonté! etc.
B Pour toi, j'ai toujours été ingrat et je n’ai jamais été «fervent. Et toi , de combien de plaies pour moi n'as-tu » pas été couvert cruellement ! O grande bonté! etc.
B Par toi , Jésus , le monde est doucement rempli de » cet amour suave et joyeux qui rend tous les cœurs «heureux. O grande bonté! etc.
B Jésus, fais-moi mourir de ton amour plein de vie. «Jésus , fais-moi languir pour toi , Seigneur de vérité. •> O grande bonté! etc.
ÉCRITS DE SAVONAROLE
» Jésus , que ne suis-jc cloué sur ce bois crue! où je » te vois torturé . Jésus , mon doux Seigneur ! O grande » bonté! etc.
» O croix! fais-moi place et prends mes membres, «toi qui, de ton doux feu, embrase le cœur et l'aine.
» O grande bonté! etc.
» Enflamme mon cœur à ce point de tou amour divin > que je brûle tout entier, et paraisse un séraphin. O • grande bonté! etc.
» Que la croix et le crucifix dans mon cœur soient «gravés, et que je sois toujours attaché où dans sa «gloire Christ l’a été. O grande bonté! etc. * »
Comme cantique sans prétention , cette laude est assurément supérieure aux poèmes dont nous avons déjà parlé. Si le souille poétique est absent, une certaine facilité, une grande simplicité, un rhylhme agréable font oublier ce qui manque, pourvu qu’on veuille se rappeler le but de l’auteur.
Les compositions pieuses qu’il destina à remplacer les chants du carnaval marquent un progrès sensible. Le ton en est plus soutenu , moins monotone et plus animé. Voici la plus connue peut-être de toutes ces canzone. Elle a été publiée parmi les œuvres de Jérôme Benivieni *, où elle est suivie d’un commentaire ajouté par l’éditeur. Si nous la traduisons de préférence aux autres, c’est qu’elle a une certaine importance historique, ayant été chantée à la procession de 1490.
* Lauda al Crorifinfo ( Andin de Kiun:< , Poesir . elc., ÎN’" î) , p. ).
‘‘ Florence , 1 500 , in-fuliu.
POÉSIl'S.
« Vive dans nos cœurs, ô Florence! viveClirist, ton » roi ! vive l’épouse , sa fille et sa mère , ton guide et ta » reine, puisque grâce à leur bonté et â leur clémence »tu dois devenir plus riche, plus puissante et plus glo- » rieuse que jamais ! Le jour s’approche. Une si grande B promesse, ô don inestimable! ne peut plus être vaine, «car ce n’est pas une bouche humaine qui la fait, c’est » la bonté divine.
» O ville heureuse par-dessus toutes les autres, plus » heureuse cent fois que personne ne le croit et que toi- » même ne le penses et ne l’espères! Quoique toute » vertu soit morte en toi , quoique tout honneur paraisse «éteint à qui ne lit pas dans l’avenir, celte glorieuse «semence vit en toi. De là découle la certitude de nos «espérances, et de là doit sortir le fruit qui par toi » nourrira tout le monde de tes vrais biens, ô doux Jésus !
» Au milieu de tes tourments, ma Florence ! tu peux « mieux qu’aucune autre cité au sein de ses fêtes et « de ses pompes fastueuses , attendre avec sérénité ton «salut , parce que seule tu as placé tes fondements et «tes portes sacrées sur les montagnes saintes. Plus » qu’aucune autre , aime ton Seigneur. De loi , ê amour « immense ! de toi seule on dit sur la terre des choses si « grandes et si glorieuses que personne ne les a vues «en toi.
» Ne sais-tu pas que lorsque tu as été choisie pour «une si grande grâce, ta bienfaisante et divine reine « prononça au ciel ces paroles : O Florence , cité chérie «de Dieu , de mon Fils et de moi! conserve ferme et vive
»la foi , l’oraison , la patience, car à elles appartient le » pouvoir de te faire heureuse au ciel avec Dieu , et ici , »sur la terre, honorée parmi les autres cités, comme » un soleil parmi les étoiles.
» Lève- toi, ù Jérusalem nouvelle! et vois, vois ta «gloire, confesse et adore ta reine et son Fils bien- » aimé ! En toi , cité de Dieu qui es maintenant couchée «dans les pleurs, tant de joie, tant de splendeur doit » naître encore (]uc tu feras rornement non de toi seule . «mais du monde entier. Dans ces jours heureux, tu «verras des peuples dévots et |>èlerins accourir vers toi » de toutes tes frontières , à l’odeur de ton lys sacré ,
U De ton lys gracieux qui doit étendre ses feuilles si U loin de ton domaine, qu’il donnera de l’ombre à tes » ingrats voisins. Béni de Dieu quiconque s’approche «de toi , et maudits soient ceux qui s’indignent de. ton » bien , de ta gloire et de la paix . Toi , attends qu’il plaise «à ton roi de déchirer, par un mouvement de son sour- «cil, ô prodige! le voile qui obscurcit ta gloire.
» Canzonc , je ne sais si le silenc.e eût été plus con- » venable que la parole , et , parmi tant de doutes , s’il » est bien que tu te montres en public. Si tu ne célè- » bres pas les dons de Dieu . c’est de l’ingratitude : et «si tu eu parles, si tu les chantes, eux, toi et moi » nous servirons de risée. Réjouis-toi donc seule dans « mon sein , ou , si tu veux aller ailleurs , ne te montre «jamais qu’à ceux qui voient avec nos yeux <. »
* Canzone topra tu feliritd di Firenze , cantata dopo la iolenne profrunionr dfl 14U6 ( Audio do Rians, Poetie, olc., N» 4 , p. 17).
POÉSIES
Malgré la supériorité de cette canzone sur les précédentes, il est permis de la trouver encore bien imparfaite. Si la morale en est plus pure que celle des chants du carnaval , ceux-ci l’emportent de beaucoup par leur valeur littéraire. La liberté extrême qu’on regrettait trop souvent d’y rencontrer n’était pas une condition nécessaire de leur poétique, et en les contenant dans les bornes de la décence, ils étaient beaucoup plus propres que les chants religieux de Savonarole à délasser le peuple et à lui donner un goût pur. Dans ces conditions, le réformateur aurait pu ne pas les bannir de sa république. Un peu de variété ne saurait nuire, ni peut-être déplaire aux âmes les plus dévoies. Ce n’est pas en excluant le profane, en transportant à toute heure sur la place publique les louanges de Dieu , mieux placées sous les voûtes de ses temples, en faisant descendre la religion dans la rue, au rang de rivale, même triomphante, du carnaval , qu’on pouvait e.spérer d’établir son empire d’une manière durable. Le fanatisme goûte de tels excès, mais il se lasse vite, et, comme tout icibas, les .saintes folies ont un lendemain.
 part ces dangers inhérents à son système, Jérôme avait le malheur de provoquer une comparaison entre ses poésies et les chants si gracieux de Laurent de Médicis. Ce prince ne fut pas un grand poète , mais à force de goût il eut du talent. Ce ne sera pas trop nous écarter de notre sujet que de mettre le lecteur en étal de faire le rapprochement qui se présentait involontairement à l’esprit des Florentins.
ÉCRITS DE SAVONAROLE
Ce *(ui suit est un chant du carnaval , composé par Laurent de Médicis, et intitulé: Triomphe de Bacchus et d'Ariane :
« Ou’elle est belle la jeunesse qui s’enfuit toujours ! » Soyez joyeux, vous qui voulez l'être : nul n'est cer- » tain du lendemain.
» Voici Bacchus et Ariane, beaux, et l’un de l'autre «épris ; parce que le temps fuit et nous trompe , ils «vivent ensemble et contents. Ces nymphes, ces autres «pei’sonnes sont toujours dans la joie. Soyez joyeux vous «qui voulez l'être; nul n’est certain du lendemain.
U Ces gais petits satyi-es des nymphes énamourés , «dans les antres, dans les bosquets, se sont cent fois «mis aux aguets. Maintenant par Bacchus animés, ils «sautent, ils dansent toujours. Soyez joyeux, vous qui «voulez l'être: nul n’est certain du lendemain.
«Ces nymphes se plaisent fort à être par eux trorn- » |)ées. Ne peut faire à l’autour résistance qu'un grossier «ou qu’un ingr-at. .Maintenant ensemble et pêle-mêle «elles font fête toujours. Soyez joyeux , vous qui voulez «l’être ; nul n’est certain du lendemain.
«Cette ma.sse qui vient en aiTière sur l ànc, c’est «Silène. Tout vieux qu’il est, le voilà ivre et content, «le voilà plein de chair et d’années. S’il ne peut .se « tenir droit , au moins il r-it et s’amuse toujours. Soyez «joyeirx, vous qui voulez l’être : nul n’est certain du « lendemain.
«Midas vient après eux. Il fait or tout ce qu’il touche. «.V (|Uoi .sert d’avoir un trésor, si l’on ne contente fous
POÉSIES
»ses désirs? Quel plaisir veux -lu que ressente celui «qui a soif toujours? Soyez joyeux, vous qui voulez "l’être: nul n’est certain du lendemain.
"Femmes et garçons amoureux, vive Bacchus et "vive l’amour! Que chacun joue, danse et chante; que "le cœur s’anime au plaisir. Pas de fatigue, pas de «peine, ce qui doit être arrivera. Soyez joyeux, vous «qui voulez l’être: nul n’est certain du lendemain, n Qu’elle est belle la jeunesse qui s’enfuit toujours • ! » Voilà qui est plein de grâce et de gaîté. Malgré le fatalisme épicurien qui domine dans ces vers et q\ji rappelle agréablement Horace, il n’y a rien qui puisse bles.ser les oreilles les plus délicates. Certes, Laurent de Médicis ne mérite pas, comme poète, les éloges outrés de Pic de la Mirandole, lui écrivant que si l’on regrette de ne pas trouver dans Pétrarque plus de choses et chez Dante des mots mieux choisis, en le lisant on ne désire rien ^ ; mais c’est un esprit fin et distingué qui grandit singulièrement quand on le compare, sous le rapport de la poésie, à son ennemi. Savonarole porta la peine de son dédain pour les Muses : elles se vengèrent cruellement , en lui refusant l’inspiration toutes
‘ Voy. à l’appendice (N" I 3» ) le texte de ce petit poème.
1 B Sont apud vos duo præcipue cclcbrati poetæ florcnlina; lingiiæ, Franciscus Pclrarcha et Dantes .\ligerius , de qiiibiis illiid in universum sim præfatus esse ex oruditis, qui rcs in Francisco, verba in Dante desiderent; in te qui mentem habeat et aures neutrum desideraturum , in quo non sit videre an res orationc an verba sententiis niagis illustrentur. » Pir n Laurent, Florence, 15 juillet liai. (Voy. Rosciie, Life nf fjorenzo , etc., T. I. tppeml., N® 37.)
ÉCRITS DE SAVON AROLE
ilO
les fois qu'il la chercha. Si l’on veut trouver chez lui quelque trace du génie poétique , ce sont les sermons qu’il faut feuilleter. Mais nous avons vu que, par une grossière méprise , Jérôme ne sut jamais voir la poésie où elle est réellement; s’il la rencontra, ce fut sans le savoir. La seule excuse qu’on puisse alléguer de son infériorité dans ce genre, c’est le peu de souci qu’il eut de s'y perfectionner.
Il eut si peu d’amour-propre, qu’il ne craignit pas de prendre l’héritage laissé vacant par Laurent de Médicis et de provoquer un dangereux parallèle. Il crut de bonne foi que la pureté du fond compensait largement les défectuosités de la forme. Il oublia que , malgré sa récente ferveur, le peuple florentin savait encore par cœur les vers de Pétrarque et de Dante. Ce fut son erreur et son tort. Mais que lui importait? Bons ou mauvais, ses petits poèmes furent chantés sur les places publiques et dans les églises : c’était un symptôme de succès pour la réforme; il bornait là son ambition. Ses amis ne se montrèrent ni plus exigeants , ni plus soigneux de la gloire du maître; ils laissèrent comme lui ces pièces fugitives s’ensevelir dans l’oubli. Mais si leur estime pour les plus éphémères productions de Savonarolc eût poussé de son temps quelque éditeur à les recueillir et à les publier, il est probable , tant l'indifférence du réformateur était grande! qu’il eût laissé faire, sans s’occuper davantage de ces futilités '.
' Voy. à l’appendice (Textes et documents, N®I 2«)un|H'li( poème de Savnnarole , choisi parmi les plus estimés.
POÉSIES
Malgré la faiblesse de ses essais poétiques , Savonarole eut des imitateurs. Le plus célèbre fut Jérôme Benivieni , qui se fit la réputation d’un poète. C’est par les œuvres de ce dernier que nous pouvons nous faire une idée de ce qu’étaient les chants à danser ( canzone a ballo); car il ne nous en est resté aucun du Dominicain. Les canzone de Benivieni furent chantées aux rondes de Saint- Marc en 1497 et 1498, et elles n’étaient pas indignes d’un tel honneur. Il faut citer ;
« Il n’y eut jamais de plaisir plus beau , plus agréa- »ble et plus grand que de devenir fou pour l’amour » de Jésus.
U La pauvreté, la douleur et les larmes, objets de la N haine du sage , le chrétien les cherche , les honore , les » aime toujours , parce qu’il est fou.
»I1 n’y eut jamais, etc.
»La discipline et la pénitence sont ses premières » délices ; ses joies et ses plaisirs , c’est le martyre , car » il est fou.
» Que chacun crie comme je crie :
«Toujours fou, fou , fou •. »
La supériorité du disciple, il faut l’avouer, n’est guère sensible dans de pareilles productions. Mais voici quelque chose de plus extraordinaire encore :
« Je veux te donner, mon ame, un seul remède , B préférable à tout autre pour guérir tous les maux. On » le nomme la folie. Prends trois onces au moinsd’espé-
' Voy. Pi((noUi, Stor. totr., lib. 5, cap. î, T. IX.
ÉCRITS DE SAVONAROLE
» rance, trois de foi , six d’amour, deux de larmes, et U place le tout sur le feu de la crainte. Fais ensuite «bouillir trois heures; presse enfin, et ajoute toute » riiumilité et toute la douleur nécessaires pour faire » cette folie ' . »
Ces vers sont du ressort de la pharmacie plutôt que de la poésie. Quoique Savonarolc n’ait jamais écrit, comme poète, rien d’aussi singulier, on peut rattacher les excentricités de son disciple aux salades, aux laitues amères , aux viandes de difficile digestion dont il menaçait souvent les Florentins. Une fois que l’exemp/e du mauvais goût est donné, rien n'arréte l’jinitation. Les écarts du génie servent de règle; car c’est par là qu’il est surtout facile de copier les grands hommes.
• Girol. Benivieni (Florence, 1500, in-f»). — Voy. en outre Pignotti { lib. 5, cap. 2, T. IX ) et .\udin de Rians ( Poesie, etc., Préface ).
Quant aux airs -sur lesquels on chantait ces ranzone , Roscoe nous apprend qu’on prenait les plus gais et les plus profanes , pour exciter la piété languissante des Gdèlcs (Voy. Life of Lorenzo, etc., T. I, cap. 5 ).
CONCLUSION
StTooarole prétend être prophète. •— K quoi Ton peut reronnallre le vrai prophète. — Fauïict prèdirlions de Satunarule. ~ Savonarole no fui pa» un inipuilcur. — Il »'esl trompé de bonne fol. — Cautc» de ton erreur. — > Oe rcxla»c. — Üe quelle manière Sayonarolc rommuniqur avre Dieu. — Son erreur e«t-elle une preuve de folio De rhallucinalion. — De la vitlon. — Savonarolo no fut ni malade ni fou. — Il subit rinfluenrc des croranecs de son temps. — Ses visions furent un effet de sa volonté. Opinions des historiens sur Savonarole. — l.cur commune erreur. — Opinion de Tiraboschi. — Opinion de M. E. Aubieri. — V'rai caractère de Savonarole.
Nous ne terminerons pas ces études sans essayer de débrouiller une question que le lecteur a dù se poser à chaque page , mais qu'il convenait d’ajourner, tant que nous avions à apprendre quelque chose sur Savonarole. On a pu apprécier successivement en lui l'homme d’État, le réformateur, le théologien, le philosophe, l’orateur, l’écrivain; mais fut-il un prophète ou un imposteur? Tel est le problème que ses historiens et scs biographes se sont donné la tâche de résoudre , et <|u’ils ont résolu par raiTirination de l’un de ces deux termes extrêmes, sans soupçonner qu’il pût y avoir d’opinion intermédiaire. Ainsi , les uns ont implicitement condamné l’Église, en proclamant que Savonarole fut un prophète méconnu; les autres ont flétri sa mémoire, en l’accusant d’imposture.
CONCLUSION
Aucune de ces deux conclusions n’est la nôtre, et nous aurions reproduit bien infidèlement la vérité qui nous parait évidente, si le lecteur hésitait encore sur le vrai caractère de Savonarole. 11 ne fut ni ange ni démon , ni saint ni réprouvé , ni prophète ni imposteur; il fut homme, et l’on peut voir en lui les grandeurs de la nature humaine à côté de ses faiblesses : le courage et la peur, l’amour et ta haine , la vertu et la faute , la plus grande suite dans les idées et les plus frappantes contradictions. Mais , sur un point tant de fois controversé et cependant si obscur encore, il ne suffit pas d’affirmer ; il faut prouver.
11 est hors de doute que Savonarole voulut passer pour prophète aux yeux de .ses contemporains. Il s’en défend quelquefois , et déclare qu’il ne s’est jamais dit prophète ni fils de prophète ; mais ne niait-il pas également d'avoir jamais parlé du pape? Ne prétendait-il pas n’avoir reçu aucun bref, aucune interdiction de prêcher avant l’excommunication? N’affirmail-il pas ne s'ètre jamais mêlé des affaires d'Étal? Des textes aussi nombreux et plus décisifs prouvent qu’il tâchait de donner à ses paroles un caractère prophétique et de se faire passer lui-même pour l’envoyé de Dieu. Dès le commencement de sa carrière politique , à peine Charles VIII avait-il quitté Florence, que Savonarole déclarait que .ses prédictions et ses menaces venaient de Dieu. Il voulait, eu outre , être cru sans preuves ;
B O Frère! comment sais-tu que ce que tu nous dis B vient de Dieu? Comment nous prouveras- tu celte
CONCLUSION
» haute origine? — O tiëdes ! écoutez ; Tout homme nqui affirme une chose la sait par voie naturelle ou par B illumination d’en haut. S’il la sait par voie naturelle, » il peut la prouver par démonstration ou par raisons B probables. S'il la sait par illumination d’en haut, il B ne peut la prouver ni par voie naturelle, ni par dé- B monstration , ni par raisons probables. Si donc les B prédictions que je vous ai faites viennent de Dieu , 8 comme je le soutiens , pourquoi voulez-vous des B preuves , puisque de telles choses ne se peuvent prou- 8 ver? Coutredisez-vous ce qui vient de la lumière sur- 8 naturelle? Il faut alors que vous possédiez vous-mêmes 8 cette lumière. Mais s'il est vrai, comme vous le dites , 8 que vous ne l’ayez pas , pourquoi donc me contredisez- 8 vous, puisque vous n’avez aucune raison ijui puisse 8 servir de fondement à la contradiction ‘ ? b
A ces paroles on en vit succéder, dans le cours de la prédication, beaucoup d'autres plus précises encore. Quand Savonarole s’emportait contre les faux prophètes, ajoutant qu'il fallait les lapider, il est évident qu’il n’aurait pas voulu être confondu avec eux^. Quand il osait dire que, s’il se trompait, son erreur était celle de Dieu même, il ne pouvait affirmer sa mission plus audacieusement*. Quand il réfute ceux qui prétendent
I 22« Pred. top. Aggœo, 21 dérerabre 1494. (Ven. 1544, f» 176 r<>.)
3 <• Se un faiso profeta vien , lapidalo; ma se tu vedi adempire le cose predette, credi cho il profeta è vero.» 12' Pred. top. Job, 14 mars 1495. (Ven. 1541, f« 101.)
* « Se Dio erra , orro ancor io , guarda corne arditainente io ti
CONCLDSION.
qu'on ne doit pas croire Ji la mission d'un prophète qui ne fait pas de miracles , il est clair qu'il parle pour lui-même , puisque, d'une part, il reconnaît ne pas faire de miracles, et que, de l'autre , il prétend être le porte-voix de Dieu *. Quand il prouvait qu’il avait le droit de prophétiser, il ajoutait que ce que ses ennemis appelaient des songes étaient des révélations ». Il se faisait proclamer prophète par la Sainte-Vierge». Enfin, ce mot qu’il n’avait jamais voulu dire <lans tout le cours de ses prédications ; Je suis prophète , il le dit
parloi ma perché io so che cgii è iinpossibile clie Dio erri, peré li parlo a qiieslo modo, perché io son certo di quel ch’io dico.» 37c Pred. sop. Job, 9 avril I4!15. (Von. 1615, f» 3lfi r».)
‘ n Egli è vero che il profela non ha sempre il Spirilo; ma qnando io ti dico qiiassù cosa aicuna, sappi che io ti |Kirlo in |>ersona di Dio, né mai ti diro cosu qiiassû clic non sia ferma.... Alcuni allri dicnno che non si debha credore a uno che si fa profela , se nou fa prima miracoli.... E se io sono mandato |)oi invisihilmente , i« non te l’ho a dire : Iddin Io sa. » I;’® Pred. xop. i Salmi , 19 mai 1495. (Ven. 1617, f“ 38 v“. )
<1 Dire qiicil'altro : E sono .sogni. Vien qua. Che ne sai tu ? Sc tu parli sanza fondamento, tu sc’pazzo; se tu parli con fondamento, dirami che fondamento é il luo ? Corne il puoi lu sapere ? Tu non puoi sapere che sieno sogni , tu non puoi sapere il seerelo del core mio. Tu dirai : lo l’ho |>er rivelalione. Ti ris|)ondo : Se In non credi a me, né io a le.» 25» Pred. sop. Amos , 13 mars 1496. (Ven. 1519, f» 113 r». )
» n Fili, tôt anuos renovalioncm Ecclesiæ pra'dicasti , (jupe futura omnino est et quidem cilo; prædi.xisti quoque illuminante .Spiritu Sancto, conver.sionem inridelitiin, scilicct Turcoriim, Mauronim et aliorum cclerilcr secuturam , ila ut uiulli mo<lo vivenlium caui visuri sinl. » ('tmjtend. rerel. (Qiiétif, T. I, p. 35s).
CONCLUSION
expressément dans un de ses ouvrages , et il déclare que c'est une faveur spéciale que Dieu lui a faite *.
.\insi , il est prouvé jusqu’à l’évidence que Savonarole a voulu passer pour prophète et faire croire qu’il recevait de Dieu des lumières surnaturelles. Que fautil penser de cette prétention?
Si l'on voulait remonter jusqu’aux origines de la question , on serait conduit à rechercher si Dieu s’est de toute éternité suffi à lui-même ; si , dans les rapports qu’il lui plaît d’avoir avec .ses créatures , il agit et parle directement, ou s’il emploie des intermédiaires, c’està-dire des prophètes. Mais il n’est pas besoin d’approfondir ces mystères. Si Dieu a des prophètes , cela ne prouverait rien en faveur de Savonarole, puisqu’il peut se trouver des imposteurs qui s’affublent d'un si beau nom. La thèse contraire est entourée de trop d'écueils pour qu’il .soit prudent de les affronter.
Nous ne rechercherons même pas si Dieu a renoncé , dans les temps modernes , comme l’affirment quelques sectes de l’Église réformée , à se servir d'intermédiaires
■ mSavonardai Atqui io son profeta.... Poiché ragionevolmcnto mi sforzi non senza verecondia e umiltà confesse esscrmi stato da Oio per suo dono e non per alcuno mio precedente inerito conferito.
B Uria : Guarda che questo non sia detto per umiltà , ma più presto per arroganza.
B Savonarola .- Io non mi attribuisco il faiso, ma non mi vergogno già di confessare di avcrio riceviito a laude di Dio c per sainte de'prossimi. » Délia irn'tà prof élira, cap. 2. (Ven. 1600,
CONCLUSION
pour nous transmettre ses volontés ' . Quoique les prophètes de la nouvelle Église n’aient pas obtenu la même notoriété que ceux de l’Ancien Testament, les docteurs catholiques ne se divisent que sur la question de savoir quels sont ceux que le Seigneur a faits dépositaires de son esprit. Il est convenable de se placer, pour juger Savonarole , à leur point de vue , puisque , sans nier que Dieu se révèle à ses prophètes, ils ont refusé de reconnaître dans l'illustre Dominicain un si auguste caractère.
L’influence considérable que prennent les vrais prophètes dans le monde a dû éveiller de tout temps les convoitises de certains esprits inquiets et ambitieux, toujours à la recherche de ce qui peut leur donner de l’importance et du relief. Il a du se rencontrer des intrigants pour profiter de l’impossibilité où sont les vrais prophètes de prouver humainement leur mission par d’autres moyens que la réalisation tardive de leurs prophéties. Il est facile à ces malins esprits d'abuser la foule crédule en se donnant pour prophètes, et de passer
• « Un chrétien rationaliste ne peut admettre l’inspiration que chez le Christ, les prophètes et les apôtres. Quant an don de prophétie au temps des païens et chez les chrétiens modernes, iV ne peut être revendiqué que par les fous, les dupes et les imposteurs. Les motifs de ceux qui trompaient les hommes étaient des vues particulières d'ambition , de réputation , d’intérêt , ou de zèle pour le bien public. » Arnold, Ohsfrvalions on the nature, kind, rautet and prévention of intanity ( I^ondon , I7'.)8-I80fi, î vol. J. — Voy. Brierre de Boismont, De» haliwination* , p. UO (Paris, 1845 ).
CONCLUSION
pour tels au moins tout le temps qui s'écoule entre l’instant où ils parlaient et celui qu’ils ont assigné à la réalisation de ce qu’ils ont prédit.
Les adversaires de Savonarole le rangèrent parmi ces derniers. Le plus grand nombre d’entre eux rejetèrent, comme des fables, tous les miracles qu’on rapportait du martyr. Les autres, plus crédules, pensèrent que ces miracles pouvaient bien témoigner de la sainteté de . celui qui les avait faits, ou à propos de qui ils avaient eu lieu, mais non pas de l’esprit de prophétie, puisqu’un .saint homme même peut se faire illusion à cet égard. Laissant bientôt de côté les faits surnaturels , ils demandèrent à la raison des armes contre la prétention de leur ennemi , et la raison leur suggéra un argument contre lequel tous les disciples de Savonarole devaient rester impui.ssants. Pour prouver qu’un homme est prophète , dit l’évéque Catarino , il ne suffît pas qu’une de ses prédictions se .soit vérifiée ; mais , au contraire , pour prouver qu’un homme n’est pas prophète , il suflit de démontrer la fausseté d’une seule de ses prédictions *.
Il est certain, en effet, qu’un .seul mensonge, une seule erreur dans l’ordre des choses que le prophète prétend lui être révélées de Dieu , est une preuve sinon qu'il trompe les autres, au moins qu’il se trompe luimême. En admettant la doctrine si souvent développée
• Disrnr») di Amhrogio Ciitnrlno Voliti , rexroro di Minori , rnniro In dnttrinn r h prnfrzk de Frn Hieroiiimo Savnnarota , piirl. !*, ca|>. .') (Von. lilSJ.
CONCLUSION
par Savonarole, que Dieu peut envoyer sa lumière à des hommes qui ne sont pas saints, on n’en est pas moins forcé de reconnaître que le plus méchant homme du monde , en tant que prophète de Dieu , ne saurait se tromper. Voudrait-il abuser de ses lumières surnaturelles et du crédit que lui donnent quelques-unes de ses prédictions vérifiées , pour persuader à la foule des faussetés imaginées par lui? Il serait impie de penser, dans l'hypothèse où nous nous plaçons , que Dieu ne lui retirât pas sur-le-champ son esprit.
Il snilirait donc de montrer que Savonarole a prédit comme prophète, et non comme particulier, du haut de la chaire et non dans des conversations privées, des évènements qui n’ont pas eu lieu , pour prouver qu’il ne fut pas l’envoyé du Très-Haut. Or, cela résulte suf- Bsamment des textes cités dans cet ouvrage , et nous pourrions nous borner à rappeler les prophéties de Jérôme qui ne se sont pas vérifiées.
1° Il prédit le bonheur à Florence républicaine, et, trente-deux ans après sa mort, la république florentine s’est abîmée pour ne plus se relever. Voudrait-on croire que cette cité turbulente jouit du bonheur prédit dans la paix profonde où elle s’endormit sous la seconde domination des Médicis? On ne saurait du moins prêter cette pensée à Savonarole, si l’on se rappelle de quelle haine il poursuivait cette famille. Dans tous les cas , il resterait encore à expliquer comment il put prédire que toute l'Italii! serait bientôt soumise aux lois de la république florentine, et que celle-ci ferait de grandes
CONCLUSION
conquêtes , puisqu'un sait que ces évènements n'ont jamais eu lieu
2° Savonarole annonça souvent que les Turcs et les Infidèles .se convertiraient, dans un prochain avenir, à la religion chrétienne. Razzi prétend , il est vrai , que cette prophétie avait commencé à se vérifier de son temps par la découverte de l’Amérique, qui avait eu pour conséquence la conversion d’une foule d’infidèles*. En admettant cette singulière explication , ce ne serait là qu’un commencement de bien peu d’importance, eu égard au grand nombre d'infidèles qu’il y a encore aujourd’hui , et Razzi se garde bien de dire un mot des Turcs. Cependant jamais Savonarole ne fut plus précis que pour cette prophétie. La place quelle occupe dans sa prédication nous commande de citer textuellement :
« A l’époque » , dit-il , « où Florence sera triomphante » et étendra sa domination sur toute l’Italie, la lumière ndu Seigneur se répandra jusque dans la Turquie, et » les Turcs se convertiront à la Foi du Christ. Amen *. »
' « lo ti dico che tu accrescerai t'imperio tiio, e multo più cho tu non credi. » 12» Pred. lop. i Salmi, l‘J mai 1495 (Ven. 1517, fo 38 vo ).
« La Ilatia verra sotto il tuo giogo, Firenze. Ti liai a rilevare ad ogni modo, iutanto chc tu sarai consolata. (^uarido le spade coniüicierannoa volare per la Italia, e tu comincierai a fiorire. » 23» Pred. iop. Mirhea , 4 septembre 1496. (Ven. 1520, f« 152 r“.)
* Difentione délia doltrina e delle profezie del Savonaroln , da Fra Seraflno Razzi ( Ms. de saint-Marc , VIII 25, f» 86 , à la Magliabechiana ).
* 31» Pred. enp. Amot, 21 mars 1 496. (Ven. 1519, f» 143 v". )
CONCLUSION
C'est ainsi que notre prédicateur terminait un de ses sermons. La veille , il avait été plus précis encore :
« Le Seigneur appellera l'eau de la mer. Ceci doit » s'entendre des Turcs dont l'amertume est aussi grande M aujourd’hui que celle de la mer. Mais remarquez que «lorsque le ciel attire en haut les vapeurs de la mer, il « les rend douces : aussi voyons-nous que les eaux qui upleuvent du ciel ont cette qualité. De même ceux que » Dieu attire à lui par la grâce deviendront doux et «purs, et de persécuteurs se feront défenseurs et prédi- «cateurs. Comme de bons nuages pleins d’eau douce, » ils répandront la lumière du Christ par toute la terre. «Vous ne le croyez peut-être pas : Dominu$ est nomen aejus. Croyez- le, de toute manière ces choses s’accom- «pliront, puisque celui qui les fera c'est Dieu <. «
Ailleurs, il fixe l’époque où cette conversion aura liéu :
« Florence, j’ai parlé tantôt absolument, tantôt sous «condition. Lefléaude l’Italie, la rénovation de l'Ëglise, «la conversion des Turcs sont au nombre de mes pré- « dictions absolues ; elles se réaliseront certainement , «rien ne saurait les empêcher. — O Frère! pourquoi «ne dis-tu pas le temps où ces choses auront lieu? — «Dites-moi pourquoi Ëzéchiel se taisait là-dessus, et » se bornait à ces mots : Diebus nostris ? Je vous ai dit «et je vous répète que ces choses auront lieu de notre «temps. Je ne dis pas au temps des enfants, ni même
' 30» Pred. top. Àmvi , ?0 mars Ua6. (Ven. ISIU, f® IM»». J
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CONCLUSION
» des jeunes gens. Elles auront lieu de nos jours, et » beaucoup de vieillards qui vivent aujourd'hui les ver- » ront. Vous pouvez donc croire que cela ne tardera pas. »J’ai maintenant quarante-cinq ans, et je pourrais vivre » naturellement encore vingt années. Il y a ici beaucoup » de vieillards qui peuvent en vivre à peine dix , suivant nies lois de la nature. Si ces choses n’arrivaient pas, je ".sens bien que je serais lapidé. Croyez-le donc , je ne ■ parle pas comme un insensé : de tonte manière ce «que je vous prédis s’accomplira *. »
.4insi, les Turcs devaient non seulement se convertir, mais être les nouveaux apôtres, les propagateurs de la Foi , et cet évènement providentiel n’était guère éloigné de plus de dix ans du jour où Savonarole l’annonçait. Rien ne saurait être à la fois plus précis et plus faux , et cet exemple mémorable nous dispense d’en chercher d’autres. L’homme qui se trompait aussi gravement et qui ne pressentait pas même, qu’au lieu de faire des néophytes , le catholicisme était à la veille de perdre la moitié de l’Europe, ne peut être regardé comme un prophète. Faut-il donc le ranger parmi les imposteurs ?
Sa vie , ses sermons , ses ouvrages s’élèvent contre une si grande injustice. Les imposteurs cherchent à s’insinuer et se gardent le plus souvent de la violence : Savonarole voulut s’imposer ; il ne fit jamais de concessions et ne mit pas de bornes à ses emportements. Si
' Pred. top. Ezerhiel, 22 février 1497. (Ven. 1520, f» (H) r«.)
CONCLUSION
4ïl
une vie pure ne suffit pas pour prouver que celui qui la mène a reçu de Dieu des lumières surnaturelles, elle suffit au moins pour faire croire qu'il ne fut pas un hypocrite. Le but élevé que Savonarole se proposait , les moyens mêmes qu’il employa pour l’atteindref ne permettent pas de l’accuser de fourberie. On ne peut nier qu’il ait commis des fautes et demandé quelquefois à la Buperclieric le triomphe de ses doctrines ; mais quel est donc l'homme qui n'a pas agi une fois en sa vie comme si la fin justifiait les moyens? Savonarole a pu quelquefois , voyant l’autorité qu’avaient ses paroles lorsqu’il les donnait comme le Verbe de la sagesse divine , rattacher à cette origine sacrée des prescriptions politiques ou morales que sa raison ou son imagination lui avait inspirées, de même qu’il avait donné pour des textes de l’Écriture certaines phrases sensées ou profondes qui ne s’y trouvaient pas, mais qui ne l’auraient pas déparée. 11 ne fut pas pour cela un imposteur, car ces supercheries eurent toujours pour but le bien public, elles ne nuisaient à personne, et ne sont d’ailleurs qu’une exception dans sa vie. Pre.sque toujours , lorsqu’il dit que Dieu pariait par sa bouche, il le crut trèssincèrement ; sa bonne foi ressort à chaque instant de ses paroles , et la lecture de ses sermons ne laisse aucun doute à cet égard. Les fragments nombreux que nous avons rapportés de cette partie de son œuvre, suffiront sans doute pour faire partager notre conviction au lecteur. Gomment soupçonner la sincérité d’un homme qui prononçait les paroles suivantes au moment où , pour-
Digilized bv Gooj^li
CONCLUSION
suivi par ses supérieurs à Rome, par ses adversaires à Florence, il n’avait qu'à faire amende honorable, ou même une simple soumission , pour assurer son crédit et ses jours menacés :
« Croyez-vous que si je voulais sortir d'ici , fouler ma » conscience aux pieds et ne pas obéir à ce qui m’a été »dit , je ne saurais pas, même par les voies humaines, B me mettre hors de ce jeu difficile? Vous pourriez me B persécuter ensuite tant qu'il vous plairait. Mais je B sais que tout ce que je vous dis vient de Dieu. J’en B suis certain , plus que je ne le suis d’étre ici, dans B cette chaire; oui , mille fois plus certain que je ne le B suis de la blancheur de ce scapulaire que je porte sur B ma poitrine '. b
Ces paroles énergiques , il les prononça cent fois avec de légères variantes. Elles portent l’empreinted’une parfaite sincérité. La droiture et l’unité des vues de Savonarole leur donnent en outre une certaine autorité. Ce réformateur convaincu ne s'écarta jamais du plan qu'il avait adopté pour arracher Florence et la chrétienté à une ruine imminente , et quand il fallut payer de sa vie une si noble ténacité, il sut mourir. « Je crois b, dit Pascal , « les histoires dont les témoins se font égor- Bger. » Par son sacrifice, Savonarole mérite qu’on croie sinon à la vérité de sa doctrine , au moins à la pureté de ses intentions. Il est trop facile d’accu.ser d'imposture ceux qu’on n’aime pas , et trop souvent ceux qu’on étudie
' lfi« Pred. Mt/>. Exod., 13 mars MHS. (Ven. IS40, IV4 y<>.)
CONCLUSION
peu et qu’on connaît à peine. Plus de justice est due à ces hommes qui n’agitèrent le monde que pour le rendre meilleur, et qui , victimes de leur zèle, n’ont point dérobé le secret de leurs systèmes au jugement de la postérité. Il faut y réfléchir avant de les accuser de faire des maximes pour justifier leurs pratiques. Le temps n’est plus où l’on avait tout dit sur Mahomet en l’accusant de scélératesse et de fourberie , et l’on croirait diflicileinent aujourd’hui qu'une si grande révolution religieuse que la naissance de l’islamisme eût pu être accomplie par un misérable sans conviction.
Pour avoir échoué , Savonarole ne mérite pas qu’on use à son égard d’une moindre réserve. La trop courte durée de son triomphe, car c’est en cela que consiste son échec, ne saurait être un grief contre lui. La petite république de Florence ne pouvait défendre sa réforme politique contre les armes des souverains étrangers , ni sa réforme religieuse contre les fureurs d’un pape qui avait sous la main dix princes tout prêts à servir sa colère.
Il serait souverainement injuste de reprocher à Savonarole d’avoir fondé un gouvernement qui ne pouvait se soutenir. Ce n’est pas lui qui fut cause de l’expulsion des Médicis et do la révolution. Appelé à en diriger l’essor, il s’attacha à le comprimer, et ne fit autre chose que de rétablir un gouvernement dont Florence s’était bien trouvée pendant des siècles. Il sacrifia même, dans cette circonstance solennelle , ses propres convictions , pour se plier aux habitudes et aux goûts du peuple qui semblait
CONCLUSION
lui demander son salut. Ce fut un malheur pour ce grand homme de venir dans un temps et dans des conjonctures où la réforme politique se compliquait de la réforme religieuse et en compromettait le succès. S’il eût eu à catéchiser l’ÂlIemagne, au lieu de l'Italie; s’il eût pu , comme Luther, 'concentrer ses efforts, il eût peutêtre retardé de bien des années le terrible déchirement qui allait éclater. En admettant même que, par suite d’une tendance naturelle à la synthèse, il soit responsable d’avoir trop embrassé, la grandeur de son but, l’honnêteté de sa vie, la fatalité qui s’attacha à lui, doivent lui faire tenir compte de la double révolution qu’il accomplit, comme si le succès en avait duré des siècles. Après tout, son œuvre lui survécut et remplit le monde du bruit de sa chute.
Si , malgré ses affirmations réitérées , il n’est pas vrai que Savonarole ait été prophète , et si l’on ne peut croire cependant qu’il fut un imposteur, il reste qu’il ait été trompé lui-même , c’est-à-dire qu’il se soit cru véritablement inspiré. Cette inévitable alternative n’a rien d’invraisemblable. Tout le monde, au moyen-âge, et ceux-là mêmes qui regimbaient à la Foi , croyaient aux esprits, aux apparitions, en un mot aux phénomènes surnaturels , non comme exception , mais comme règle. C’était pour eux un ordre de faits non moins incontestables et presqueaussi communs queceux de la vie réelle. Cette croyance générale était cause que chacun prenait pour des réalités tous les rêves de son imagination ; et , comme on l’a fait remarquer avec raison, ces visions,
CONCLUSION
produit de la croyance générale, contribuaient à la fortifier et à l’entretenir *.
Il était donc très-difficile à ceux-là mêmes qui s’étourdissaient dans le tourbillon des affaires , de résister au courant de l’opinion qui portait alors tous les hommes à croire et aimer le merveilleux ; mais cela devenait toutà-fait impossible à ceux qui , retirés au fond de leur cellule, se plongeaient tout le jour et souvent toute la nuit dans l’étude et la méditation , et demandaient à Dieu de se dévoiler à eux face à face. Disposés par les idées où l’on avait élevé leur enfance , à croire les choses les plus extraordinaires, il devait leur arriver, dans la contemplation , de prendre pour des réalités les fantaisies de leur esprit. De même que l'homme le plus sain d’esprit et de corps, s’il fixe trop long-temps ses regards sur un objet, finit par le voir s’agiter sous ses yeux, de même la raison cédait aux fantasmagories de l’imagination, et l’on avait ainsi mille récits merveilleux dont l’humanité se fit une habitude , et que le progrès des lumières n’a pas encore dépouillé de leurs séductions. Ces apparitions des êtres bienheureux , anges ou saints, étaient devenues si communes, que celle de Dieu même, qui aurait dù rester l'apanage de quelques privilégiés, appartenait à tous les chrétiens, pourvu qu’ils voulussent se placer dans les conditions convenables. Les moyens d’obtenir ces visions formaient une sorte de
• De l’hallucination au point de tue philotophique et hiitorique, par M. Maiiry ( voy. Annal, médiro-ptyrhologiquet , T. V, p. 335).
CONCLUSION
science : il ne s’agissait que de se mettre en extase. C’est ce que Savonarole nous apprend en quelques mots ;
a Gomme la vertu est plus puissante quand elle con- » centre ses forces que lorsqu’elle les dissémine, quand » l’homme commence à concentrer .sur le Christ tout n son amour et à tenir pour rien tout le reste, il devient » plus fort , grâce à la charité. De cette manière l’ame «s’unit au Christ avec ardeur, parce que l’amour est «une vertu exclusive. Et comme l’amant va toujours «vers la chose aimée, comme Dieu est élevé et que sa «gloire est dans les cieux , de toute nécessité l’amour «divin produit l’extase et entraîne l’homme au-dehors «de lui , au point qu’il dépasse toutes les choses créées. » Et comme chacun agit suivant sa nature, l'homme «annonce la parole selon ce qu’il entend et ce qu’il « comprend ; le Seigneur ayant dit : Ex abundaniia ncordis os loquilur, il arrive que ceux qui sont embrasés «de l’amour du Christ font certaines choses divines qui « paraissent quelquefois aux hommes une pure folie < . «
' a Perché la virtù unita è più forte che quella chc è dispersa e segregata , quando l’ uomo coininria solo ad amarc Crislo e a reputare tutlc le altrc cosc [)er niente, allora la dilcctione c amorc di Cristo congregandosi tutti in lui solo doventa più forte, c in quosto modo vehementemente l’anima si copula con Cristo' perché lo amore é virtù unitiva , e conciosiacosachè l’ amante sempre vada inverso la cosa amata, e Iddio sia exceiso e la sua gloria sopra li cieli, di nécessita il divino amore fa extasim, e tanto trac l’uorao fuora di se, che esso ancora pas.sa lutte le cose create. K |>er cagionc che taie quale è ciascheduno taie cosa opéra, e corne l'iiomo .sente e intende cosi prenunzia le parole dicendo il Signore : K.r ahumlanlin
CONCLUSION
Pourvu qu’on aime Dieu , on est donc sùr d’obtenir de lui ce précieux don de l’extase; et si l'extase est un état supérieur, il est clair qu’elle cesse d’être, atix yeux de ceux qui admettaient la théorie de Savonarole, un phénomène extraordinaire. Sans doute , il n’est pas donné à tous les chrétiens de le ressentir aussi complètement que sainte Thérèse ‘ , et d’en décrire
eordis o» loquitur, inlcrviene che qiielli che sono fcrvidi délia carità di Crislo , o[)crino c enucliino certe cosc divine le qiiali alcuna voila paiono alli uoinini cosc slolte. » Trattato de’ sette gradi (¥lor. 1490), traduction du latin en italien par Philippe Cioni.
' Voici comment un célèbre médecin résume , d’après les expressions de sainte Thérèse, les phénomènes extatiques qu’elle décrit dans ['Histoire de sa vie ■
«D’abord attention concentrée par une lecture pieuse; puis n recueillement profond ou sorte de quiétude , avec le sentiment » d’une Joie enivrante ; dans le troisième degré, jouissances les plus » vives et les plus pures, essor d’un amour ardent, sorte d’exalta- » tion voisine de la folie ; dans le quatrième degré , marqué par une » sorte d’évanouissement et de défaillance totale, le ravissement » est porté au plus haut degré de vivacité et de force : respiration «suspendue, plus de mouvements dans les membres, yeux invon lontain-ment fermés, perte de la parole, sus|>ension de l’usage n des sens , |)endant que toutes les facultés morales semblent s’éle- » ver au plus haut degré d’énergie, ou plutôt contracter une sorte » d’union intime avec l’objet idéal de ces illusions fantastiques. I,e » ravis-sement saisit alors avec tant d’impétuosité , qu’on se croit » transf)orlé dans les nues , habiter dans l’Olympe, goûter les avant- -coureurs d’une félicité suprême. Perte d’haleine, pouls insennsible, rigidité dos membres, étal apparent de mort, position et i> attitudes antérieures conservées dans leur intégrité, c’est l’époque »des épanchements d’un amour ardent , des promesses solennelles, «des résohitions héroïques. « Pinel, Snsogrnphie philosophique, T. Il , p. 1 .10.
CONCLUSION
comme elle toutes les phases ; mais chacun peut prendre sa part du céleste banquet, et cette part est d'autant plus grande , que nous avons plus de foi et plus d’aptitude à nous abstraire du monde extérieur.
Mais s’il suffît de prier avec ferveur pour que Dieu se révèle à sa créature , si le Seigneur ne peut se refuser aux supplications des bons chrétiens, combien l'intuition de la Divinité ne doit -elle pas être plus parfaite chez ceux dont l’unique occupation est de prier et d’enseigner la Foi aux autres hommes ! Pénétré de ces idées qui n’étaient que le développement logique des principes généralement admis de son temps , Savonarole dut bientôt se croire exaucé. Il eut des visions , des apparitions; il entendit des voix qui lui annonçaient l’avenir et qui lui expliquaient le vrai sens de l’Écriture.
En général , Savonarole admettait que Dieu ne fait jamais aucune grande chose dans le monde sans la faire auparavant annoncer aux hommes par ses prophètes. Quant à la manière dont ces communications avaient lieu , il pensait que les prophètes voyaient quelquefois la Divinité face à face , mais qu’elle se servait le plus souvent des anges comme intermédiaire entre elle et eux ‘.C’étaient, en effet, des anges qui portaient ordi-
• « Quando Dio vuoi fare qualclic cosa niiova nnlla Chinsa sua . la rivcla prima agii angeli, dipoi gli angeli agii uomini, a chi place a Dio di faric rivolarc. Non fa mai Iddio cosa alcuna grande che prima non la facci rivelare alli siioi profeti.» Pred. top. Job, 5 mars 1495. (Ven. 1545, f® Î2 v«. )
Ailleurs, en parlant du voyage au paradis rapporté dans le
CONCLUSION
nairement à Jérôme la parole de Dieu pour la transmettre aux hommes : il les voyait sous les formes les plus diverses et les plus étranges, comme nous l’apprend le Compendium. Ces visions avaient toujours un rapport immédiat avec les principaux points de la doctrine qu’il prêchait chaque jour, et il ne faut pas s’en étonner, car n’étant pas véritablement prophète de Dieu , il ne pouvait voir dans son imagination que ce qu'il y mettait et ce dont il était constamment occupé. Or, cet homme extraordinaire voyait à travers un verre grossissant les faits mêmes de la vie réelle auxquels il avait eu le plus de part. C’est ainsi que, deux mois à peine après son ambassade à Charles VIII , il se figurait avoir été menaçant et terrible pour ce prince, quoique le discours qu’il avait prononcé dans cette circonstance , et publié peu après dans le Compendium , ne contînt rien que de fort respectueux. On peut croire que si Savonarolc était sujet à de pareilles illusions sur des faits connus du public , il dut l'être bien davantage dans la solitude , alors que le recueillement, la prière, les macérations, le jeûne, la privation de sommeil, exaltaient les puissances de son ame et domptaient momentanément celles de son corps. Dans cette vie intérieure, toutes les fantaisies de l'imagination devinrent des réalités pour le cénobite. La nuit , il allait au
Compendium recetationum , il dit : « Potevano facilmenle intendere che tiitte quelle cose cbe io vidi fiirono formate nclla imaginazione per mini.sterio angelico. » Epintola ad amicum defirientem (Qiiétif, T. II, p. 20‘.l).
CONCLUSION
(levant (le ces visions et de ces révélations; le jour, il cherchait à s’en expliquer le sens mystérieux. Il en était presque toujours occupé , et elles devinrent pour lui une habitude.
Savonarole subit donc l’influence d'une opinion généralement admise de son temps , et son esprit si facile à s’enflammer porta à l’extrême cette puissance factice de voir à volonté des êtres surnaturels et d'entendre la voix de Dieu. Puisqu’il ne fut pas prophète , ces extases supérieures, accompagnées de sublimes visions, furent illusoires ; et c’est ainsi qu’il se trompa lui-même , et qu’il trompa ensuite les autres avec une entière bonne foi.
La médecine a vu , dans cette faculté de forger à son gré d’imaginaires réalités, une maladie dont elle a fait une des variétés de la folie, et dont elle a décrit les caractères. De même qu’elle a distingué la démonomanie, maladie de ceux qui croient voir des démons, elle a pour ainsi dire créé la théomanie, qu’un médecin décrit en des termes qui .semblent se rapporter parfaitement à Savonarole*. Mais les descriptions les plus
I B La théomanic s’exerce principalement sur les idi^es qui .se n rapportent à l’Ètre Suprême, aux saints anges, à la mysticité, «aux miracles, à la prédiction des évènements futurs. Les individus «qui ont, comme ils le disent, reçu des inspirations divines, qui »sc croi(3nt appelés à réformer les religions des peuples , h établir «une religion universelle, .i donner dos leçons de civilisation aux «divers .souverains de l’univers, qui se disent les envoyés de Dieu, «de grands prophètes qui ont la prétention d’ètre invulnérables, «immortels , d’étre a.ss('z puissants pour rossii.seiter les iiiorls, i>our
CONCLUSION
dctaillces ne prouvent rien : elles pèchent toutes par l’origine. Refusant d’admettre comme réelles, en certains cas, des visions auxquelles les catholiques croient fermement , les médecins ont été conduits à supposer que ces apparitions proviennent d’un dérangement des sens ou de l’esprit. Ils ont fait de cette hypothèse un principe, et n’ont eu , dès-lors , pour avoir la physiologie de cet état, ou, comme iis ont dit, de cette maladie, qu’à observer le caractère des hommes sujets à de si étranges phénomènes , et la forme sous laquelle ces phénomènes se présentent. Mais leur système n’est pas concluant , car ils posent en principe ce qui aurait besoin d’étre prouvé, et ce que leurs adversaires sont loin d’admettre, à savoir que de telles apparitions n’ont aucune réalité.
niaucer l'ire de Dieu sur la terre, pour hâter la lin du monde , se «classent parmi les théomanes.... Ces malades se trouvent face à «face avec des anges resplendissants de clarté; ils écrivent des «codes de morale, des évangiles sous la dictée du Saint-Esprit ou «du Fils de Dieu.... Quelquefois le firmament s’ouvre devant leurs «yeux ébahis, et ils contemplent à loisir le trône du Créateur, et «la splendeur des chérubins et du paradis.... Les théomanes sont «.souvent en opposition avec les croyances religieuses de leur pays , «et c’est surtout aux ministres du sacerdoce que s’adresse leur «haine, la fureur de leurs vengeances. Comment soulTrir les pré- «tentions d’un clergé qui feint de ne pas vouloir croire aux lumières «d’un nouveau Christ, d’un nouvel apôtre saint Jean, d’un nouvel nftiie, quand on lui répète depuis le matin jusqu’au soir que le «temps de purger l’hérésie est arrivé, que c’est Dieu lui-mème qui «parle, qui ordonne par .sa bouche!... I.e retour des extases est «encore une des complications de la théomanie. « Calmeil , De lo folie , T. I , p. 81 (Paris, 1815).
CONCLUSION
Cette doctrine ne s’en est pas moins accréditée. La facilité trompeuse de voir ou d’entendre ce qui n’est pas , d’avoir un des cinq sens frappé de quelque sensation, sans intervention de l’objet qui la procure ordinairement , s’est appelée hallucination L Le sens vague de ce mot a permis aux méde«ins de ranger parmi les hallucinés les plus grands hommes de tous les temps , et de dire qu’il n’y a pas de génie sans un grain de folie*. Mais en admettant comme reconnues les erreurs qu’on prête à ces hommes célèbres , quoiqu’elles aient été contestées pour un certain nombre d’entre eux il est certain que souvent elles proviennent de l’imagination plutôt que des sens. Cela est vrai particulièrement de Savonarole qui déclare que ses visions étaient imaginaires *. L’imagination , en effet, lui représentait les anges , d’autres êtres encore , mais toujours sous les formes que les sens lui avaient fait connaître dans la vie réelle. C’est à quoi se bornait le rôle de ceux-ci dans la production de ces phénomènes fantastiques : ils procuraient des réminiscences qui servaient de base et d’élément aux visions. Il y a donc lieu de distinguer la vision propre-
■ Iæs médecins ne sont pas d’accord sur la manière dont il convient de définir l’hallucination. Voy. Brierre de Koismont , De» hallucination» , p. 20 et sniv. ( Paris, IS45}.
‘‘ Annales médico-psychologiques , T. VI, p. 31 S , Des hallucination» par le docteur .Macario.
* Voy.. [xir exemple, les Études de M. l’abbé Flottes sur Pascal ( Montpellier, 1816), en réponse à l’écrit de ,M. le do< lenr l.éliit, intitulé : L’amulette de Pascal.
* Voy. ci-dessus p. 131, note.
CONCLUSION
ment dite , produite presque exclusivement par rimagination , de rhallucinatioii, qui est une pure erreur des sens. On ne saurait confondre l’illusion de Malebranche désespéré du boudin qui pendait au bout de son nez, avec celle de sainte Catherine de Sienne, croyant recevoir la visite du Sauveur, son divin époux. Aussi ceuxlà mêmes qui veulent conserver à tous ces phénomènes le nom générique d’hallucination , ont-ils été conduits , par une étude plus exacte de la matière, à reconnaître des « hallucinations intuitives, où la personne s’efface, «s’élève dans l’espace , oublie la terre et semble ctran- » gère au monde extérieur < . »
Si donc on laisse de côté l’hallucination proprement dite, qui est un dérangement des organes, pour ne s’occuper que des visions , ou , comme M. Macario les appelle , des hallucinations intuitives , est-il permis de dire qu’elles sont le premier ou le second degré de la folie? On ne le peut sans se heurter à la difficulté qu’il y a de taxer de folie plusieurs siècles , le moyen-àge tout entier, et l’antiquité même , où les apparitions étaient si fréquentes ou si généralement admises ; secondement, à cette croyance orthodoxe qu’elles ne sont point toujours l’erreur d’un cerveau malade , mais quelquefois une réalité, un don spécial de la grâce de Dieu. Telle était, comme on l’a vu, l’opinion de Savonarole; ce fut celle de Pascal, quoique ce grand homme ne
‘ Annaitê mèdico-ptychologiq%us , T. VI, i>. 318 : Des halluctnafions par le docteur Macario.
CONCLUSION
soutînt cette thèse qu’avec plus de mesure. « Dieu», dit-il , « se fait paraître par des coups extraordinaires... , » mais cela n’arrive que par exception ; il se cache ordinnairement, et se découvre à ceux qu’il veut engager à »son service •. » Voltaire a beau appeler les imaginations de Pascal (egri somma ; l’opinion d’un si glorieux malade, conforme à celle des Pères et à la tradition de l’Église , nous préserverait du moins de partager cette triste croyance que les plus illustres génies dont l’humanité s’honore étaient des esprits égarés.
Mais pour ne pas entrer dans le débat que deux doctrines si opposées soulèvent , il faut prendre les choses à un point de vue purement humain. Sans se prononcer sur la réalité ou la possibilité de certaines apparitions , il peut être permis de dire que Savonarole y croyait , comme les plus forts esprits de son temps , subissant ainsi le joug de l’opinion du plus grand nombre, dont les plus sublimes génies ne s’affranchissent jamais entièrement. Savonarole y croyait par fidélité à la tradition catholique , et parce que sa vive imagination le portait à se représenter le merveilleux et à l’admettre sans difficulté. S’il fut malade, il le fut comme tous ses contemporains, les plus forts comme le.s plu.s faibles. Or, la médecine n’a jamais prétendu sans doute que les préjugés fussent une maladie de l’esprit ; sans quoi l’humanité entière, dans tous les temps et dans tous les lieux , serait atteinte de folie.
' P.isc.il, Lettre à MUe. de Ronnnez , l'd. F.m^tèro, T. I, p. 37.
CÜNCLISIOX.
Si l'on admet, au coutraire, que les peuples, comme les enfants , ont d'autant plus de préjugés qu’ils sont moins instruits , et que les préjugés sont une preuve d’ignorance, non de folie, Savonarole n'est ni fou ni malade. En partant de cette croyance trop généralisée à la possibilité des apparitions et des révélations , il paie an tribut à la faiblesse de notre nature; mais, pour tout le reste , ses idées et sa conduite sont explicables suivant les lois de la raison. Que disait-il , en effet, et que faisait-il? Il disait que le chrétien n’a qu’à s’abstraire du monde extérieur, à se replier sur lui-méme par la prière et la méditation , pour voir des choses qu’il ne voit pas dans l’état ordinaire. Or, qu’y a-t-il non seulement de plus raisonnable, mais encore de plusvrai? Qui ne sait que les sens fixés trop long-temps sur le même objet sont exposés à d’étranges hallucinations? Qui n’a éprouvé sur soi-méme l’effet d’une pensée trop suivie, trop concentrée, et n'a vu les fantômes de son imagination revêtir des formes corporelles? Il est vrai qu’aujourd’hui l’illusion irait, chez peu de personnes, aussi loin qu’elle alla chez Savonarole ; mais c’est uniquement parce que la foi nous manque.
C’était par un effet de sa volonté que Savonarole se plaçait dans les conditions nécessaires pour avoir des visions. Il en avait alors , cela n’est pas douteux. Ce qui serait étonnant, c’est qu’il n’eût pas obtenu ces apparitions , ces révélations qu’il poursuivait si résolument. Malgré leur fréquence , de tels phénomènes ne constituent point une maladie, pui.squ’ils furent lou-
CONCLUSION
jours le résultat naturel , le produit volontaire de la solitude , de l'obscurité , du silence , du recueillement , de la méditation , de la prière et de tous les procédés propres à ravir en extase les chrétiens vertueux.
Nous insistons sur ce point, qui explique clairement, selon nous, ce qu’il y a de plus mystérieux dans cet homme extraordinaire. Il partagea une croyance de son temps et il lui fit produire des conséquences rigoureuses, qu'on ne pourrait contester qu’en attaquant le principe. C’est parce que les médecins n’admettent pas ce principe , qu’ils ont rangé Savonarole parmi les fous, ou au moins parmi les hallucinés. Les théologiens , au contraire , s’il eût été plus soumis au pape , en eussent fait un saint. Quoi qu’il en soit , il suffit de reconnaître que Jérôme a pu se tromper avec son siècle sur la fréquence des apparitions , sans avoir l’esprit dérangé , pour que toute sa conduite , par rapport à ses visions et aux révélations prophétiques qui en étaient le complément , paraisse conforme à la rai.«on et pleine de bonne foi.
Une suite d’idées si naturelle trouva cependant des incrédules, même parmi les contemporains de Savonarole. Guichardin , Machiavel , Rinaldi ne crurent point à ses extases *. La conséquence de cette incrédulité fut
‘ O A qao ( Savonarole ) Caroli VIII regis in Italiam exercitum florentissimum ducentem italicarumque rerum conversiones sagaci animo denuntiatas multis ante annis tum plura alla posteri.s tcinporibus ventura ferunt, cumque exinde multoniin odia contraxisset , tiim etiam npiiiionem novandarum rerum injecisset ,
uo
CONCLUSION
d’accuser ce grand homme d’imposture, ce qui est toujours plus facile que de se dépouiller un instant de ses propres idées pour se mettre à la place d'un adversaire. II appartient à la postérité de rendre aux intentions la justice qui leur est due ; mais Savonarole a eu cette mauvaise fortune qu’en cessant d’être un imposteur, il est devenu un fou. Nous espérons avoir prouvé qu’il ne fut ni l’un ni l’autre, mais qu’il faut croire à sa bonne foi jusque dans ses erreurs et dans ses fautes, et admettre que si sa raison nous parait s’être égarée quelquefois , c’est qu’elle était assiégée par les préjugés de ce temps-là.
Nous nous séparons , par cette double conclusion , de tous ceux qui ont écrit sur Savonarole. Les uns , comme Burlamacchi , Pic de la Mirandole et les auteurs qui s’appuyèrent sur leur autorité , ont célébré la gloire du prophète, et n’ont voulu laisser aucune tache sur sa renommée. Là où nous voyons l’action funeste des pré-
dum extases jactaret et de congregando concilio restitueiidaque disciplina declamarct. n Rinaldi, T. XI, p. 285.
Machiavel , qui avait été piagnone et qui vivait dans un temps trop rapproché des évènements , s’exprime avec moins de netteté. On peut toutefois deviner .sa pensée :
« .\l popolo di Firenze non pare essere nè ignorante , nè rozzo -, nondimeno da Frate Girolamo Savonarola fu persuaso chc parlava con Dio. lo non voglio giudicare s’cgii era vero o no, perché d’un tanto uomo se ne debbe parlare con riverenza. Ma io dico bene che infiniti lo credevano , senza avéré vislo cosa nes.suna straordinaria da farlo loro crodere , perché la vita sua , la dottrina, il soggetto che prescerauo suflicienti a fargli prcstarc fede. » DiKorti, lib. I , cap. 1 1 .
CONCLUSION
jugés, ils prétendent voir la main de Dieu. D’autres, tels que Burchard , Delfino , Rastrelli , adversaires déclarés de cette grande mémoire, ne voulurent ou ne surent trouver dans Savonarole qu’un scélérat. Dans un milieu plus sage se sont placés les annalistes et les historiens , inclinant à droite ou à gauche , suivant leurs convictions, leurs intérêts ou leurs relations. A côté de Comines et de Nardi , qui laissent percer des sentiments favorables au célèbre Dominicain , on voit Guichardin et Rinaldi plus hostiles. Dans la suite , à différentes époques , Tarcagnota , Muratori , Pignotti expriment des opinions diverses , ou du moins se font l’écho de celles qui avaient eu cours avant eux <. Mais ils se sont
' « Feiicitatis apiceni attigissc visus csset Savonarola , si divinis rebus tantum se addixisset ; scd humanæ gloriæ Icnociiiia et inancs spcs cum prœcipitem cgere.» Rinaldi, T. XI, p. 218.
a Pu anco fatto da Fiorentini morire Fra Girolamo, perché avcsse nelle sue prediche, nelle quali egli valcva niolto , troppo licenziosamente contre al papa Alessandro VI parlato. Ma in elTctto ii volcre egli troppo nelle cose di <}uella repubblica tra|)Orsi fu più che altro délia sua ruina cagionc ; egli fu assai dotto , e se non si fusse in qucsti ambiziosi laberinti traporto , dcgno di miglior fine. B M. Giov. Tarcagnota , Storie, lib. 21.
a Fra Girolamo Savonarola , uomo per l'austcrité délia vita , pel suo rare sapere e per la sua furza et zelo nel predicarc la parola di Dio ammirato da tutti e degno di miglior fortuna.... Resté appresso involta in moite dispute la di lui fama, riguardandolo gran copia di gentc , cioè tutti i buoni , quel santo c quel martire dcl Signore ; od all'incontro tutti i cattivi per uomo ambizioso e seduttore.... Gerto ë che egli manco al suo dovere , dispregiandu gli ordini dcl papa, i cui pervers! costumi non cstinguevano già in lui la autorité delle chiavi. Parimentc lodcvole non fu nrl Savonarola il
CONCLUSION
Hi
tous arrêtés à la surface. Aucun n'a songé à se demander comment un homme qui vivait si saintement put tromper ses semblables , ou comment un prophète de Dieu put commettre des fautes si graves et de si profondes erreurs.
Au fond , toutes ces opinions si diversement exprimées se ramènent à un blâme unique. On reconnaît à Savonarole de rares talents comme orateur; mais on lui reproche de s’être mêlé aux affaires publiques , sans se douter que c’est lui reprocher d’être lui-même, et qu’il était impossible d’opérer une réforme religieuse et sociale au XV“ siècle, si l’on ne prenait la politique pour levier. D’ailleurs , Savonarole n’exerça jamais de fonctions publiques, et n’eut d’autorité que celle de ses
cotanto mischiarsi nel governo secolare délia repubblica fiorentina , cosa poco conveniente al sacro suo abito e ministero. Per altro ch’ egli fosse d' illibati costutni , di singolar pielà e zelo , tutto volto al bene spiriluale del popolo , con altre rarissime doti , indicanti un vero servo di Dio , le cui opéré stampate contcngono una mirabil nnzione e odore di santità noo si puô già negare. a Muratori , Annal.d'Itaiia, T. IX, p. 319. t
« Non puô dubitarsi cbe la vita del Savonarola fosse piira , i costumi illibati , i precetti santi , ma dettati da un rigorismo da condannare anche i piaceri innocenti , senza de' quali la socielà umana diverrcbbc una trista adunanza di severi e feroci individu!.... In somma il suo indiscrète fervorc trasportavalo al di là di quei limiti entro de’ quali ogni virtù dee essor ristretta. Ebbe il lorto di mescolarsi negli affari politici e di prendervi tanta parte , corne se fosse stato unode’principali citPidini , anzi di farsi capo d’un partito, ciochè disdice sommamentea un Religioso.» L. Pignotti, Stor.toie., lib. 5, cap. S, T. VII.
CÜNGLLSION.
talents supérieurs. Les Religieux des ordres rivaux faisaient de même de leur côté, et ce ne fut pas leur faute si leur médiocrité obtint moins de crédit. Quoique cette accusation soit bien peu fondée , elle est le seul point sur lequel les historiens tombent d'accord. Pour tout le reste , ils semblent indécis et se gardent de conclure. Le judicieux mais trop prudent Tiraboschi se fait l’écho fidèle de ces incertitudes :
U Je ne me suis pas occupé » , dit-il , « des miracles »que ses partisans lui attribuent, ni des accusations
»dont ses ennemis le chargent Sa mort n'éteignit
«point l'esprit de parti qui s’était allumé durant sa vie. » Plusieurs ont écrit pour attaquer sa doctrine et ses «prophéties; d’autres, dans de savantes apologies, se » sont efforcés de le défendre et de le soutenir. J’aurais «souhaité de rechercher de mon mieux la vérité, et «d’examiner, sans partialité ni prévention, une ques- «tion si embrouillée; mais comment faire? Les auteurs » contemporains sont eux-mêmes divisés , et il n'est pas «facile de décider auquel il faut ajouter foi. Les uns «affirment, les autres nient , et tous jurent qu’ils disent » la vérité. Selon les uns , Savonarole est un pro- «phëte, un apôtre, un martyr, un thaumaturge ; selon «les autres, c’est un hérétique, un ambitieux, un «fanatique , un imposteur. A qui croire? Au milieu de «tant de ténèbres et de tant d'incertitude, je serais «téméraire de prononcer un jugement d’aucune sorte. » Je ne me joindrai pas aux premiers : je ne vénérerai «pas Savonarole comme un saint. Un homme qui s’at-
iU
COVCLUSION.
» laque si audacieusement au souverain pontife et lui «reproche publiquement des vices trop réels , mais qu’il «aurait dû cacher aux yeux du vulgaire par respect «pour la dignité pontificale; un homme qui ose exciter «les peuples à refuser l’obéissance au pape, (i le tenir «pour hérétique et simoniaque, et à le précipiter du » Saint-Siège où il trône; un homme qui se rit de l’ex- » communication fulminée contre lui , et va jusqu’à dire «du haut de la chaire, au rapport de son historien, «que Dieu pouvait l’envoyer en enfer, s’il demandait «jamais l’absolution; un Religieux qui traite, dans ses «sermons, des affaires publiques, et qui veut être «l’arbitre de la forme qu’il faut donner au gouverne- «ment; un tel homme, dis-je, ne me semble pas pou- » voir être proposé comme un modèle de sainteté , tant «que l’Ëglise, à qui il appartient de prononcer, n’aura « pas décidé qu’il a agi par une singulière inspiration «de Dieu. Mais je m’abstiendrai également de l’accuser «d'hérésie et d’imposture, tant que l'Église ne l’aura «pas fait elle- même. Plusieurs fois la doctrine que «Savonarole enseigne dans ses sermons et dans ses «autres œuvres a été examinée en présence des souve- «rains pontifes : aucune sentence n’a encore été pro- » noncée ; seulement quelques sermons ont été inscrits «dans l’index des livres prohibés , mais sans être flétris «comme infectés d’erreurs contraires à la Foi. Respec- » tons donc le silence de l’Église , et ne suivons l’exemple «ni de ceux qui placent trop hardiment Savonarole au « nombre des martyrs et des prophètes , ni de ceux qui
CONCLUSION
» le regardent comme un imposteur, et laissons le soin U de prononcer à qui il appartient *.
La circonspection ordinaire du bon Tiraboschi est ici poussée à l’excès. L'Église s’est prononcée dans une certaine mesure, puisqu'elle a condamne quelquesunes des œuvres de Savonarole ; il est donc légitime de conclure qu’elle ne juge pas que le reste mérite ses censures. Quant à l’embarras de se décider entre ceux qui affirment et ceux qui nient, il n’existe plus, si, au lieu de s'en tenir à leurs assertions contradictoires , on veut prendre la peine de recourir aux documents originaux , et surtout aux paroles et aux écrits de celui qu’on prétend juger. Il est vrai qu’un moyen si naturel était impraticable pour une œuvre aussi considérable que l’histoire littéraire de l'Italie; mais tel est l’avantage des monographies , de donner, grâce à des études plus particulières, le droit d’exprimer une opinion avec plus de certitude et moins de timidité que les plus consciencieux historiens.
Depuis quelques années, une hypothèse nouvelle a été hasardée pour expliquer le caractère si peu compris de Savonarole. On a supposé qu’il s’était servi de la religion comme d’un instrument pour assurer le triomphe de la liberté politique et de la démocratie. Ce paradoxe a trouvé dans un jeune poète fforentin , M. Ermolao Rubieri , un éloquent propagateur. Dans son beau drame, intitulé Francesco Valori, M. Rubieri nous
‘ Tiraboschi, T. VI, II' |).irl., p. I I.W.
CONCLLSION.
peint Savonarole sous les couleurs les plus séduisantes *. Mais le poète s’est mépris. Une étude plus approfondie de la personne et des écrits du Dominicain lui aurait montré qu’il ne doit être regardé ni comme un martyr de la liberté , ni comme un indifférent en matière de religion. La liberté ne fut, en effet, pour Jérôme, que l’instrument qu’il croyait le plus propre à consolider sa réforme religieuse et sociale.
Savonarole ne fut point un homme politique, s'il faut voir le modèle de cette sorte d’hommes dans ces mots de Dryden ;
Potiticians oeither love nor batc.
Il ne fut ni un saint qu’on a injustement refusé de canoniser, ni un imposteur qui a mérité le supplice ignominieuxdu gibet, ni un martyr delà liberté. Il fut homme, et, comme tel, sujet à toutes les défaillances de notre nature ; mais il fait oublier les petitesses et les fautes qu’on pourrait signaler dans le cours de sa vie, par une grande intelligence et un grand cœur. Il eut de plus le bonheur, et ce bonheur fut une partie de son génie , de servir deux causes pour lesquelles le.s hommes se passionnent : la patrie et la religion. Sa vie privée fut d’une pureté aii-de.ssus de tout éloge: l'unité.
Quai ch’ oi sia.
Son piiri i suoi coslunii, alto ringegno,
Relti i fini , e il suo cuor sinccramente Délia patria amoroso. — Or elle vi cale Dopo queslo, indagar ,s’ egli sia santo?
Fram^esr'o Valori, Drame, AcI. IV, Sc. :i f Floirnco, ISIS).
CONCLUSION
le désintéressement de sa vie publique lui assurent une gloire durable. Il n’eut jamais qu’une pensée ; le retour de la chrétienté aux mœurs de la primitive Eglise. Ce but , il le poursuivit par tous les moyens : d’abord , par la réforme des ordres religieux destinés à porter aux hommes la parole de Dieu; puis, par la réforme morale du peuple que la Providence avait placé sous sa main pour en faire le modèle de tous les autres et comme un mémorable exemple du vrai bonheur, fruit de la vertu et de la foi ; enfin, par la réforme politique , comme moyen d’accomplir les deux autres.
Les circonstances vinrent à son aide ; mais c'est par là que le doigt de Dieu apparaît dans la vie des hommes à qui il est donné d’influer sur les destinées de l’humanité. C’est à peine si les dangers qu’il courut purent le détourner du but sacré auquel il avait voué sa vie , car il avait rattaché à lui l’avenir du monde , pensée excessive sans doute , mais de celles qui enfantent les grandes choses. Âu prix d’un but si noble et si glorieusement atteint, qu’importent quelques fautes? Savonarole fut despote, orgueilleux. S’il eût été timide et docile, n’eùt-il pas cédé à la première tempête? D'ailleurs, ces défauts qu’on lui reproche, non sans raison , furent ceux de l’homme public; le cénobite sut s'en affranchir. C’est pourtant comme religieux que Fra Girolamo mérite le plus d’être attaqué. 11 est certain , en effet, qu'il fut un fils insubordonné de l’Église, et que l’Église ne saurait lui pardonner le scandale dont il fut cause, les invectives trop fondées dont il poui-
CONCLUSION
suivit le cierge. Mais la postérité impartiale ne peut oublier que le pape contre qui tonna une voix si éloquente se nommait Alexandre VI , et que la réforme de Savonarole supposait cette rébellion , puisque le pontile et sa cour s'opposaient de toutes leurs forces à ceux qui faisaient honte à leur corruption et à leur inertie.
S’il est vrai , comme l’a dit le poète , que la cause des vainqueurs plaise aux Dieux, on a peine à s’expliquer pourquoi Savonarole a été poursuivi, de son vivant et après sa mort, de tant d’injustice et de malédictions. Sa personne périt dans la lutte , mais il s’ensevelit dans son triomphe , et jamais triomphe ne fut plus éclatant et plus complet que le sien. 11 transforma un peuple vicieux et amolli par le luxe en une société austère et simple ; il remplaça la tyrannie par les institutions les plus populaires que Florence ait jamais eues; il gouverna cette grande cité sans donner un ordre , sans avoir un soldat à sa disposition. Humble moine, il fit trembler ses ennemis , alors même qu’ils portaient la tiare ou la couronne. Si ce triomphe fut de courte durée, il faut s’en prendre aux limites trop étroites du théâtre oü il fut donné à Savonarole de se mouvoir, et à l'impossibilité où se trouva Florence , après sa mort , de résister long-temps à ses terribles et implacables ennemis. .\près tout, la réforme survécut au réformateur. Une constitution religieuse , politique et murale , qui renaît de ses cendres trente ans après la mort de .son fondateur, qui inspire le plus héroïque patriotisme aux tils de ceux (|ui l’avaient vue naître , et qui nu
CO.NOl.LISlON.
succombe que devant des forces supérieures, décuplées par la trahison , n'est pas de celles qu’aucun souille de vie ne soutient.
Savonarole mérite donc d’être rangé parmi les réformateurs illustres qui ont versé leur sang ou usé leur vie à la défense d'une cause qu’ils croyaient sainte. Il a sa place entre .\rnaud de Brescia , Jordano Bruno et Campanella. Moins agitateur que le premier, moins philosophe que le second , moins organisateur, mais aussi moins utopiste que le troisième, il n'e.s.saya ni de bouleverser par les armes l’Italie entière, ni de renverser le vieil édifice aristotélique et de semer sur ses ruines les prémisses du panthéisme, ni de fonder une société nouvelle, pure création de son cerveau. Son but fut plus pratique, sans être moins élevé. Pour ramener les hommes à la sainteté des premiers chrétiens , il essaya de tirer parti de ce qu’il trouvait autour de lui , plutôt que de tout détruire et de tout remplacer. Il fut donc un habile politique, et quoiqu’il ne nous oll’re pas le modèle du parfait chrétien , on peut ajouter qu’à part quelques défauts de caractère et quelques erreurs de conduite, il fut un fidèle disciple de l’Évangile. Jamais il ne .songea à faire de la propagande par les armes; il n’espéra qu’en la sainte propagande de l’exemple. Il crut qu’en voyant la vie pure et le bonheur des Florentins convertis, toute la chrétienté , éclairée par les fléaux de Dieu, se rendrait successivement à ses doctrines. Vaine, mais touchante illusion! Il ne savait pas que, pour rendre efficace la propagande de l’exemple, il
CONCLUSION
faut que le peuple qui la fait possède assez de forces matérielles, sinon pour imposer la vérité aux autres, du moins pour la faire respecter chez lui. Ce sera sa gloire d'avoir cru à la puissance du vrai et du hien sur les hommes. Il restera surtout admirable pour avoir résisté aux entraînements de l’orgueil blessé , aux ressentiments de la droiture méconnue, et pour n’avoir pas renié, comme un autre moine allait le faire, la foi de ses pères et de sa jeunesse , afin de ne céder à personne et de tirer vengeance de ses ennemis. Si l Église ne permet pas de le ranger parmi les saints, on doit encore moins faire de lui un hérésiarque, et , dans tous les cas, l’Italie doit le mettre au nombre des grands hommes dont elle s'honore. Savonarole lui appartient par les croyances et par le génie autant que par la naissance. Il ne fut pas sans doute de ceux en qui une société se personnifie , puisqu’il aspirait à transformer ses contemporains; mais, ayant vécu sur la limite de deux civilisations, il est un des plus curieux représentants de la lutte encore indécise que l’esprit de l’avenir livrait alors à l’esprit du passé.
APPENDICE