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DANS LES SYNAGOGUES

Si l'on ne peut indiquer cette place que nous foulons peut-être dans quelque rue obscure, dans quelque endroit où des fouilles plus protondes ont remis Jérusalem au niveau ancien, nous voudrions entendre au moins l'accent de cette parole qui ravissait jusqu'aux gardes que l'on envoyait pour arrêter le Christ... Quelqu'un, à Jérusalem, parle-t-il encore la langue de Jésus ? Pour répondre à cette question controversée, nous allons, munis de recommandations, jusque chez les Syriens Jacobites, un rite dissident qui compte une centaine de membres. Un cavas nous accompagne et un drogman, car le patriarche n'entend pas le français. On

nous introduit dans une petite demeure. Le, patriarche arrive bientôt; il est vêtu des mêmes vêtements de soie noire que les Grecs,, et porte sur la tête une sorte de turban terminé en pointe.

C'est un visage magnifique comme on en trouve si souvent chez les Orientaux. Nous recevons l'accueil le plus courtois et le plus charmant. Je ne sais combien de petites choses exquises se succèdent, sirop de roses, minuscules tasses de café, confitures, cigarettes même, avant que la politesse compliquée du pays nous permette d'aborder le sujet qui nous amène. Un étonnement doux passe alors sur le beau visage du patriarche. Oui. Il parle cette langue même, et eux seuls, les Syriens Jacobites, la parlent ou du moins la lisent encore. Leur Evangile est écrit dans les caractères du temps; et tandis qu'il veut bien nous inviter à regarder de plus près les lourds in-folio qu'on lui apporte, il se prête à notre désir et lit lentement ce que Jésus- Christ disait, comme II le disait, dans la

langue populaire d'alors. Ce sont des aspirations fortes, des sons inconnus, quelque chose de tout à fait inattendu et d'unique. Et à mesure que nous écoutons, une indéfinissable tristesse succède à l'émotion de tout à l'heure. C'est la langue. C'est le son. Mais ce n'est pas la voix. Ce que devait être cette voix, ces inflexions de pitié, cette compréhension profonde et cette force mystérieuse qu'il mettait dans chaque mot, puisque, à son nom seul, « Marie », la femme qui pleurait au Sépulcre, eut son âme bouleversée. Ne vaut-il pas mieux comme tout à l'heure pour la place où l'aveugle tombe à ses pieds, ne pas nous acharner à cette recherche de choses caduques ? N'est-ce pas la « lettre », cela aussi, dans cette terre qui est morte de ce culte des dehors ? Mais non. C'est une recherche d'adoration. Et il sent cela, peut-être, le patriarche qui maintenant se fait apporter l'encrier long et creux que l'écrivain public promenait au temps de Jésus-Christ comme un signe de sa profession; et avec un roseau, au bas de son

portrait, notre hôte écrit de l'écriture antique de droite à gauche, — l'écriture de Jésus lorsque, la tête baissée, de son doigt, il écrivait sur la terre, ayant devant Lui, l'accusée tremblante, et les accusateurs qui s'en allaient un à un. Encore un des souvenirs du Temple qui, comme le Mont des Oliviers, comme, à vrai dire, tout Jérusalem, n'a de vie que par cette évocation...

Le patriarche, souriant, relève la tête.

— « Avez-vous parlé de nous dans vos livres?

— Oh ! excellence, ils parlent d'histoires d'il y a deux mille ans!

— Mais nous existions il y a deux mille ans. Notre église est celle de Jean-Marc, et notre filiation est ininterrompue jusque-là. Nous avons gardé, des anciens, l'étude des mathématiques et la connaissance des astres. Il est vrai, nous vivons seuls et autonomes depuis le concile de Chalcédoine il y a quinze cents ans. .

— Je dirai cela, excellence. »

Je le dis — et je remercie.

La langue officielle et liturgique, on le sait, n'était pas la même que la langue parlée communément par le peuple et par Jésus. Le texte de la Loi devait être lu, toujours, en langue hébraïque ; et un interprète était attaché à chaque synagogue pour traduire à la fois le texte et les commentaires du maître; même, si le maître était célèbre, un de ses disciples devait traduire avant l'interprète, par respect pour celui qui enseignait. C'est de ce commentaire, ou de cet enseignement, que Jésus se réclamait devant Kaïphe. Et, pour approfondir ce souvenir, nous allons avec le révérend père L***et l'un de mes aimables compatriotes, qui est aussi un de ses religieux, à la recherche des synagogues, dans toute l'horreur du quartier juif.

Il y a là, pourtant, des choses touchantes et des coutumes qui marquent une fidélité si

héroïque! Ainsi, depuis la destruction du Temple, jamais une maison juive n'est complètement achevée. Il manque quelque pierre ou quelque détail pour donner une impression d'attente... « parce que Ta maison est dévastée! » Mais ces idées si hautes apparaissent dans une ambiance si repoussante que la seule pensée de cette visite, — de ces visites — au quartier juif, évoque un malaise insurmontable. Ces échoppes les unes sur les autres, jamais lavées, jamais frottées, ces ruelles, par endroits des cloaques, ces êtres pâles, dévorés de vermine, tout cela agit péniblement sur les nerfs. Je me vois encore, errant çà et là, une après-midi, mourant de faim après une longue marche, et ne pouvant pas, n'osant pas acheter quelque chose. Partout les petites boutiques alignent sans fin des gâteaux semés de graines, des sucreries roses et vertes, couvertes de mouches, entre lesquelles errent avec envie des bambins malsains. Ils sont coiffés déjà du large feutre noir et plat, avec, dès qu'il est possible, les deux papillottes

graisseuses qui descendent le long d'une tête absolument rasée, pour obéir à un texte du Dentéronome. Cette race ne change pas. Le culte de la lettre l'opprime comme autrefois. Nous retrouvons, en entrant dans les synagogues, les mêmes papillottes symboliques; et les hommes qui lisent ont un perpétuel mouvement de la tête et des épaules, de gauche à droite, une sorte de dandinement d'ours : et ceci veut traduire un autre texte : « Mes os se sont choqués en la présence de l'Éternel » ...

Une partie des Juifs actuels s'appellent Azkhénasim; ceux-ci viennent surtout du nord de l'Europe et parlent un allemand corrompu : ce sont les papillottes et les chapeaux plats dont nous parlions. Les autres, les Sephardim, ou séparés, sortent presque tous de l'Espagne et du sud de l'Europe. Ils parlent l'espagnol et l'arabe. On les distingue par de grands turbans d'une fourrure hérissée. Les riches parmi eux portent des sortes de robes de chambre en peluche

voyante, rouge, verte ou bleue, tandis que les pauvres ont la même robe en cotonnade rayée. Ils ont une école de talmudistes, près de la synagogue des Azkhénasim. On y étudie Isaïe, les Proverbes, Job et Daniel, le Talmud enfin, aux lourds in-folio inépuisables. Le grand rabbin prend rang après le pacha.

L'intérieur des synagogues est resté pareil, comme, à ce qu'il semble, ces âmes ellesmêmes et l'expression des visages. Lorsque nous entrons, les quelques vieillards qui sont là coulent jusqu'à nous un regard froid, fuyant, je dirais haineux si cette nuance d'aversion que j'ai cru surprendre n'était un effet d'imagination peut-être. Mais ce que ces hommes doivent être, quand ils haïssent! En considérant de plus près certains visages, je songe à Jésus-Christ, livré sans défense à leur haine; et j'ai le frisson de cette nuit où Il leur fut jeté comme une proie si épiée, si attendue, où, nous dit l'Évangile dans son laconisme terrible, « ceux qui tenaient Jésus se moquaient et frappaient ».

Nous avançons dans la synagogue : toujours en face de l'entrée, comme au temps du Christ, la « Tebah », ou Arche, où sont gardés comme jadis la Loi et les Prophètes. Mais une pauvreté sordide a remplacé l'antique splendeur. Une étoffe commune voile l'Arche; audessus le nom de Javeh en lettres dorées sur du carton bleu; au milieu une sorte d'estrade où se tiennent les anciens; cette estrade circulaire est assez semblable aux kiosques de musique de nos promenades publiques. Et le chandelier à sept branches, dans l'une des synagogues, est représenté par six godets d'huile, et au milieu, — ai-je bien vu? — pour compléter le mystique nombre sept, une lampe à pétrole!... C'est là l'impression la plus pénible; ce n'est pas seulement de la détresse, c'est de la vulgarité. L'ensemble n'est pas pauvre, il est sordide...

Nous errons devant nous, presque découragés. Nous abordions cependant avec respect ces synagogues, comme tous les endroits où l'on prie, plus que les autres peut-être,

comme le berceau de notre foi et le lieu où le Christ priait avec son peuple et enseignait. Mais cela!... Au hasard, on nous signale encore une dernière synagogue toute proche. Nous descendons cette fois dans une sorte de cave, et nous nous trouvons avec surprise dans un petit sanctuaire très pauvre mais très propre, où deux enfants charmantes nous précèdent. Pour la première fois nous voyons des petites juives soignées, les cheveux noués en longs bandeaux, des tuniques toutes simples et claires. Elles nous regardent curieusement de leurs longs yeux sombres et, à notre surprise, elles parlent un français excellent :

— Mais où l'avez- vous appris ?

— C'est à l'école Rothschild. »

Je remercie intérieurement l'école Rothschild, et je m'enhardis;

— Pensez-vous que nous puissions voir le rabbin?

— Oh ! oui, nous allons le chercher.

— Vous le connaissez?

— C'est notre père. »

24o JÉRUSALEM

Un vieillard descend lentement à leur suite. Et nous nous trouvons en face du véritable Israélite, — Joachim, Zacharie ou le Siméon du temple, — simple, et impressionnant cependant, comme si la majesté de quarante siècles pesait sur sa tête blanche. Nous nous asseyons sur le banc de bois qui lui fait face. En haut, il y a une partie grillée pour les femmes; devant nous l'Arche — ou la Tebah — avec au-dessus le nom de Javeh sans papier découpé, sans ornement de pacotille, cette fois, et qui détache sur le mur blanchi à la chaux ses caractères millénaires. Le juif nous désigne ce nom d'un geste grave. « On ne prononce pas le nom d'Adonaï! » Il nous écoute sans sourire, mais sans mépris. Il sent bientôt que nous traitons tout ce qui l'entoure avec respect, et une sorte de confiance s'établit. Les enfants traduisent, phrase par phrase, sa parole lente. Il nous explique que nous sommes dans la synagogue des karaïtes, c'està-dire de ceux qui, ayant écarté la tradition, s'en tiennent uniquement à la Loi et aux Pro-

phètes, en dehors des interprétations rabbiniques. Ils sont un nombre intime à Jérusalem.

Le père L*** lui fait quelques questions sur les grands maîtres antérieurs à Jésus- Christ ou ses contemporains, Semaïah et Abdalion, Hillel et Shammaï ? Gamaliel luimême? A tout, il répond par un geste de dénégation, presque de répugnance, et les enfants nous expliquent, à sa suite, que les karaïtes forment le noyau pur du judaïsme ancien. Nous sommes directement replacés aux jours du Christ. Nous pourrions nous croire dans la synagogue de quelque pauvre village, puisqu'il suffisait de dix hommes pour en former une dans la plus humble bourgade. Jésus était assis là où se tient le rabbin, tourné vers le peuple, lorsque, à Nazareth, les prières étant finies, le chef de la synagogue lui remit les écrits des Prophètes. Il déroula une grande partie du livre. Il s'arrêta au chapitre lxi d'Isaïe.

Nous demandons :

— Maître, est-ce que ce sont les mêmes Livres et les mêmes caractères qu'au temps de Jésus-Christ?

Il nous répond :

— Les mêmes qu'il y a deux mille ans.

— Est-ce que vous voudriez nous lire, Maître, le chapitre lxi d'Isaïe? »

De la lumière tombe d'en haut sur la tête blanche. Le vieillard cherche le texte demandé. Il est trop pauvre sans doute pour avoir les vieux rouleaux très rares; mais le livre qu'il tient ouvert sur ses genoux semble sans âge. Et tandis que le savant pèreL*** se penche sur le Livre, nous écoutons les grandes paroles qu'écoutaient il y a deux mille ans, dans la même langue, les auditeurs de Jésus :

« L'Esprit du Seigneur est sur moi

« Parce que Jéhovah m'a oint

« Pour porter la bonne nouvelle aux malheureux.

« Il m'a envoyé panser ceux qui ont le cceur brisé,

« Annoncer aux captifs leur liberté,

Aux aveugles, le retour à la lumière « Et publier l'année de grâce de Jéhovah... »

L'on sait que tout le peuple attentif ayant

les yeux sur Lui, Jésus ajouta : « Aujourd'hui, vous avez entendu l'accomplissement de cet oracle... » (S. Luc, iv, ai.) Et cela est tellement saisissant, ici, tellement comme l'histoire écrite après, après tous les miracles, tous les enseignements, toutes les marques de pitié infinie, que lorsque le Livre est fermé nous demandons presque instinctivement :

— « Maître, de qui le Prophète peut-il dire ces choses, sinon de Celui qui est venu ? »

L'enfant traduit. Le vieillard secoue lentement la tête :

— « Alors, de Celui qui viendra? »

Encore un mouvement négatif. Le visage

pensif s'éclaire comme si une lumière y passait. Toute la foi de ce peuple indomptable, tout l'espoir qui ne veut pas mourir, vit dans ce regard, dans ce grand geste de prophète les bras en avant. Il prononce quelques syllabes inconnues. L'enfant se tourne vers nous :

« Il dit : Ces choses sont écrites de Celui qui vient... »

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