‹ JérusalemChapitre 14 sur 19 · SUR LE MONT SION · texte numérisé non relu

SUR LE MONT SION

Quand nous sortons deGethsémani, l'église de l'Assomption, tout à l'heure fermée, est ouverte. Souterraine aussi, elle est très antique. On y vénère le lieu d'où Marie monta au ciel. Trois fois les Franciscains en ont été dépossédés; et maintenant, seules, les communions schismatiques y sont établies. Les musulmans eux-mêmes y ont un mirhâb. On sait qu'ils ont une grande vénération pour la sainte Vierge; on sait aussi que Mahomet arrivant à Jérusalem aperçut deux lumières étincelantes. « Quelles sont ces lumières » ? demande-t-il à son guide; et l'ange Gabriel répondit : « C'est le tombeau de ton frère David, etc'est le tombeau de ta sœur Marie. »

On ne s'attarderait pas à ces légendes si l'on ne rencontrait au tombeau de Marie quelque musulman calme et fier, perdu durant des heures dans une contemplation muette, et cherchant peut-être au fond de son âme obscure la lueur qui entoure la mère de Jésus. Je descends les premières marches. Nous devons tomber en plein office. C'est une tempête de cris, de sons discordants; on croirait à des disputes furieuses. Est-il possible que ce soit là une psalmodie? Les malheureux s'acharnent à se surpasser mutuellement, en notes suraiguës, en vociférations qui se répercutent dans ce souterrain. Cela, et l'atmosphère étouffante, et les misérables défigurés par la lèpre, accroupis sur les marches, qui s'acharnent à vous, se traînant à tâtons, sautant de marche en marche sur leurs béquilles avec l'éternel « bakchiche! bakchiche! » que n'arrête même pas une aumône : tout cet ensemble odieux ou pénible m'empêche de rien voir ou au moins de jouir de rien. Je me souviens vaguement de couloirs qui s'enfoncent,

de lampes, d'icônes, de tombes au retrait des marches, celles de Joachim et d'Anne, d'autres encore je crois, et enfin sous de précieuses étoffes en lambeaux, la tombe où, dit-on, Marie reposa quelques heures. On sait que d'autres auteurs placent à Ephèse les dernières années et la tombe de Marie. Je sors avec une sensation de délivrance de ce cauchemar de luxe et de misère, de cris qui vous poursuivent loin, encore, sur le chemin.

Vraiment cette visite au sanctuaire de l'Assomption avait été si pénible que je m'étais promis à moi-même un pèlerinage plus affectueux et plus consolant à la sainte Vierge. Et cette pensée me conduit sur le Mont Sion, au magnifique monastère que l'empereur d'Allemagne fait construire pour les Bénédictins. Et parce que c'est à la sainte Vierge, et parce que c'est une abba}'e bénédictine, cette visite est un enchantement, ou plutôt cette double visite.

C'est d'abord un jour d'octobre, à l'une des fêtes de Marie que nous allons chercher chez

les Bénédictins la place de l'ancienne demeure de la mère de Jésus, le lieu où elle serait morte. La magnifique église s'élève sur les antiques assises d'un sanctuaire détruit. La crypte seule est terminée. Quelques Turcs nous l'indiquent. Vraiment, c'est un repos délicieux, dans cette terre d'ostentation, d'ornements sans fin, de lampes, de lustres, de fleurs, de psalmodies éclatantes que la crypte absolument nue, absolument silencieuse, où nous entrons. Rien que les lignes sévères des voûtes — et cela suffit à sa grave beauté; rien que l'autel antique aux deux flambeaux, et le « Pax » sculpté dans la pierre, que les fils de saint Benoît impriment partout où ils passent, ici, comme au Mont Cassin, à Solesmes ou à Rome, partout dans la même majesté tranquille. Nous sommes seules. On n'entend même pas le murmure de la voix du Père qui dit la messe; et c'est un grand silence, une paix indicible autour de la Dormition de la Vierge. « La dormition », le joli mot pour dire ce sommeil de la mort qui ferma un mo-

ment ici les yeux de Marie! Ce sommeil est respecté par ceux qui la gardent. Elle doit avoir choisi elle-même, la Vierge recueillie et pensive, ces témoins de son recueillement et de sa vie intérieure, tant il semble y avoir d'harmonie profonde entre ces grands moines paisibles et studieux et les dernières années qu'elle passa ici, déjà hors de la terre, dans la contemplation incessante de son Fils. On ne peut pas s'arracher à cette crypte : mais lorsque nous nous retirons enfin, étouffant instinctivement nos pas, nous rencontrons le Bénédictin de tout à l'heure, prosterné contre un pilier en face du sanctuaire, le capuchon rabattu, les mains dans les manches, pareil à un de ces saints de pierre que le moyen âge sculptait aux rétables des autels...

Nous revenons, une après-midi, dans le chantier des travaux, un de ces chantiers où la procession lente des chameaux apporte des pierres prises à je ne sais quelle carrière lointaine. Un instant nous pourrions nous croire encore à l'entrée de l'église de l'Assomption,

tant les cris sont assourdissants. Mais non, nous distinguons bientôt une sorte de mesure scandée par des battements de pieds et de mains; nous ne pouvons d'abord démêler ce qui se passe; mais bientôt s'offre à nous un des spectacles les plus étranges que nous ayons encore rencontrés. Sur le plan incliné qui va de la base au sommet de la voûte, un homme est courbé sous une pierre énorme, écrasante, qui pèse deux cents kilogs, nous dit l'entrepreneur. Il avance à pas extrêmement lents, entre une double haie de compagnons qui l'excitent par des chants, par des cris, par des applaudissements. Arrivés au premier palier, on s'arrête une première fois; c'est un débordement de joie, d'enthousiasme ; il y a là dix ou vingt grands diables basanés, ne touchant pas du bout du doigt cette pierre dont ils dérangeraient l'équilibre, mais aidant à leur manière ce compagnon de misère qui disparaît entièrement sous la charge. N'y a-t-il donc point de machines ici? Il y en a, paraîtil; seulement cet effort humain est moins

cher; et puis cela s'est toujours fait; obtenez de ces Orientaux autre chose que ce qui s'est toujours fait! Nous demeurons là hypnotisés devant un recul sans âge, au pied des vieux temples, au pied des vieux murs, où les esclaves courbés, écrasés, se traînaient sous les pierres, « ces hommes de corvée que levait le roi Salomon pour bâtir la maison de Jéhovah et sa propre maison, les murs de Jérusalem, Mageddo et Gazer... » (Rois, ix, i5.)

Ces rappels du passé sont de chaque instant. Et comme un séjour un peu prolongé jette sur les temps évanouis un jour plus vrai que tout ce que vous disent les livres! Sur ce même Mont Sion, à quelques pas, nous devons rencontrer le directeur des Etudes arméniennes. Je disais l'étrange courtoisie qui persiste entre les communions qui se

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haïssent, qui se massacrent, ou qui, hélas, se laissent massacrer. C'est en effet un Franciscain qui m'a présentée à cet Arménien que Ton estime fort, et que nous cherchons ce matin, un de mes amis et moi, pour visiter avec lui la plus grande partie du Mont Sion. Les Arméniens possèdent là de charmantes églises, des couvents, des séminaires, et surtout des richesses sans prix, des merveilles accumulées depuis des siècles. Je demande le père Bédios (Pierre), à un sacristain qui n'a pas l'air de comprendre, mais qui nous asperge largement d'eau de roses. Cependant, sur notre insistance à redire ce nom, il semble prendre un parti et nous entraîne à travers des corridors, des passages voûtés, de grandes cours désertes, à travers des rues que nous traversons par des portes basses, se retournant de temps en temps pour s'assurer que nous le suivons. Je demande « où allonsnous ? » avec une inquiétude vague, à ce guide muet qui va toujours d'un pas égal; et nous débouchons enfin dans un grand jardin

triste, entre des oliviers, des cyprès, des buissons fragiles de roses. Là notre guide s'arrête. Point de père Pierre; personne... Je pense que « Bédios » veut dire aussi « jardin », et pour ne pas blesser ce sacristain obligeant, je manifeste mon admiration pour ce jardin brûlé et mélancolique où il nous a conduits; et puis, par signes, nous lui demandons de nous en aller, sans qu'il entende ou sans qu'il bouge. Il s'est accroupi au pied d'un arbre dans une attitude parfaitement tranquille, et ne semble plus faire attention à nous. Que faire? Nous retrouver seuls dans ce dédale, il n'y faut pas songer; déterminer le sacristain à revenir? Il dort maintenant sous son arbre. Aucun espoir de sortir de là, si un hasard heureux ne vient pas à notre aide.

Nous avisons deux hommes qui travaillent à l'extrémité opposée du jardin. Et tandis que nous allons vers eux, nous nous rendons compte avec surprise que nous sommes dans un cimetière et que ces hommes creusent une tombe. Pas plus que notre guide, ils ne com-

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prennent nos questions; et du reste nous sommes interrompus par une procession qui débouche du côté opposé. Si nous n'étions dans une ville et dans une époque de notre vie où rien ne nous surprend plus, il y aurait vraiment une impression de malaise à se sentir égaré au fond d'un cimetière clos de murs impénétrables , entre des Arméniens dont aucun ne vous comprend, ne sachant où aller, ni comment sortir. Nous apprenons plus tard que nous étions dans un couvent de religieuses arméniennes dont on enterrait l'abbesse. Mais nous ignorons tout pour le moment et, adossés à un cyprès, nous regardons avec un intérêt croissant un long défilé d'hommes et de femmes aux capuchons rabattus, précédant la morte en psalmodiant dans une langue bizarre. Et voilà qui nous rejette au temps de Jésus. La défunte est étendue sur un brancard, recouverte seulement d'un voile. Les lignes du corps sont visibles, et c'est si étrange, quelque chose de si rigide, comme des lignes de pierre sous cette draperie. Suivons le récit

de l'Evangile. Le mort était emporté ainsi, mais lorsque Jésus le rencontra aux portes de la ville de Naïm, il allait vers une chambre sépulcrale et non vers cette fosse où la terre va retomber lourdement sur le corps que rien ne protège. Jésus a croisé sur le chemin de Naïm un cortège pareil. Maintenant comme alors, Il n'aurait qu'à approcher, à étendre la main pour arrêter les porteurs, et la morte se dresserait sur son séant. On voit la scène décrite par saint Luc; on y assiste. Mais ici il n'y a point de mère qui pleure derrière le cercueil, point de douleur capable d'émouvoir le Maître, lui arrachant la parole de pitié « Ne pleurez pas », et peut-être n'y a-t-il rien de plus triste que ces morts qui s'en vont sans larmes.

Nous apercevons bientôt le père Bédios dans la théorie des capuchons noirs. Il se détache du cortège et vient à nous dès qu'il nous aperçoit; c'est un visage sympathique et ouvert. Je me rassure. Et tandis que nous repassons avec lui dans le dédale des cours et

des passages voûte's, il rit aux larmes de notre mésaventure et de mon effroi dans le cimetière sans issue, devant ces fossoyeurs qui, comme ceux d'Hamlet, jouaient avec des têtes de mort. Le père Pierre parle le français et l'entend parfaitement. Sans doute le sacristain, ne sachant comment nous faire attendre, a cru plus simple de nous conduire à l'enterrement. « Il vous aurait aussi bien amenés à mon cours, au séminaire », nous dit en souriant le père Pierre que cette histoire semble amuser beaucoup. Et nous pénétrons en effet dans une des salles du séminaire, où par une idée étonnante les étudiants en théologie sont groupés sous les yeux de tous les dieux chinois, hindous, japonais, tous plus grimaçants les uns que les autres, une sorte de congrès de divinités exotiques.

Après une rapide présentation au patriarche centenaire, très fin, très doux et de cette politesse recherchée qu'ils ont tous ici, nous traversons les magnifiques salles du patriarcat et nous descendons vers la cathédrale

Saint-Jacques. Elle est incrustée de faïence et de nacre. On y vénère la chaire de Jacques, le frère du Seigneur, fils d'une sœur de la sainte Vierge. Cette chaire est bien belle pour ces humbles temps : les patriarches arméniens disent qu'ils s'y succèdent sans interruption depuis vingt siècles; et ils signent comme les papes, en faisant suivre leur nom d'un numéro d'ordre : Cyrille V, Athanase VIII, etc. Dans un retrait, une petite chapelle marque le lieu du martyre de l'apôtre. Les deux sacristies gardent les lignes charmantes du douzième siècle : c'est là que le père Bédios fait ouvrir les mystérieuses armoires, et c'est un émerveillement, un amas desoies somptueuses, de broderies, de joyaux. Les teintes sont d'une richesse et d'une douceur introuvables; il y a là des verts étonnants, des tons de cuivre tissés de fils d'or, des étoffes d'un vieil ivoire dont l'épaisseur nous explique les plis larges, les cassures molles des simarres. C'est un défilé des mille et une nuits, des brocarts antiques dont la

pourpre est entièrement couverte de palmes en relief; d'autres disparaissant sous un semis de corbeilles d'or, où s'ébattent des colombes; des soies claires où s'enroulent des rinceaux, des cyclamens, des volubilis d'une telle délicatesse que j'y passe la main pour m'assurer que ce n'est pas une peinture. Des émaux s'ordonnent le long des dalmatiques; des perles nimbent la tête des saints. Je me souviens d'une mitre où les trois Marie, toutes cernées de ces perles, s'en vont au sépulcre; et des fermoirs d'émeraudes et de rubis, des chapes si alourdies par l'or et les joyaux que les archimandrites ne peuvent plus en supporter le poids...

Le père Bédios jouit de notre ravissement; mais il secoue la tête : « Ce que vous voyez n'est rien, rien. » Les merveilles d'orfèvrerie sont enfouies ailleurs dans des coffres, et ne se montrent plus depuis ces dernières années; il faudrait l'avis du conseil; et des clefs diffév rentes sont gardées par six de leurs membres. Nous n'avons là que les ornements; mais

dans sa politesse raffinée le père Pierre ouvre une porte à l'espérance, et ces locutions orientales nous semblent si curieuses : « Le jour a douze heures. » « Il faut vouloir lentement ce qu'on veut atteindre. » Jamais vous n'obtiendrez de cet Oriental d'une douceur charmante le brutal « c'est impossible » qui sans doute est dans la force des choses.

Nous avisons, entre les ornements, deux in-folio reliés en cuivre repoussé du dixième et du treizième siècle; de vieilles soies fines comme des dentelles protègent les enluminures en tout semblables à celles de nos manuscrits. Ce sont les livres des offices; et comme je m'étonne qu'on puisse se servir chaque jour de pareilles pièces de collection. « Il y en a tant, me dit le père Pierre; il y en a plus de deux mille cinq cents. » Je pousse une exclamation : chacun de ces livres enrichirait une bibliothèque. Et en effet cet évangéliaire porte le n° 2562. Quels trésors inestimables, quels travaux, peut-être quelles copies de l'Evangile doivent être enfouies au

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fond de cette librairie où les manuscrits s'entassent depuis saint Jacques, et que personne ne visite jamais! Quel champ de travail inexploré pour un savant! Je feuillette avec vénération les vieilles pages. Je m'arrête à une miniature de saint Jean, où le saint marche dans des fonds d'or vers un ciel trop bleu. Je revois par la pensée les manuscrits de Florence, ces personnages naïfs, ces grandes fleurs qui émaillent les prairies trop vertes. Quelles mains patientes à travers tant de siècles et tant de distance ont rencontré la même forme d'art, exquise et gauche ? Je m'arrête auprès de l'évangéliste comme auprès d'un ami. Le directeur des Etudes arméniennes regarde longuement, lui aussi; il cherche, à travers les brumes de ses croyances, ce que saint Jean lui a inspiré de meilleur et son visage se détend dans un vague sourire : « Saint Jean est un grand poète », dit-il.

BETHESDA ET SILOE

Sur ce Mont Sion les souvenirs les plus augustes et les plus émouvants de l'Evangile se multipliaient : le Cénacle — le cénacle de l'Eucharistie, des paroles après la Cène, et de la Pentecôte; la demeure de Kaïphe et la demeure d'Anne où l'on traîna Jésus dans la nuit de la trahison.. . Mais nous remettons ces pèlerinages à leur heure, au moment de la Passion. Des miracles, des enseignements, la lutte toujours croissante contre le corps des maîtres, les fêtes enfin; la Pâque, les Tabernacles, la Dédicace, séparent Jésus de cette heure de ténèbres. Ces fêtes juives d'alors, si différentes par le fond et par les rites des fêtes arméniennes ou grecques d'aujourd'hui,

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avaient cependant avec elles un point commun, la splendeur des cérémonies, des vêtements et des gestes sacrés, comme si, dans l'éblouissement de ce soleil, le culte lui-même devait se parer de joyaux et de pourpre, en une joie perpétuelle des yeux. C'est sans doute dans la pensée d'entourer la vérité de cette pompe, pour une race qui ne comprend pas la grandeur sans ces dehors, que Mgr Lavigerie a voulu établir à Jérusalem un séminaire grec-melchite. C'est à l'endroit de Tantique demeure de sainte Anne. De vastes bâtiments et l'église elle-même s'élèvent sur les ruines d'une basilique des premiers siècles, saccagée, rebâtie, puis effondrée encore comme presque chaque sanctuaire de la Terre Sainte. Dans la crypte, au lieu de l'abside primitive, on célèbre encore des messes du rite latin. Au-dessus, le rite grec fleurit ce jourlà, en des dalmatiques roses ou bleues, s'épanouit en des processions, des encensements, en une théorie d'officiants sans nombre, et qui engagent cette sorte de dialogue si prenant

entre le diacre et le peuple, tandis que le célébrant consacre dans le mystère. J'indique aux curieux de la beauté les prières de ce rite, « les saintes et divines liturgies de nos pères Jean Chrysostome, Basile le Grand, Grégoire le Grand », et, parmi elles, les prières du crépuscule, celles de la Communion « au Dieu des mystères inexprimables et invisibles », et celles, d'une tendresse divine, « au Christ ami des hommes ». Mais tout cela ne nous enchaîne plus longtemps. Le grand attrait de sainte Anne est ailleurs, dans des découvertes récentes. Des travaux que l'on poursuit activement ont mis au jour deux grandes piscines et, d'après de graves témoignages, ce serait là « la piscine probatique » ou « piscine de Bethesda » de l'Évangile. Nous allons, sous la conduite des aimables pères missionnaires, vers ce lieu du miracle de Jésus à la deuxième Pâque. Les fouilles sont loin d'être terminées; à mesure que l'on avance c'est un coin de la vieille Jérusalem qui se dégage. Sainte Anne est près de la porte de Saint-Etienne, en face du

Mont des Oliviers. Nous descendons en contrebas de la rue actuelle, vers la place ancienne, et les grands réservoirs parfaitement conservés. Une humidité, rare en ce pays, se dégage à mesure que nous avançons; des herbes sauvages croissent entre les pierres; nous arrivons jusqu'à la piscine qu'un suaire de décombres a préservée pendant des siècles. Quelques piliers sont encore intacts au bord de l'eau; des restes de portiques, dont une partie seulement est dégagée, se profilent; on compte les marches de l'escalier que les infirmes descendaient pour arriver jusqu'à, l'eau du miracle, où l'un d'eux, de loin en loin, guérissait.

Une nouvelle page de l'Evangile s'écrit devant nous. Là où nous sommes, se tenait la foule des misérables, estropiés, aveugles, malades, se plaignant à grandes clameurs comme ils le font toujours en ce pays. Parmi eux, le paralytique dont l'espoir de guérison était trompé depuis trente-huit ans, qui jamais, durant ces longues années, n'avait pu

descendre le premier les marches glissantes. Fatigué peut-être de la pompe vaine du Temple, et de l'atmosphère artificielle qu'on y respirait, Jésus vint vers ceux dont le cri d'angoisse — bien réel, hélas, celui-là! — arrivait toujours jusqu'à lui. Les maîtres qu'il quittait enfermaient dans des tabernacles et entouraient d'honneurs extravagants le Livre où il était écrit d'aimer son prochain comme soi-même : et, indifférents, ils se détournaient de la détresse de leurs frères avec la question pharisaïque : « Qui a péché ? celui-ci ou ses parents? » L'on sait que Jésus- Christ dut arrêter cette parole sur les lèvres de ses disciples eux-mêmes. Mais Lui, il allait, comme d'un mouvement naturel, vers les délaissés et les souffrants. Il vint donc au bord de la piscine de Bethesda. Il s'arrêta devant l'infirme, là où nous sommes. Sa main s'appuya peut-être au hasard sur le pilier où nous posons la nôtre...

Au Maître qui l'interroge, le paralytique répond ce mot poignant de l'humanité avant

que le Christ se soit penché vers elle : « Je n'ai personne! » Tout homme, quels que soient les biens qui le comblent et les foules qui Pentourent, dit ce mot aussi, à une heure ou à une autre, tant qu'il n'a pas rencontré le Christ. Et Jésus se tient au seuil de chaque âme qui l'appelle, sans le savoir, de ce cri de détresse comme II se tenait ici, debout, devant le paralytique que, d'une parole, Il délivra.

Dans le miracle éclatant de cet homme que Jésus renvoya guéri après trente-huit ans d'immobilité, les Pharisiens ne voulurent voir qu'une chose, la violation du Sabbat; des explications de Jésus ils ne retinrent qu'un point : Il se disait, dans un sens absolument unique, le Fils de Dieu. Déjà, dès cette seconde Pâque, « ils cherchaient avec plus d'ardeur à le faire mourir, parce que,

non content de violer le Sabbat, il disait encore que Dieu était son Père, se faisant égal à Dieu » (S. Jean, v). Et ainsi, lentement, et comme un à un, Jésus pose les jalons de sa mort. Ses ennemis désormais n'oublieront aucune des circonstances d'un miracle qui a accru leur haine et leur peur d'une foule qu'ils dominaient à grand effort. Ils en porteront le souvenir devant Pilate. Et, à l'heure de la croix, s'ils lui redisent la première parole de la Purification du Temple : « Eh! bien, toi qui détruis le Temple! » ils ajouteront dans leur ironie : « Lui qui s'est fait le fils de Dieu! » Les trois grands miracles de Jérusalem sont les points de repère de la terrible marche en avant; le paralytique de Bethesda, à cette deuxième Pâque; l'aveugle-né que Jésus guérit à Siloé le jour de la fête des Tabernacles, et enfin la résurrection de Lazare qui décida absolument la mort du Christ.

Siloé, comme Bethesda, existe encore. Au pied du Moriah, la colline du Temple, dans

la vallée du Cédron, on peut voir la fontaine dont déjà Isaïe disait : « Puisque le peuple a méprisé les eaux de Siloé, qui coulent lentement, voici que le Seigneur va faire venir sur eux les eaux profondes, le roi d'Assur, » etc. (Isaïe, vin, 6).

L'eau coule encore lentement. Le canal souterrain dont Isaïe parle quelque part existe encore. Il amène encore les eaux de la même source. On a même trouvé là une pierre aux caractères hébraïques qui remonterait à Salomon : descendons dix siècles jusqu'à Jésus-Christ. C'est à Siloé que les prêtres, à la fête des Tabernacles, venaient puiser l'eau sainte. C'était la grande fête de la joie. Jésus dans l'intervalle de la Pâque aux Tabernacles, d'avril à septembre, avait évangélisé la Galilée. Le récit de ses miracles sans nombre, le bruit des ovations que lui faisait le peuple avait retenti jusqu'à Jérusalem. Sa réputation croissait de jour en jour, atteignait son apogée, enflammait les esprits pour Lui ou contre Lui. Ce n'était plus le

pèlerin obscur de la première Pâque. Tous les échos maintenant étaient remplis de son nom. On le cherchait à chaque fête. Il était discuté; il était attendu avec passion. Des bruits contradictoires circulaient dans la foule. « Il est là. » « Il ne viendra pas. » Il y avait grande rumeur à son sujet, et l'angoisse de cette attente donnait un attrait de plus à ces fêtes déjà si émouvantes.

Cette semaine des Tabernacles, l'action de grâces après la moisson, se compliquait d'une série de rites qui rappelaient le grand exode au désert. Durant sept jours, en souvenir des quarante années errantes, Israël campait sur les terrasses des maisons, dans de légers abris de feuillage; une procession allait chercher à Siloé l'eau sainte, symbole de la source que Moïse avait fait jaillir du rocher; une illumination merveilleuse rappelait la colonne de flammes et de nuées.

Celui qui est la source d'eau vive et Celui qui est la lumière vint à cette fête. Il en adopta le symbolisme, et il l'agrandit. Tan-

dis que le prêtre laissait tomber du vase d'or, au coin de l'autel, les quelques gouttes de la source lente, — tout ce que le sacerdoce juif offrait, dans un culte stérile, aux âmes qui défaillaient, — Jésus jeta un cri : « Que celui qui a soif vienne à moi et qu'il boive. » C'était si inattendu et, à la fois, si poignant, que les vrais Juifs, ceux qu'un formalisme vain n'avait pas détournés de leur voie, murmurèrent : « C'est le Christ! » Plus tard, devant l'illumination que le Temple projetait sur Jérusalem, Jésus dit : « Je suis la lumière du monde. » Ainsi Lui, au lieu de cette eau du rocher, est, pour ceux qui viendraient à Lui, la source de vie, jaillissante, éternelle. Ainsi Lui encore, Lui pour le monde entier, au lieu de cette lumière caduque pour une ville seule. C'en était trop. Les maîtres envoyèrent des satellites pour l'arrêter. Ces hommes revinrent confondus et disant «Aucun homme n'a parlé comme cet homme. » Alors ils prirent des pierres pour le lapider.

Et là encore, en descendant du Temple, en

s'écartant de ceux qui le maudissaient, Jésus alla vers l'homme qui souffrait, aveugle et séparé de tous, non plus depuis trente-huit ans, mais depuis sa naissance. Il l'envoya se laver à cette fontaine de Siloé, mystérieuse et sainte. L'homme revint guéri. Et c'était encore un jour de Sabbat!

Ce fut une explosion de fureur parmi les prêtres. En vain, ils essayèrent d'intimider le miraculé lui-même, puis ses parents. A toutes leurs questions, l'homme qui voyait répondit par une affirmation de plus en plus nette : « C'est un prophète » ou « S'il n'était pas de Dieu, Il ne pourrait rien faire. » Ils le chassèrent. Quiconque reconnaissait Jésus pour le Christ était chassé de la synagogue (S. Jean, ix, 23). Ainsi et toujours, par une sorte de loi mystérieuse, la parole du Christ juge et révèle le fond des âmes, exaltant l'incroyance des uns jusqu'à la rage, et la foi des autres jusqu'à l'adoration. L'impression de ce miracle, discuté en plein Sanhédrin, comme quelques mois avant celui de

Bethesda, avait été générale et profonde. Le peuple demandait avec angoisse : « Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles?» (S. Jean, xi.) Et même parmi les maîtres, si le grand nombre prononçait : « Cet homme n'est pas de Dieu puisqu'il n'observe pas le Sabbat », d'autres disaient : « Comment un pécheur peut-il faire de tels prodiges ? » (S. Jean, tx, 17.)

Mais le Christ mystérieux semble ne s'être révélé lui-même pleinement qu'à l'homme qui avait souffert pour Lui. Il chercha, Il trouva le rejeté, le maudit à cause de son nom. Et parce qu'il avait été fidèle à la lumière, ce mendiant reçut la récompense d'une lumière plus haute. Jésus lui parle et Il se dévoile. Et l'homme, se jetant à ses pieds l'adora.

Les grands candélabres d'or sont éteints. Les Chassidims ne dansent plus, leurs torches à la main, en la présence de Jéhovah. L'eau de Siloé ne coule plus au Temple, depuis que la source vive a jailli. Tout est désert, oublié

et mort sur la grande esplanade du Haram es Shérif. Et l'on cherche encore la place écartée où Jésus dit à celui qu'il avait guéri : « Crois-tu au Fils de l'homme? », la question éternelle qu'il pose à chacun de ceux qui passent.

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