JÉRÉMIE, VII-II
Toute la colère du prophète est dans son attitude; autour de lui, c'est un silence de stupeur. Il mourra de la lutte acharnée, dont voici le premier acte, pour la sainteté et pour la justice. Il le sait. Il voit ceux qui mourront après Lui dans cette même lutte, pour cette même cause. L'humanité aura un silence de stupeur pour ceux-là comme pour lui : mais ils connaîtront seuls, avec lui, la joie de libérer son âme, quand même il faudrait pour cela s'opposer à tous les autres, donner sa vie,..
Les prêtres eux-mêmes, dont Jésus atteignait le lucre et dont il stigmatisait les usages, vinrent au-devant de lui, inquiets. Par le fait de son gouvernement théocratique, Israël était préparé à ces brusques afflux de l'Esprit de Dieu, à ces manifestations inattendues d'hommes que le Seigneur marquait. L'acte de Jésus s'appuyait sur la prophétie de Malais
chie, parfaitement connue et intelligible aux maîtres; et plus d'un peut-être reprit en luimême cette prophétie, ajoutant tout bas : « Qui sait? »
« Soudain viendra dans son temple le Seigneur que vous cherchez, l'ange de l'alliance que vous désirez. Voici qu'il vient, dit Jéhovah, le Dieu des armées. Qui soutiendra le jour de sa venue? Quand il apparaîtra, qui restera debout? Car il sera comme le feu des fondeurs, comme la potasse des foulons. Il s'assiéra, fondant et purifiant l'argent; il purifiera les fils de Lévi, et les épurera comme l'or et l'argent et Jéhovah aura des hommes qui lui présenteront des offrandes selon la justice; et l'offrande de Juda et de Jérusalem sera agréable à Jéhovah comme aux anciens jours, comme dans les années d'autrefois... »
Les prêtres troublés lui posèrent donc deux questions : « Dis-nous par quelle autorité tu fais ces choses? » et a Donne-nous un signe ». Il leur fit une réponse mystérieuse qu'ils ne comprirent pas. « Détruisez ce temple, et je
le relèverai en trois jours. » Ils prirent ces paroles dans le sens littéral, et ils en rirent : Ce temple, leur orgueil! Ce temple, qu'on bâtissait depuis quarante-six ans! Mais sous la forme énigmatique il y avait la réponse éternelle : Détruisez, renversez mon œuvre, par quelque genre de mort ou de persécution que ce soit, je la relèverai, je lui redonnerai une jeunesse divine : la vie à travers la mort.
Les prêtres ne comprirent pas. Mais leur effroi fut tel que la réponse de Jésus demeura en eux et ne s'effaça plus. Et nous pouvons penser que derrière leur assurance affectée et leurs rires de mépris, Jésus voyait, dans sa prescience infaillible, leurs figures haineuses, leurs mains tendues vers le tribunal de Kaïphe; il entendait leur accusation suprême :
« Cet homme a dit : « Je détruirai le temple « et je le relèverai en trois jours... »
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Les mêmes âmes...
Par ce matin brûlant de septembre, les symandres grecques appellent tout le peuple à la basilique du Sépulcre. C'est l'anniversaire de la naissance du Sultan. Des officiers coiffés du fez, couverts de décorations, descendent, entre les couvents grecs, la rue étroite qui fait un coude brusque. Derrière eux les popes, les archimandrites, le patriarche Elias V, vêtus uniformément de longs voiles flottants et noirs, marchent d'un pas rapide, suivis d'un peuple misérable. Je pénètre à mon tour dans ces ténèbres de la basilique, toujours si impressionnantes après la clarté aveuglante du dehors. Tous s'engouffrent dans le chœur grec, et les officiants referment sur eux les portes d'or de l'iconostase, au fond, à l'endroit où s'offre le sacrifice, loin de tout regard profane. Je m'assieds à
ma place habituelle, à l'extrémité du banc de marbre adossé au Sépulcre. Çà et là des Russes misérables sont agenouillés et prient. Je ne puis me défendre d'écouter les bruits qui circulent partout. A ces pauvres, prosternés là, l'on vend tout, tout ce qui d'une façon quelconque peut se payer; des gouttes d'huile, de la poussière des dalles, des cierges minuscules : c'est ainsi tant qu'il reste quelque chose à ces moujiks, à ces grands enfants naïfs qui croient tout, qui baisent tout, qui mangeront leur pain plus dur et feront leurs étapes plus longues pour rapporter au pays encore cette relique, encore ce porte-bonheur ! Voilà du moins ce qui se dit dans les sectes dissidentes : car la lutte et le mépris ne se cantonnent pas entre catholiques et schismatiques, et sévissent bien plus encore entre les diverses communions hétérodoxes. Les Franciscains, eux, qui donnent tout, hospitalité, logements ouvriers, médecine, pharmacie : tout, jusqu'aux fleurs de leurs jardins, ne se mêlent pas à ces choses. Il faut regarder en
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dehors de la foule catholique pour constater que la crédulité et la bonne foi enfantine des pèlerins, surtout des pèlerins russes, sont le tribut dont vit, là comme dans l'antique Temple, un sacerdoce qui n'a plus la foi... Et c'est une impression mêlée d'indignation et de pitié. En y réfléchissant, ce ne sont pas les pauvres que l'on plaint. Qu'importe un peu plus de souffrance, si un peu plus de rêve éclaire leurs horizons obscurs, si un peu plus d'espoir soulève leurs âmes ? Ils auront tout donné pour voir sourire l'icône aux yeux pensifs, pour lui parler avec plus de confiance, pour recevoir d'elle une réponse plus pitoyable. Celui qui sait le fond de ces grands cœurs naïfs saura y verser sa joie. Mais ceux qui abusent de cette foi sainte, et ceux qui en vivent 1
Les portes d'or de l'iconostase s'ouvrent lentement. C'est une vision d'apothéose.
Entre les icônes d'or et les lampes sans nombre, le patriarche est assis, tout au fond, revêtu d'une pourpre splendide, une de ces
vieilles soies aux plis larges, aux cassures molles. Il porte une couronne fermée, criblée de pierreries; sa poitrine est constellée de croix et de décorations. Sa belle tête aux regards vides se relève très haut. Il tient d'une main un bâton d'ivoire où se replient deux serpents enlacés, de l'autre il bénit d'un geste très noble, ces beaux gestes lents que nous ignorons dans nos vies hâtives. Autour de lui, sur les degrés de son trône, des évêques et des archimandrites, aux longues barbes blanches ou brunes, sont assis, dans toutes les gammes de l'or et du rouge, parés d'antiques étoffes introuvables, d'émaux cerclés de perles. Décor incomparable! Toute la pompe orientale apparaît ainsi, brusqement, à l'improviste. Flandrin, que j'arrête au passage, en est hors de lui : « Ce sont des scènes de Byzance! » Ensemble les mains s'élèvent et retombent; ensemble à la fin des oraisons, les voix prononcent « l'Emin » final, tandis que les Turcs, très graves, suivent au milieu du chœur ces rites d'un culte qu'ils ignorent. Des vapeurs
d'encens montent et enveloppent ces figures hiératiques; les immenses lustres s'allument. C'est un ébiouissement dans la basilique sombre.
Lorsque je détourne les yeux pour les reporter vers le Sépulcre, une étrange apparition arrête mes regards, un homme, que je n'avais pas vu entrer dans l'église presque vide, est adossé au mur, les bras croisés sur sa longue robe très pauvre, et, ce qui est rare en ce pays, très propre; sa tête est nue, ce qui est aussi une chose insolite ici; ses longs cheveux châtains, partagés au sommet, retombent en boucles sur son cou. Quelquefois il les ramène en arrière d'un geste machinal. Les yeux clairs, immenses, regardent de très loin, comme indifférents; mais bientôt ils semblent suivre quelque spectacle invisible et se ferment à demi. Le visage pâle, d'une sérénité douloureuse, est tellement semblable à celui du Christ des médailles antiques, que nous ne pouvons, mes compagnons et moi, en détacher nos regards, ni songer qu'il y a
ici autre chose à voir depuis que nous l'avons vu. Pour eux comme pour moi, la scène du Christ et des vendeurs du Temple se présente avec une netteté incroyable. Peut-être le Maître regardait-il ainsi l'or et la pourpre d'il y a deux mille ans, enfermant dans leurs plis, alors comme aujourd'hui, les dons et les souffrances des pauvres : et c'est à se demander s'il n'a pas reparu pour un moment au seuil de son Sépulcre, devant ces hommes toujours les mêmes...
J'ai revu une fois l'étranger. J'ai appris que c'était un Russe toujours seul, toujours silencieux, perdu dans son rêve mystique. Je l'ai suivi auprès du Sépulcre; il refaisait lentement le signe de croix orthodoxe de droite à gauche, près de la porte, attendant d'être seul. Alors il est entré, il est tombé, effondré plutôt qu'agenouillé contre la pierre, appuyant son visage, appuyant ses mains, à la tombe de Jésus, les lèvres entr'ouvertes et les yeux fermés dans une extase ardente. Jamais je n'ai compris l'âme de l'Église embrassant
toutes les bonnes fois, toutes les bonnes volontés, tous les appels obscurs des âmes à Dieu, comme je l'ai comprise alors. Jamais non plus je n'ai senti davantage le contraste de la pauvreté et de la richesse intérieure, et que ce pauvre avait à lui plus de trésors que ces prêtres de luxe passant dans des traînées de parfums, criblés de perles, criblés de vieux joyaux sans prix : « Ces hommes qui aiment les vêtements amples et les franges traînantes... »