LA VISION D'ELIAS BEN JAËL
Les roseaux et les térébinthes s'éclaircissent. ' Les épines elles-mêmes sont plus rares. Nous nous trouvons bientôt dans un désert d'un genre spécial, tout imprégné de sel et de bitume. Des galets noirs, des troncs calcinés, des branches mortes ou pétrifiées comme de grandes stalactites nous apparaissent, sans que nous ayons le temps de nous arrêter. Les versets bibliques se replacent d'eux-mêmes sous nos yeux : les cinq villes maudites, Sodome et Gomorrhe, Adama, Seboïm et Segor, en horreur à Dieu à cause de leurs abominations, brûlées par une pluie de soufre, flambant comme d'immenses torches. Ce que nous voyons, ce dont nous nous souvenons, et enfin les récits des voyageurs sur la mer plombée et sinistre où flottent des vapeurs mortelles,
tout nous prépare à quelque vision de Dante. . . Et la lumière vierge du matin se lève sur la plus ravissante mer bleue, d'un bleu si intense et à la fois si délicat qu'il semble qu'à prendre cette eau dans le creux de la main, elle va demeurer ainsi, légère et douce. Mais on ne peut pas la garder dans le creux de la main : quelque chose de visqueux et de glacé vous échappe. L'eau est corrosive et affreuse au goût avec une écume étrange au bord, comme celle qui sort des troncs encore verts lorsqu'on les brûle. A la regarder mieux, la délicieuse mer bleue perd son charme. Son immobilité est tragique. Aucun corps ne plonge dans les profondeurs qui atteignent ici et là 400 mètres. Rien n'y vit, ni un poisson, ni un coquillage, ni même une algue. Tout au bord, les poissons que le Jourdain apportait ont été rejetés, empoisonnés; des branches couvertes de sel, des plumes d'oiseaux voyageurs marquent ce que fait l'eau impure de toute chose vivante qui vient à elle. Un silence mortel pèse sur son rivage. Pourtant la
jolie mer bleue continue à sourire. Mais on sent à présent qu'elle est un grand suaire jeté sur je ne sais quoi de maudit. Et peut-être le suaire est-il plus funèbre parce qu'il a les aspects de fête de l'eau suavement claire où se joue la lumière d'or, la lumière de pourpre... Là-bas, dans le lointain, les hauteurs d'En Gaddi baignent aussi dans l'étonnante lumière. Au temps de Jésus une colonie importante d'Esséniens vivaient là. Et parce qu'ils étaient réunis en commun, pauvres et d'une pureté rituelle, on a voulu retrouver dans cette secte comme une inspiration possible de l'œuvre du Christ. Mais c'est au contraire l'âme de ces corps religieux qu'il fallait transformer encore plus que l'âme du monde : et c'est là proprement « l'œuvre du Christ ». Tandis que je regarde les monts lointains qui flambent au couchant, je voudrais demander à l'âme d'un des Esséniens qui vécut là ce qu'il aurait pensé — ce qu'il a pensé — si à quelque Pâque, montant à Jérusalem selon l'usage, il avait rencontré le Maître. Et les
pierres et l'air brûlant et la lumière qui s'alanguit maintenant en des verts délicats comme celui des feuilles naissantes m'ont conté la légende que voici :
Elias ben Jaël habitait avec ses frères, au pied d'un col abrupt, l'oasis d'En Gaddi. Ils y vivaient solitaires, silencieux et séparés. Elias occupait seul une hutte de feuillage. Aucune foule étrangère ne le frôlait. Il n'entendait d'autre bruit que le chant des psaumes ou le chant des oiseaux. Il est vrai, la prédication du Baptiste était venue jusqu'à lui, dans les grandes vagues humaines qui affluaient au long du Jourdain. Il l'avait laissé tomber comme un son puéril. Parfois aussi le nom d'un prophète, Jésus de Nazareth, passait dans les grands souffles du désert, mêlé aux hosannahs, aux actions de grâces d'un peuple en délire. Mais tous ces échos lointains mou-
raient sans arriver jusqu'à son âme. La terre s'arrêtait au seuil de sa solitude. Il ne se demandait même plus ce qui pouvaitagiter le monde. Souvent adossé au tronc de quelque palmier, à la lumière du midi, Elias regardait les tourbillons de sable que le vent soulevait là-bas, au sein du désert aride. Et ces tourbillons aveuglants et brûlants lui paraissaient l'image des vies humaines faites de mille riens, emportées au souffle qui passe, parce que l'Immuable ne les fixe pas. Souvent aussi il s'aventurait la nuit jusqu'au bord de la Mer Morte qui reflétait comme un miroir immobile les rayons froids de la lune. Sodome etGomorrhe dormaient sous les eaux pesantes. La plage de bitume et de sel redisait la malédiction du péché; et Elias en approfondissait son horreur de la faute et de l'homme qui s'y abandonne. Il en prenait aussi une confiance plus grande en sa vie pure, une satisfaction plus intime de lui-même. Elias vivait ainsi dans son oasis de prières, de parfums et de palmes, bercé au chant d'innombrables co-
lombes sauvages, entre le désert et la mer maudite; et ses jours coulaient, au murmure des sources, paisibles et tous pareils.
Des serments terribles liaient les Esséniens à des rites mystérieux. Dans le peuple on les accusait d'adorer le soleil, de haïr ceux qui n'appartenaient pas à leur secte, de ne point croire à la résurrection des corps. Ces deux dernières accusations semblent véritables. Mais la pureté de ces hommes et le vœu qui les séparait du reste du monde leur donnait un prestige étrange. On disait qu'ils lisaient dans les âmes, que leurs malédictions attiraient les malheurs les plus terribles, que les vérités cachées sous des symboles leur apparaissaient comme en des livres ouverts; et l'on disait aussi qu'ils parlaient de l'avenir avec des êtres invisibles qui les frôlaient de leurs ailes.
Elias ben Jaël avait dépassé l'âge où les hommes meurent, toujours plus pur et plus séparé de l'âme de ses frères. On ne l'avait vu jamais pleurer, ni s'apitoyer sur personne.
Seulement, comme son âme était sincère, il était inquiet parfois et agité de je ne sais quel trouble. Des questions importunes l'assaillaient lorsque, au soir, il priait Dieu en sondant les textes qui parlent de pitié et de bonté. A son insu ces impressions s'amassaient en lui, une à une, sous l'habituel pharisaïsme, prêtes à jaillir sous quelque choc violent. Ainsi les gouttes d'eau qui s'infiltrent lentement dans le sol, finissent par former une source vive sous les masses de granit. Mais il ne s'avouait pas ces choses : il les repoussait avec hauteur. Les actes saints qui remplissaient ses heures le rassuraient bientôt. Il chantait chaque jour des hymnes à Jéhovah. Il lisait si assidûment les prophètes qu'il empruntait jusqu'aux formes de leur langage. Il n'avait jamais manqué ni une ablution ni un repas rituel; ses doigts tremblants façonnaient encore des nattes à l'heure où tout s'endort. Il était l'exemple et l'orgueil de la solitude.
Ses visites à Jérusalem pour la Pâque
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étaient sa seule peine. En cette pâque de Tan 33, peut-être parce que ses pas s'alourdissaient, peut-être parce que son âme était plus fermée encore, cette peine se changeait en un véritable tourment. Le désert, passe encore! Le blanc vêtement du vieillard frôlait volontiers les sentiers solitaires; et les grands vautours fauves lui semblaient plus intéressants que le reste des hommes. Ses yeux pâles les suivaient longuement. Il avait la sensation que son âme avait le même vol libre et farouche dans de grands espaces purs. Mais les hommes! Le contact des hommes! Son supplice commençait aux portes de la ville... Toujours il en avait été ainsi. Mais qu'avait-il donc maintenant? Il se sentait plus seul que jamais, et désolé dans ce troupeau humain...
Le chemin qu'Elias devait parcourir, de la porte des Esséniens jusqu'au Temple, était assez long. Il contournait Acra pour éviter le quartier païen et les statues que Jérusalem souffrait avec scandale au seuil des palais.
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Les rues étroites bordées d'échoppes étaient encombrées ce matin-là d'une foule particulière et attentive : ceux qui montaient étaient refoulés par ceux qui dévalaient en torrent. En avant un héraut sonnait de la trompette
et annonçait aux carrefours la condamnation
d'un homme. Il était suivi d'une horde nombreuse et hurlante comme les chacals dans la nuit. Elias se rejeta dans un bazar ouvert; dans la pénombre des béryls, des coraux, des topazes, toutes les nuances de l'or, jetaient des points clairs çà et là. Quelques femmes sans voile, aux longs yeux encore allongés par les fards, enroulaient autour de leurs bras, pour les regarder mieux, des rangées de perles. Elias recula de dégoût. Il sortit. Il se blottit dans un retrait de muraille. Son vêtement blanc, sa barbe et ses cheveux, se confondaient avec la blancheur des murs. Mieux valait encore croiser un assassin ou un larron que ces créatures trois fois maudites.
A la suite du héraut, un flot de peuple avait passé, le public ordinaire des exécu-
tions. On s'étonnait de voir des scribes, des pharisiens et des prêtres mêlés à cette lie humaine. Tous respiraient la haine satisfaite. Poussés par eux, des enfants couraient en avant, ramassaient de la poussière et des cailloux pour les jeter aux condamnés. A trois jours de là, les disciples rencontrant un inconnu sur le chemin d'Emmaùs lui diront :
« Es-tu seul si étranger à Jérusalem que tu ne saches point ce qui s'y est passé ces jours-ci ? »
Parce qu'en vérité c'était le soulèvement de toute une ville. Elias laissait errer ses yeux éteints sur ce peuple en délire. Un rire de mépris ne quittait pas ses lèvres. C'était bien la bête humaine telle qu'il la jugeait, cruelle et vile. Mais contre qui ce déchaînement? Qui menait-on ainsi? Des rumeurs contradictoires circulaient parmi le peuple :
— C'est un séducteur.
— C'est un faux prophète
— Hérode dit que c'est un insensé.
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— Pilate dit qu'il est innocent.
Des voix timides hésitaient :
— On dit que c'est le Christ.
Çà et là quelques-uns gémissaient :
— « Il m'a guéri; il m'a pardonné », mais plus bas, très bas, par peur des prêtres.
D'autres suppliaient encore: «Jésus! Jésus de Nazareth! » Ah! ce nom! Elias se souvenait. Le nom que les grandes acclamations lointaines jetaient au seuil de son désert!
Une des femmes s'avança du fond du
bazar. Elle regarda longuement d'un regard de haine le groupe qui s'avançait. Puis elle dévisagea Elias effrontément. C'était bien cela : un Essénien, un de ces justes dont la malédiction retombe en pluie de feu. D'un geste brusque, elle laissa tomber aux pieds du vieillard les colliers de sequins qui couvraient sa poitrine et les perles qu'elle enroulait tout à l'heure à son bras. « Tout cela pour toi si tu maudis le Nazaréen, toi qui as le pouvoir de maudire, » dit-elle d'une voix ardente.
Elias eut un cri : « Vah! maudite! Vah! impure. »
La femme poursuivait, insensible au mépris :
« Vois-tu, Il m'a pris Alcée (1) », avec des lèvres qui tremblaient.
La rue descendait, rapide. De loin on distinguait des malfaiteurs dont les bras étaient liés à des traverses de bois. Ils riaient. Ils répondaient au peuple en d'insolentes bravades. En arrière un homme marchait courbé sous une croix. Il laissait à chacun de ses pas une empreinte de sang. Silencieux, lorsque ses yeux s'ouvraient, il regardait d'un regard lointain qui appelait.
Lorsque Elias l'entrevit d'abord, le rire de mépris se glaça sur ses lèvres. A mesure que le condamné approchait, poussé et comme
(1) Ils regarderont vers Lui. Paris, Pion.
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rejeté par la foule hurlante, Elias devenait plus attentif : il voyait se lever devant lui l'explication d'un grand symbole : c'était le bouc émissaire, chargé des péchés d'Israël, fuyant sous la malédiction des prêtres et les imprécations de tous. Elias tremblait. Quelque chose en lui défaillait. Il se sentait au seuil de l'énigme. Tous les troubles qu'il avait connus se réunissaient, fondaient sur lui en une grande vague d'angoisse. Il se sentait coupable. Il se sentait redevable à celui qui passait. Quoi! lui, PEssénien! lui, le pur! Il ne savait pourquoi le sentiment de cette pureté sans tache sombrait sous le poids de quelque péché écrasant. Il ne savait encore quel péché. Son esprit s'égarait dans la recherche de quelque faute extérieure, sans se juger encore dans son essence même, dans la fausseté de ses voies.
L'homme habitué au commerce avec l'invisible voyait le voile se déchirer entre lui et le mystère, entre lui et le fils de l'homme. Il répétait « le Fils de l'Homme » et parce que le
nom trois fois saint ne pouvait passer sur ses lèvres, il ne prononça pas la parole redoutable « le Fils de Dieu ». Mais distinctement il vit, et tout haut il redit les paroles d'Isaïe : « Mon serviteur, c'est toi. »
« Voici, en toi je me suis complu, dit l'Éternel.
« Je donnerai des hommes pour toi, des peuples pour ton âme.
« C'est parce qu'il l'a voulu, qu'il a été offert. »
Jésus passa, les yeux, fermés. Elias eut la conscience que le condamné n'entendait pas les paroles qu'il disait, mais qu'il suivait d'autres vagues paroles que le vieillard orgueilleux ne prononçait pas : et Jésus répondait en des mots nouveaux qu'Elias ne comprenait pas encore.
Elias monta comme en rêve jusqu'au Golgotha. Il suivit les détails du supplice. Les croix se dressèrent sur un ciel d'orage. Le soleil n'avait plus de rayons. Le vent passait dans sa plainte éternelle. Là-bas les animaux
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se couchaient comme morts ; des hiboux effarés, sentant venir la nuit, tournoyaient dans la vallée sinistre du Hinnom ; des corbeaux s'attroupaient dans l'ombre. Israël tremblant d'épouvante bravait encore celui qui mourait, l'insultait par les lèvres des prêtres, des anciens, des larrons eux-mêmes. Non : un seul des larrons. Le plus jeune à présent priait, les yeux fixés sur le condamné mystérieux.
La nuit s'épaissit brusquement et les clameurs se turent. Des éclairs déchiraient les nuées lourdes et laissaient tomber un peu de lumière sur le pâle visage; ces éclairs se prolongeaient jusque sur Jérusalem la Sainte. Des bruits de fête montaient d'elle, se mêlaient aux derniers blasphèmes des prêtres.
Ah! qu'elle vienne! qu'elle éclate! qu'elle brûle enfin, la colère de l'Eternel! L'Essénien frémit. Gomme une pluie de feu il jeta sur Jérusalem les malédictions prophétiques.
« Malheur accablant de Moab! Moab a poussé des hurlements!
« Malheur depuis Thamar jusqu'à Gadès,
« Malheur accablant de la vallée de la Vision.
« Malheur accablant que voit le prophète!
« Le Seigneur assouvira sa fureur. Il allumera un feu sur la fille de Sion, à cause des péchés de ses fils, des iniquités de ses prêtres qui ont répandu au milieu d'elle le sang du juste... Ton sang!... »
Le Christ détourna la tête. Non. Aucune imprécation ne soulageait le mourant. L'angoisse du vieillard croissait dans le silence suprême. Maintenant il eût voulu reprendre ses paroles. Il sentait vaguement que le crucifié n'était pas avec lui, ne pensait pas comme lui, que son silence renfermait autre chose que la haine, et son visage autre chose que la malédiction. Elias regarda longuement ce mystérieux visage où l'âme transparaissait. Et une grande vague d'amour emporta le lourd poids d'orgueil. Le vieillard tendit ses mains tremblantes. L'eau lentement amassée sous la roche aride jaillissait; il parlait avec des paroles d'enfant :
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« Je me suis trompé. Je ne sais rien de ton âme, et cependant je m'en sens si loin! Plus loin que la femme maudite de tout à l'heure. Elle était folle, je ne sais pourquoi; son cœur était brisé. Moi je n'ai pas eu de cœur, et jamais je n'ai eu de larmes. C'est en te regardant que je sens ces choses. Je n'ai jamais eu de pitié; je n'ai jamais pardonné; je n'ai jamais tendu la main à personne. Je comprends pourquoi je ne suis pas pur!
Celui qui méprise et qui écarte ses frères n'est pas pur. Alors je n'ose plus te dire : « Je suis pur », mais : « Je suis pauvre »; je n'ai rien dans l'âme... et alors tu as pitié. Je ne savais pas ce que je faisais. Je confesse mon péché. Tu es bon, dis-moi que tu as pitié!... »
Du sang coulait sur le visage divin avec les larmes. Jésus dit tout haut :
« Père, pardonnez, ils ne savent ce qu'ils font... »
Lorsque, un peu plus tard, au bord de la tombe, Elias essaya de redire ces choses à ses
frères, ceux-ci le regardèrent avec étonnement et ne le comprirent pas. Tzadok le Saint hocha gravement la tête.
« Ce Nazaréen était un perturbateur d'âmes, dit-il. On a bien fait de crucifier cet homme. »
o Mais c'est le Messie, » murmura Elias dont l'âme s'en allait.
« Tu délires », reprit tristement Tzadok. « Ouvre nos livres. Le Messie triomphe, Il délivre et II venge. Où as-tu vu qu'il meure comme un maudit? Et qu'il meure en pardonnant?... »