‹ JérusalemChapitre 13 sur 19 · PAROLES DANS LA NUIT · texte numérisé non relu

PAROLES DANS LA NUIT

Je demande au père Giovanni :

— Où demeurait Jésus-Christ à Jérusalem ? »

Il me répond :

— Je pense que ce n'était point dans la ville même, bien que la tradition marque encore la maison de Jean, et que, dès lors, lésus pût facilement s'y retirer. Peut-être Tat-il fait quelquefois, mais il n'en est pas question dans l'Evangile, et il y a un mot qui désigne la campagne de Gethsémani comme la résidence habituelle du Seigneur « Judas connaissait le lieu où allait Jésus » — « où il avait coutume d'aller », dit saint Jean. Il ne s'agit point là de la coutume des derniers

jours, puisque, alors, nous savons expressément que le Seigneur se rendait à Béthanie. Remarquez que ce séjour un peu hors de la ville semble plus conforme aux habitudes du Maître, passant le plus souvent les nuits « à l'écart » ou « sur les montagnes » ou sur le Lac, en Galilée. Voulez-vous que nous allions ensemble à Gethsémani? C'est là que Jésus dut recevoir Nicodème. C'était pour Lui un abri paisible, un repos après les discussions harassantes du Temple, et l'un des lieux qui lui étaient familiers. »

Gethsémani! J'y étais allée seule, dès l'arrivée, mais avec d'autres pensées. On entend tellement dans ce nom toutes les agonies, toutes les luttes de la fin, que c'est presque un étonnement d'y chercher d'abord et seulement les traces de la vie de tous les jours de Notre-Seigneur, seulement les paroles dans la nuit, les réponses du Maître au pharisien agité et timide, bouleversé par la purification du Temple, par les miracles qui avaient suivi, mais craignant les autres...

Nous partons de grand matin. Le père Giovanni doit dire la messe dans la grotte, et la chaleur est si écrasante que, pour avoir un peu de temps à soi, il faut profiter des premières heures. La ville est silencieuse, claire déjà dans ces ruelles minuscules, malpropres, et malgré tout si intéressantes; c'est un arc, un minaret, une voûte, les fenêtres grillées du sérail, d'une forme charmante, que saisje? A peine hors des murs, l'air est d'une légèreté délicieuse.

La porte de Saint-Etienne, par laquelle nous sortons, a ses vieilles assises ensevelies de trente mètres sous les ruines; les sièges et les pillages ont comblé les ravins; et en effet, lorsque, par un chemin de décombres, nous atteignons le lit desséché de Cédron, on nous montre quelques marches très larges, la base de l'ancien escalier que prenait Jésus pour monter au Temple. Au premier siècle le pèlerin arménien l'indique; alors, comme au temps d'Hérode, l'escalier était double; deux cent cinquante marches conduisaient jus-

ipo JÉRUSALEM

qu'aux portes; elles sont détruites ou enfouies sous les cent pieds de démolitions que nous disions; huit cents marches montaient jusqu'au sommet de la colline des Oliviers, on en retrouve des traces chez les Russes à flanc de coteau; on traversait le Cédron à l'endroit où nous sommes, et, pour se rendre au Jardin, Jésus passait où nous passons...

Tout est silencieux et calme. Une lumière pure enveloppe la terre aride, mais toute rayonnante et dorée à ces premières heures; des oiseaux s'envolent du creux des roches. Nous traversons un porche qui précède une église souterraine encore fermée; de là une impasse nous mène devant une porte, nous descendons quelques marches; nous arrivons dans une grotte naturelle assez vaste; ni marbre, ni ornements, quelques tableaux qu'on ne distingue qu'à la longue, trois autels; la terre est nue et les parois des rochers intactes : c'est Gethsémani.

Le recueillement de cette heure et de ce lieu est inexprimable. Comme les Francis-

cains le possèdent seuls, rien n'en trouble le silence, la paix, inconnue ailleurs, que Jésus y trouvait lorsqu'il s'y retirait avec les siens, hors de la Jérusalem indifférente ou hostile. Il leur parlait, à l'aube ou au soir; il se reposait avec eux; il a dit ici sans doute « Dieu a tellement aimé le monde! » Tout cela est intime et doux. Mais l'on ne peut se fixer à ces souvenirs heureux. Le caractère de Gethsémani est autre. La tristesse que l'on veut chasser persiste et s'impose, l'obsession douloureuse reparaît. Ainsi, lorsqu'on revient dans les lieux où un être aimé est mort, on veut en vain rappeler les heures douces, entendre les paroles de tendresse, et l'on ne trouve que des larmes parce que la grande douleur a passé là...

Dans cette grotte, un mot d'angoisse a jailli du cœur du Maître, un mot divin et humain tout ensemble, comme si dans le calice de douleur la profanation d'une marque de tendresse mettait une douleur nouvelle : «Judas, tu trahis le fils de l'homme par un baiser! »

Ce cri est toujours vivant. Les pierres de la grotte vous le renvoient, avec le souvenir de la douceur infinie de Jésus : et trahir ce Maître semble encore plus odieux que le crucifier, et Judas, plus vil que les bourreaux... On a ici un sentiment de honte particulier; on est oppressé comme par un poids personnel.

— « Mais comptez, si vous pouvez, dit le père Giovanni, les paroles de repentir, les serments de fidélité que l'homme a prononcés ici; le Maître y demeure encore, dans son Eucharistie; il n'y voit plus que des amis; Judas, le malheureux, n'y revient plus! »

— « Le malheureux! Est-ce que vous avez aussi de la pitié pour Judas? »

— « Ceux qui trahissent sont les plus malheureux, les plus désespérés des êtres... »

Mais la candeur heureuse du père Giovanni plane au-dessus de ces bas-fonds. Il nous entraîne au-dehors, au pied des Oliviers. Il faut voir ces troncs énormes, crevassés à l'intérieur, soutenus par de solides bâtisses, et

couverts toujours de feuilles et de fruits, pour éprouver une impression étrange de certitude et de vénération. On sait que cet arbre ne meurt pas, mais se continue par ses rejetons. Mieux que les monuments, mieux que la terre et les pierres, les arbres gardent le souvenir d'heures dont on n'ose aborder l'effroi : l'écrasement de Jésus dans une sueur de sang, toutes les agonies, les détresses sans nom, les appels qui semblent n'être pas entendus : « Si c'est possible! Si c'est possible... »

Il y a des fleurs autour de ces arbres. Des fleurs à Gethsémani, mon Dieu! De petites allées et un petit jardin ! Mais le bon frère les cultive pour ceux qui veulent emporter un souvenir du jardin triste de Jésus. J'ai ces fleurs desséchées, presque en poussière; elles gardent encore un parfum violent, le parfum unique de Gethsémani. Je ne peux m'en approcher sans que les émotions de là-bas m'étreignent à nouveau, avec la nuance particulière à chacune de mes visites. Cette pre-

mi ère visite voulait n'être qu'un pèlerinage au souvenir de Jésus et du Maître en Israël. Car Gethsémani est comme le Sépulcre; pour bien l'entendre, il faut y revenir souvent, y rester longtemps et seul...

« Maître, nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu comme docteur, car personne ne peut faire les miracles que vous faites, si Dieu n'est pas avec lui... »

C'est par ces graves paroles que Nicodème aborda ici le Seigneur. Il venait parce qu'il était troublé et sincère. Mais il venait la nuit, et ce détail nous montre que dès le premier séjour du Maître à Jérusalem, après la purification du Temple, le corps des rabbis était hostile à Jésus-Christ. Cette hostilité s'explique : c'est l'attitude instinctive de ceux dont on se passe, à plus forte raison d'une hiérarchie qui se sent à la veille de sa dé-

chéance. Il est vrai, plus encore que la dispersion des vendeurs, les miracles de Jésus avaient troublé les maîtres. Il s'était même dessiné parmi eux un mouvement favorable, que Jésus arrêta par la pénétration infaillible de son regard. « Il ne se fiait point à eux, parce qu'il les connaissait tous. » Chaque évangéliste indique, en un endroit ou en un autre, le regard intérieur de Jésus-Christ, mais aucun ne le fait comme saint Jean. Jésus avait pour juger ainsi de ce jugement qui embrassait tout l'être, à la fois, la lumière éternelle du Verbe de Dieu et comme fils de l'homme, l'intuition, la sympathie, le discernement, toutes les grandes clartés humaines du regard le plus intelligent et le plus pur. Et « s'il ne se fiait pas à eux » — « aux autres », dont II discernait les voies perverses, — Il s'ouvrit à Nicodème, même craintif, même timide...

Ce Nicodème, membre du Sanhédrin, pharisien puissant, méditatif et grave d'instinct, représente tellement l'esprit juif du temps

que nous devons nous arrêter à suivre son entretien avec Jésus-Christ. Nous comprendrons, une fois pour toutes, l'attitude de Jésus envers « ceux qui s'asseyaient dans la chaire de Moïse », et l'impression que produisaient les paroles du Maître sur les meilleurs d'entre ceux-ci.

Comme il le fait souvent, Jésus répond immédiatement à la pensée qui n'est pas encore exprimée. Nous ne dégageons de cet entretien qu'un seul point. A celui qui vient le trouver dans un effort de bonne volonté et de confiance, Il pose d'abord la condition absolue de la vie nouvelle : « Nul, s'il ne naît de nouveau, ne peut voir le royaume de Dieu. » Or, si l'on se rappelle quelle était l'essence de l'enseignement pharisaïque, la pente naturelle de l'esprit des maîtres, leur estime folle d'eux-mêmes, ce « nous ne sommes pas comme les autres » qu'ils exhalaient par tous les pores, on comprendra que Jésus pose d'emblée la condition la plus inattendue, la plus inacceptable. Naître de nou-

veau! Nous, les purs! Nous, les maîtres! Nous serions assimilés à ce peuple que Jean prêchait! Et dans la foule! Ainsi notre vie honorée et célébrée ne devrait pas continuer par la même voie ? Notre perfection elle-même serait illusoire? Renaître? Est-ce que Nicodème, ce grave esprit, ignorait que chacun de nous est, à chaque instant, la somme de tout son passé? Que notre moi enferme tous les « moi » successifs ? Qu'il est fait de la lente accumulation de la vie ancienne; que le vase s'est rempli goutte à goutte, que nos habitudes se sont fortifiées, que nos pensées se sont affermies jour par jour? Et je devrais abandonner tout cela, redevenir pauvre et nu comme un enfant? Cette idée est tellement contraire à l'esprit pharisaïque, et cet esprit est tellement enfoncé dans la lettre, queNicodème ne peut comprendre et qu'il s'embarrasse dans une question grossière. Comment s'y prendrait un corps pour naître à nouveau ? Et Jésus explique la naissance spirituelle par l'eau qui purifie, par l'Esprit qui vivifie, c'est

une création où préside la même puissance qu'à l'aube des jours; et le rabbi nourri des Écritures devait revoir la splendeur de la première scène « où l'Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux : » Il demande :

— Comment cela se fera-t-il ?

— Tu es Maître en Israël et tu ignores ces choses!...

Us comptaient les franges, et ils mesuraient la largeur des phylactères; ils étudiaient le nombre des paroles et la portée des lettres de la Loi; ils fixaient le nombre de pas que l'on pouvait faire un jour de Sabbat; ils marquaient la dîme des herbes, de la menthe et de Taneth. Mais ces choses! Les choses que disait Jésus; choses de la terre ou choses du ciel, est-ce qu'ils les avaient jamais sues?...

La splendeur de ces paroles dans la nuit va croissant. Lisez-les en entier, dans la grotte de Gethsémani, au chapitre n de saint Jean. Nous n'avons que des fragments de ce dialogue. L'évangéliste pose les points de repère, et notre pensée doit combler les vides. On

voudrait entendre chacun des mots que cette grotte a entendus; on voudrait voir le Maître, patient et doux comme II le sera toujours à toute recherche sincère, et le pharisien assis en face de lui, ne perdant pas une de ses paroles, et de temps en temps, pour se rendre compte qu'il ne rêvait pas, assurant sur son front et sur son bras les larges phylactères. Tout ce qu'il entendait était inouï! Le Maître obscur et seul ne se contente pas de poser les bases de son royaume. Déjà ce fils de charpentier est roi. Il fait des promesses splendides. Il dépasse le temps. Il dépasse la Terre. Il ouvre l'Eternité à celui qui croit en Lui...

Nicodème croit. Il a trouvé le Messie là où il saluait seulement le docteur inspiré de Dieu. Il croit, selon sa nature craintive et timide, mais il croit vraiment. Le souvenir des paroles dans la nuit pèse sur sa vie, la pénètre lentement, la bouleverse. Elles lui seront présentes lorsqu'il fera le grand eftortde défendre Jésus devant le Sanhédrin. A l'heure de la croix

elles lui reviendront, pressantes et poignantes. Il ira avec Joseph détacher le corps du Seigneur, l'embaumer et l'ensevelir; et ses mains fermeront les yeux dont le regard allait si loin en lui, jusqu'au fond de ses doutes, jusqu'au fond de son âme...

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