LES VENDEURS DU TEMPLE
Qu'on se rassure ! Il ne m'est pas habituel d'évoquer les esprits. L'ombre d'Elias ben Jaël s'est évanouie, à mesure que s'effaçait le désert, les vautours tournoyant dans les gorges, l'enivrement de la lumière et de la chaleur de cette terre effondrée; je reprends les vieilles routes sûres et je reviens à la suite du Maître à Jérusalem.
A la suite du Maître! Est-ce que ces pages sont autre chose que cela? Saint Jean nous marque chacune des apparitions de Jésus dans la ville sainte; et, jusqu'aux derniers jours, c'est toujours dans le Temple et autour du Temple que nous le rencontrerons. Dans
les trois années de sa vie publique, Jésus vint à Jérusalem au moment des grandes fêtes; et, la dernière fois seulement, il arrive à Béthanie un peu avant la Pàque pour consoler « ceux qu'il aimait », et ressusciter Lazare : alors, et dans cette seule occasion , Jésus n'entre pas dans la ville sainte. Je crois donc que pour relever la trace de chacun de ses pas, il faut multiplier les pèlerinages à l'immense esplanade triste du Haram es Shérif; ou, si l'on redoute une sorte d'indiscrétion à venir trop souvent troubler les croyants autour de leurs mosquées — bien qu'ils paraissent si indifférents aux allées et venues, et si loin de nous — il faut se rendre habituellement au Mont des Oliviers. De là on embrasse, à l'orient et au midi, l'ancien emplacement des portiques du Temple où Jésus se tenait. Qu'il aille ou qu'il vienne, le Mont des Oliviers est sur son chemin en allant et en venant. Il semble que, avec un frémissement, on va le frôler au passage. De ce côté de Jérusalem nous vivons à son ombre ;
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et, dans chacun de ses séjours, nous pouvons le suivre heure par heure.
La première fois que Jésus vint à Jérusalem après le baptême de Jean, ce fut pour la Pâque. Ici, pour mieux comprendre le premier acte public de Jésus-Christ, quelques explications sont nécessaires. La fête de la Pâque, obligatoire pour ceux qui habitaient « la Terre », l'était aussi pour chaque Juif, au moins une fois dans sa vie, et réunissait dans la ville sainte les croyants et les prosélytes du monde entier, et les païens que le négoce ou les charges politiques y attiraient. C'était, nous l'avons dit, la fête nationale et religieuse à la fois, et toute la vie ordinaire s'en ressentait. Un mois avant la Pâque, les routes et les ponts devaient être soigneusement réparés, et les sépulcres blanchis, — ceci nous expliquera une des comparaisons du Maître — de peur que, les frôlant par mégarde, les pèlerins en fussent souillés. Les foules d'arrivants recevaient l'hospitalité la plus large. Des voiles étaient tendus devant les
portes, tant qu'une place encore pouvait être offerte au pèlerin et à l'étranger. Lorsque toutes les demeures étaient occupées, des tentes ou des abris de feuillage s'élevaient sur les places publiques, sur les pentes des collines et du Mont des Oliviers et jusqu'à deux milles de là, à Béthanie ou à Bethphagé. Dans cette foule de deux à trois millions d'hommes, chaque chef de famille devait monter au Temple et offrir à la fois l'agneau du repas pascal, et le demi-sekel du Temple, tribut que chaque Israélite devait payer pour soi et les siens. Or, si l'on songe que des monnaies de la Perse, de la Syrie, de l'Egypte, de la Grèce et de Rome circulaient dans toute la Palestine et que, seul, l'argent marqué au coin du temple était accepté pour le tribut, on se représentera la besogne des changeurs et leur affairement. Ajoutons-y les innombrables agneaux des sacrifices, les colombes, les veaux ou les génisses des holocaustes. Chaque victime devait être examinée minutieusement avant d'être déclarée pure ou
impure, ce qui amenait des lenteurs, des retards sans fin. Il est vrai, les échoppes du Mont des Oliviers et les colombes qu'y élevaient les prêtres permettaient de se munir au dehors pour les sacrifices. Mais au fait, pour l'adorateur, il était plus commode de trouver et des indications sur la victime, et la victime légale elle-même, toute prête, auprès des portes.
Donc, aux abords du Temple, des rues entières étaient occupées à ce marché et à ce change; mais peu à peu, vendeurs et changeurs débordèrent jusque dans les immenses parvis, timidement d'abord, puis avec une audace sûre de l'impunité. L'air était rempli de cris d'animaux, de vociférations, de disputes, tout le désordre et tout le bruit d'un marché oriental. Il est utile de remarquer que ces grossiers abus avaient pour auteurs les princes des prêtres et leurs fils; ces étalages scandaleux étaient proprement « les bazars des fils de Chanah » — l'Anne qui jugera Jésus-Christ — dont parlent les livres rabbini-
ques. La famille indigne et exécrée du prince des prêtres augmentait, par la violence, les gains de son négoce, exploitant les pauvres, exigeant un tribut des changeurs. Et leurs excès en venaient à ce point que, dans leurs livres, le Temple lui-même prend une voix, les rejette hors de ses portes : « Arrière, fils d'Héli! Souillure du temple de Javeh! »
Ces parvis ainsi encombrés étaient le seul endroit où l'étranger, où le Gentil, pouvait se rendre pour adorer. Plus infranchissable que les pylônes des temples égyptiens, la barrière de la mort se dressait contre tout incirconcis qui aurait voulu franchir la première enceinte et chercher un peu de paix pour adorer le Dieu unique et inconnu. Toute l'arrogance d'Israël éclate là. C'était assez que la prière de l'infidèle se mêlât, s'il priait, aux mugissements des bœufs, aux cris des changeurs, au marchandage éhonté de ces créatures des prêtres, exploitant les petits, leur extorquant tout ce qui était possible.. .
Jésus monta au temple pour la Pâque. Il
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quittait la Galilée. Il était suivi de ses premiers disciples, encore sans gloire, encore inconnu. Sans doute, il était venu déjà, chaque année, comme les autres Juifs, et il avait vu ces choses. Mais « son heure » jusque-là n'était pas arrivée. Aujourd'hui, il commençait sa mission . Que ceux qui se font du Christ une image alanguie et doucereuse le regardent dans son indignation magnifique. Qu'ils réforment leurs idées de la vertu. Qu'ils apprennent de Lui ce qu'est la faim et la soif de la justice, et qu'il y a des colères divines, des révoltes d'âmes superbes, sous le souffle de Dieu. Jésus est chez Lui. Il le dit, Il est dans la maison de son Père. Le premier effet de la lumière est d'anéantir les ténèbres. Il renverse les tables des changeurs: armé d'un fouet il chasse les troupeaux et leurs conducteurs, pêle-mêle, effarés et fuyants : aucune main ne se lève contre lui, aucune parole ne se profère : quel était son aspect, alors, pour dominer ainsi cette multitude?
Est-ce donc à vos yeux une caverne de brigands Que cette maison sur laquelle mon nom est invoqué?