‹ JérusalemChapitre 9 sur 19 · QUE JE VOUS DONNERAI · texte numérisé non relu

QUE JE VOUS DONNERAI

Je voudrais gravir cette montagne de la tentation, et entrer dans cette grotte, même si elle est occupée seulement par ces étranges moines grecs qui guettent les voyageurs de là-haut, et fondent sur eux comme sur une proie pour leur vendre les objets qu'ils fabriquent eux-mêmes. Mais il n'y a qu'un sentier étroit, bordé de précipices; je redoute le vertige sur ces flancs abrupts; c'est trop inaccessible, trop loin de moi, comme le mystère de l'âme de Jésus dans ces solitudes...

Cette plaine du Jourdain est, par excellence, le lieu des souvenirs bibliques. Aux premiers pas, presque au pied du Mont sacré,

nous rencontrons avec étonnement les sources qui jaillissent et l'eau qui court. C'est la fontaine d'Elisée le Prophète. Lui et Elie ont parcouru en tous sens cette terre couverte alors d'une forêt de palmiers. Le peuple élu y avait pénétré après le passage merveilleux du Jourdain. Et voici en quels termes Jéhovah leur parle à ce moment solennel :

« Écoute, Israël. Tu vas aujourd'hui passer le Jourdain pour marcher à la conquête de nations plus grandes et plus puissantes que toi, de grandes villes dont les murailles s'élèvent jusqu'au ciel, d'un peuple grand et de haute stature, des enfants des Enaciens que tu connais et dont tu as entendu dire : Qui pourra tenir contre les enfants d'Enok ? Sache aujourd'hui que Jéhovah ton Dieu passera lui-même devant toi comme un feu dévorant : c'est lui qui les détruira, lui qui les humiliera devant toi... »

Et voici comment Jéhovah leur décrit la terre qui va de Moab à la mer, leur Terre :

... « Jéhovah ton Dieu va te faire entrer

dans un bon pays, pays de torrents, de sources et d'eaux profondes qui jaillissent dans les vallées et les montagnes; pays de froment, d'orge, de vignes, de figuiers et de grenadiers; pays d'oliviers, d'huile et de miel; pays dont les pierres sont du fer, et des montagnes duquel tu tireras l'airain... »

On sait comment les murs de l'antique Jéricho s'écroulèrent. Des collines de décombres, que l'on a commencé à fouiller, marquent l'emplacement delà ville biblique... La Jéricho donnée par Antoine à Cléopâtre et que Cléopâtre vendit à Hérode la surpassait de bien loin en beauté. Temples, palais, gymnase, hippodrome, théâtre, Hérode avait tout rassemblé dans cette oasis de palmiers, de henné et de lauriers-roses. La situation et la chaleur tropicales tempérées par les sources et par les canalisations savantes du Jourdain rendaient célèbre la fertilité de la terre. Les cyprès et le baume précieux, les buissons de roses où chantaient des milliers d'oiseaux environnaient la ville « d'une nuée de par-

fums » : et dans cet air toujours tiède ou brûlant « les brises apportaient le son lointain de la musique du temple »...

Les hyperboles des maîtres ou de Josèphe laissent cependant entrevoir une ville de délices. La vieillesse d'Hérode s'y achevait, rendue plus horrible peut-être par cette douceur des alentours. Il avait espéré que les sources sulfureuses de Callirhoë, près d'En Gaddi, apporteraient quelque soulagement à ses maux. Sentant qu'il se mourait, il regagna son palais de Jéricho. La terreur d'un rivai le hanta jusqu'aux dernières heures. Des accès de démence alternaient avec des crises de cruauté, des souffrances sans nom, des recherches de spectacles monstrueux. Mourant, incapable de se soutenir, il se fit porter au théâtre sur sa couche pour interroger et juger lui-même ceux qui dans une explosion de révolte avaient arraché l'aigle d'or du Temple. Il eut la joie de les voir se tordre dans les flammes sous ses yeux. Cinq jours avant sa mort un courrier d'Auguste lui permit le

meurtre de son fils Antipater, comme une satisfaction suprême. Au milieu de cette orgie de crimes, d'indicibles cauchemars le poursuivaient : les spectres de ses victimes, de sa femme, de sa mèr:, de ses deux fils revenaient vers lui, peut-être avec le cri des enfants immolés à Bethléem. Il appelait avec des sanglots cette Marianne immolée à sa jalousie et qu'il n'avait jamais cessé d'aimer. Comme la fin venait, il fit enfermer dans l'hippodrome les principaux d'entre les Juifs pour qu'on les massacrât à l'heure de sa mort. Il pensait étouffer ainsi dans des gémissements de deuil le cri de délivrance de son peuple. Lui-même avait ordonné la pompe de ses funérailles : le lit de pourpre, les cinq cents esclaves brûlant des épices. Au temps où Jésus-Christ traversa Jéricho, il y avait trente ans qu'Israël avait mis le jour de ces funérailles au nombre de ses jours de fête.

Tout a disparu de la ville de luxe. Les forêts de palmiers sont mortes avec les buissons de roses. Là où s'élevaient les palais on

ne voit que des arbustes épineux, des tamaris et des saules. Il ne reste même plus un de ces sycomores où Zachée, pressé par la foule, monta pour entrevoir le grand Prophète qui venait...

Mais lorsque, à quelque distance du site antique, nous nous reposons enfin dans la Jéricho moderne, pauvre hameau composé de quelques masures et de deux ou trois hôtels pour les voyageurs, nous retrouvons les traits souverains de la Jéricho antique : les parfums et la lumière. C'est un couchant glorieux, une lumière comme je n'en ai vu qu'une fois à Éphèse, sereine, royale, splendide, des fonds d'or relevés par de chaudes teintes cuivrées. Mais c'est trop intense, trop violent. On sent une oppression anormale, qui dure au long de la nuit. A travers les portes fermées, la chaleur pénètre, accablante, et aussi des parfums de jasmin mêlés à d'autres parfums inconnus, à ces essences introuvables que le vieil Orient gardait au fond des vieux palais. Je sors sur le balcon, dans la

nuit brûlante, si claire que je distingue à une grande distance les moindres mouvements d'un pâtre, les rayures de sa robe et jusqu'à l'expression de sa tête brune. Il va et vient le long de son troupeau, entre ses moutons et ses chèvres accroupis et comme écrasés de chaleur. De loin en loin il s'arrête appuyé à un très haut bâton recourbé. Il reste de longs moments immobile et songeant. Il règne un silence absolu, impressionnant, le silence des vastes espaces déserts. Les pas du pâtre se sont tus. Il s'est couché à son tour, au milieu de son troupeau, tournant vers les étoiles sa tête couverte d'un voile. La lumière de la nuit nimbe les choses familières et simples, mais qui nous semblent augustes, peutêtre parce que la Bible les décrit toutes pareilles et aux mêmes lieux il y a des milliers, des milliers d'années...

Je ne m'explique pas comment après des nuits passées ainsi sans sommeil, à la splendeur des étoiles, on peut se trouver aussi reposé à la chaleur déjà intense de l'aube. Cela tient sans doute à cet air léger, exquisement pur, qui nous détend et nous repose, et aussi à l'excitation joyeuse de toutes les choses que l'on va voir. Il y en a tant dans cette étrange plaine à douze cents pieds sous la mer : le désert, Jéricho, le Jourdain, la Mer Morte, et n'y eût-il qu'elle, cette plaine ellemême dont la situation est unique au monde. Nous partons, je ne dis pas avant le jour car la lumière de ce pays est éternelle, mais avant le lever du soleil, dans une course échevelée à travers les dunes, sans route, sans direction bien précise, ce me semble, frôlés par les feuilles grêles des tamaris et de ces épines dont on croit que fut tressée la couronne de

Jésus. C'est un paysage calme, absolument silencieux. Je ne sais pourquoi on en parle comme d'un endroit enchanté. La plaine à la très vieille histoire a plutôt des airs mélancoliques de choses abandonnées; peut-être trop de siècles s'y sont succédé et évanouis sans laisser de trace. Nous courons vers le Jourdain, la seule ligne un peu verte dans cette argile et dans ces sables. Nous croyons y toucher déjà, tant l'air est pur. Il ne nous faudra pas moins de deux heures pour l'atteindre.

Entre la grandeur morne du désert, et la mer des villes englouties, le fleuve sacré passe rapide et sans bruit dans sa verdure pâle. Ses eaux chargées de limon ressemblent fort à celles du Tibre. Même, à l'endroit des gués, une argile glissante défend ses rives voilées de térébinthes. L'on y arrive enfin et l'on s'installe. Des autels portatifs permettent d'entendre la messe sur ces bords très saints. Et l'on a tout le loisir de regarder et d'écouter passer le Jourdain, lié à l'histoire du peuple

de Dieu, célébré en paroles splendides et passionnément pleuré; et surtout, puisque l'Evangile fait pâlir tout le reste, sanctifié à jamais par le Baptême du Seigneur.

Je sais qu'on y voit et qu'on y évoque un plus lointain passé : le grand Moïse mourant sur le Nébo de l'autre côté du fleuve, que les Hébreux vont traverser à pied sec; Josué affrontant sur ses rives l'ombre de Jéhovah; le fracas des villes qui tombent; la défaite des rois aux noms plus étranges à mesure que l'on recule aux plus vieux temps : — Chlodorlaomor et ses Amorrhéens aux jours d'Abraham; Og, roi de Basan, Sékon, roi d'Hesebon, et les cinq rois ligués en une ligue terrible de quelques milliers d'hommes aux jours de Josué. Ici encore les prophètes, Élie enlevé sur un char en feu, Elisée semant les miracles dans la grande plaine, et la prédication de Jean, le dernier et le plus grand de ces hommes inspirés, jetant au peuple des paroles pleines de vieilles images et de menaces toutes proches. Il annonçait un Messie ven-

geur, paraissant le van à la main pour purifier son aire. Des masses d'hommes poussés par le repentir et l'épouvante demandaient le baptême et se jetaient dans les eaux. Maintenant encore, dans la semaine de Pâques, de grandes caravanes de Grecs quittent Jérusalem et campent la nuit au bord du Jourdain à la lueur des torches. Le lendemain, vêtus de blanc, ils se plongent tous dans le fleuve, ils en sortent avec des vociférations, avec des chants de fête...

Tous ces bruits se taisent devant le bruit à peine perceptible des pas de Jésus sur ces rives. Il y vint, avant la retraite au désert, recevoir le baptême de Jean, dont l'humilité s'effara. Le voile se déchira brusquement sur la tête du charpentier de Nazareth. Les yeux s'ouvrirent. Ceux qui entouraient alors le Christ et Jean-Baptiste connurent la splendeur des voix du ciel et la douceur de la manifestation de l'Esprit-Saint. Jésus revint une seconde fois aussi doux, aussi humble, après les quarante jours de vie silencieuse et

ineffable. Il marchait seul sur les rives, plus vertes, plus enchanteresses qu'à présent; mais toujours tout au bord, comme nous maintenant, Jésus passait entre des roseaux et des saules. Ici ses premiers disciples entendirent ses premières paroles. Il commençait son œuvre. Il appelait à lui dans le calme que lui donnait la vision constante et infaillible de toutes les âmes, de chaque âme qui venait. Les disciples du Baptiste qui devinrent les siens, André et Jean, suivirent à quelque distance. Il se retourna et voyant qu'ils le suivaient, il leur dit : « Qui cherchez- vous? » Ce furent ses premières paroles d'appel au cœur de l'homme. Eux lui demandèrent :

« Maître, où demeurez-vous? » avec une joie divine, mêlée d'effroi, car ils se sentaient entraînés à la suite de ce grand chercheur d'âmes, comme le troupeau à la voix du berger.

Jésus leur répondit : « Venez et voyez ».

Il était environ la dixième heure, c'est-àdire quatre heures du soir. Un grand apaise-

ment flottait sur ces rives, sous les acacias et les palmes, avec les premières ombres. Jean et André demeurèrent avec Lui ce soir-là, et toujours.

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