‹ JérusalemChapitre 16 sur 19 · SUR NOS CHEMINS · texte numérisé non relu

SUR NOS CHEMINS

a Celui qui vient. » C'est le soupir du peuple juif tout entier. On l'entendait chaque jour au temps du Seigneur, où l'attente s'exaspérait, de l'apparition toute proche des faux Christ qui surgissaient ici et là : « Etesvous celui qui doit venir? » On posait cette question partout, à Jésus lui-même; et « ne tenez plus nos esprits en suspens... » A cette anxiété générale, après le miracle de l'aveuglené, Jésus répondit par la parabole du Bon Pasteur. En la comprenant, ceux qui l'interrogeaient le comprendraient lui-même. Lui, le Messie, et son rôle de divine pitié... Il y revint deux fois, à cette fête des Tabernacles dont nous parlions, et, deux mois après, à la

fête de la Dédicace, comme si aucun intervalle ne s'était écoulé et que sa pensée restât immuable en dépit des accidents extérieurs. C'était encore sous les portiques du Temple. Peut-être, avec son usage d'emprunter ses comparaisons aux scènes d'alentour, Jésus voyait, comme nous les avons vus nousmêmes sur les chemins, les pasteurs ramener leurs troupeaux par la porte, toute proche du Temple, qui existait alors, « la porte des Brebis ». Jésus une fois encore exprime la réalité de ce symbole. En dehors même des psaumes, cette assimilation du Christ à un Pasteur revenait à chaque page des Ecritures; Isaïe, Jérémie, Ézéchiel et Zacharie l'emploient. Les maîtres la connaissaient aussi familièrement que nos prêtres connaissent les paraboles du Nouveau Testament. Jésus y appuie avec une tendresse pressante. Il réunit en lui-même les traits épars dans les Prophètes. Ses brebis le suivent. Elles trouvent sous sa garde la paix, la sécurité, cette liberté « d'aller et de venir » qui permet l'épanouis-

sèment de tout l'être dans le sens le meilleur : et tout cela doit les conduire à l'abandon de l'intimité totale. « Je les connais et elles me connaissent... »

Ce fut un chœur d'imprécations et d'injures parmi les mercenaires qui l'entouraient et qui se disaient pasteurs eux aussi. Pasteurs eux! « Ils n'ont fait que se paître euxmêmes! » « Ils n'ont pas fortifié les brebis débiles », ils les écrasaient. « Ils n'ont pas pansé celles qui étaient blessées », leur dureté envenimait les plaies. « Ils n'ont pas ramené celles qui étaient égarées; ils les ont laissées errantes sur les montagnes » (Ezéchiel, xxxiv), achevant de les perdre.

« Malheur à ces pasteurs qui perdent et qui dispersent! » Ils sentaient cette malédiction se lever contre eux, de chaque parole du Christ. Jésus n'était pas leur Messie — ce Messie défiguré par leurs âmes vindicatives. — Ils rejetaient celui qui s'offrait à eux sous des traits d'ineffable pitié...

Jésus redescendit les pentes de la colline

au milieu des cris de colère et de haine. « Il est possédé! Il est hors de sens! » C'était la réponse des maîtres aux avances divines. Mais le Christ laissait à jamais la voie ouverte aux « brebis de son troupeau » qui avaient compris les paroles de tendresse. « Elles n'auront plus ni crainte ni terreur » (Jérémie, xi, 8), elles, — ployant jusque-là sous un joug si dur, — « parce qu'elles me connaissent, et elles me suivent. Je leur donne la Vie Éternelle, et nul ne les ravira de ma main. » (S. Jean, x, 29.)

Jésus remonta le sentier qui conduisait à Béthanie. Les imprécations des anciens arrivaient encore jusqu'à Lui, peut-être, comme le bruit des vagues soulevées, puis comme un murmure à peine distinct. De l'Esplanade du Temple où nous sommes, il nous semble voir ce pasteur, méconnu de ses brebis, se profiler encore au haut de la colline, seul au milieu des ronces, fatigué du chemin : « Je perdis patience avec elles, et elles étaient lasses de moi »... (Zacharie, xi. 8.)

Quand vous passiez sur nos chemins, après ces luttes harassantes du Temple, aviez-vous, malgré votre tranquillité divine, Fâme oppressie comme les nôtres, par la haine, la mauvaise volonté, la méconnaissance? « Perdiez-vous patience avec nous », comme le dit votre Prophète? Ou un allégement venait-il à votre âme douloureuse quand vous songiez à la tendresse qui vous attendait à Béthanie?

Que regardiez-vous, Maître, le long de ces pentes que vous gravissiez, sous le poids des imprécations, non plus sur cette terre morte, mais entre les pins et les sycomores, les palmiers, et les allées de roses? Est-ce que vous n'étiez pas trop absorbé par le drame poignant qui se jouait entre vous et la volonté rebelle de l'homme, pour donner, comme nous, quelque attention à ce qui vous entourait ?

Il est vrai, un grand nombre des choses qui nous occupent étaient un néant pour vous. Ainsi toutes les formes de l'orgueil de la vie : la splendeur des demeures et des vêtements, les palais, les équipages et les caravanes magnifiques, le temple lui-même dans son ruissellement d'or.

Mais vous parliez des moissons, des herbes qui fleurissent au matin, des lis des champs, et des oiseaux, et de ces couchants somptueux « où le ciel est d'un rouge sombre » (S. Mathieu, xvi, 4), là-bas sur les monts de Moab. Aucun détail ne vous échappait de cette terre que vous aviez créée si belle, ni le souffle du vent, ni le bruissement des roseaux; nous les retrouvons, tels que vous les indiquiez, tels que vous les remarquiez au long du chemin.

Mais les hommes, Maître ? Ceux que vous croisiez sur ces sentiers étroits ?

Là aussi, ce qui les distinguait d'une distinction vaine, toutes les formes de la vanité, la beauté, l'éloquence, le succès, tout ce qui incline à appeler un homme « Maître » et un

autre « Seigneur », et l'extérieur composé d'une vertu d'artifice, tout cela s'évanouissait à vos yeux.

Quelles que fussent les apparences, vous descendiez directement jusqu'à l'âme de celui qui approchait de vous, distraitement peutêtre... Vous alliez à une profondeur qu'aucune compréhension humaine n'atteint. Vous pouviez nommer chacun de ceux qui passaient d'un nom connu de vous seul, qui le manifestait dans sa vérité présente et dans sa vérité éternelle.

Dans ces marches à l'aube et au soir, en allant à Béthanieou en en revenant, et du reste dans tous les endroits où vous vous rendiez, nous pourrions suivre ainsi votre regard pensif se posant sur les âmes, une à une, et d'abord, et avant tout, sur la forme de souffrance spéciale à chaque âme : le remords, la maladie, l'angoisse. Vous remettiez les péchés, même à ceux qui ne le demandaient pas; vous guérissiez tous les misérables, quels qu'ils fussent, et toujours; c'était « une vertu qui

sortait de vous » (S. Luc, v, 18) : possédés, aveugles, muets, paralytiques, malades, vous les délivriez tous. Vous étiez la pitié qui passe. Vous appeliez les pauvres. Vous effaciez la grande peine de leur vie, ce délaissement habituel et cette souffrance d'être le rebut des autres. Vous les choisissiez, eux que personne ne choisissait jamais : ils se sentaient les privilégiés, les bénis.

Et les douleurs du cœur, Maître? Celles plus poignantes que les tortures du corps ? La séparation amère de la mort? Vous avez quelquefois rencontré sur votre route des scènes de deuil. Chaque fois vous avez changé les lamentations et les cris en chants d'allégresse. « Pourquoi ces pleurs ? Ne pleurez pas ! » Mais même au seuil du miracle, et peut-être parce qu'à Béthanie les cœurs étaient plus profonds, le seul contact de la douleur passagère de ceux que vous aimiez vous arrachait des larmes.

Maître, et les angoisses intimes qui ne se disent pas? Les détresses qu'on voile? Les déceptions, les froissements, les espoirs bri-

ses ? Les cœurs que l'on n'a pas aimés ? ou ceux qu'en croyant aimer trop, on a toujours aimés trop peu ? Les tristes ? Ceux qu'on oublie ? Ceux qui ont toujours faim et soif d'autre chose? Ils ne vous connaissaient pas, lorsqu'ils passaient près de vous, cachant leurs plaies sous une indifférence hautaine. Ils ne songeaient pas à vous demander du secours. Leur deuil silencieux croisait votre pitié invisible. Vous, vous les regardiez longuement, profondément, au delà de tout ce qui est extérieur, jusqu'au fond d'eux-mêmes ; et quelque chose de caduc leur apparaissait dans'leurs larmes ; une mystérieuse joie éternelle se levait au bord de leur horizon obscur. Heureux les malheureux qui vous rencontraient !

Et heureux aussi les heureux, ceux que vous visitiez à leur heure brève de joie. Vous les bénissiez de la bénédiction de votre présence, et elle est demeurée au fond de toutes les joies innocentes; vous les défendiez de la honte passagère de la pauvreté par un miracle, comme à Cana ; vous preniez leur cause

en main, pour leur éviter même un reproche, comme pour Marie dans la maison de Marthe ou chez Simon; vous souriiez, vous tendiez les bras, aux petits, aux joyeux, qui, avec cet instinct qu'ils ont de ceux qui les aiment, couraient vers vous, vous acclamaient, criaient « Hosannah! » (Mathieu, xxi, 16.)

Ainsi vous donniez, vous absolviez, vous bénissiez, tout le long de la route. Tout cela c'était vous, penché sur l'âme humaine : mais quelquefois cette âme elle-même vous répondait enfin. Alors vous ne regardiez plus les lis des champs, les oiseaux ou les monts de Moab que nous voyons comme vous, maintenant, en ce soir de septembre, noyés dans la pourpre du couchant. Alors, si vos mains se tendaient encore, comme toujours, vers les malheureux, votre visage s'éclairait d'une grande joie intérieure. C'est que vous aviez rencontré la fleur de la terre : les simples, les droits, les purs. Vous ne vous arrêtiez pas, peut-être. Ces âmes qui s'ignorent, vous les ménagiez jusqu'à ce point de ne pas les ré-

vêler brusquement à elles-mêmes. Elles demeuraient, sans doute, dans leur ombre bienheureuse, ne sachant pas qu'elles vous avaient ravi. Bien plus, vous démêliez les instincts purs, même sous la faute, même sous la honte passagère. Vous nommiez Marie en regardant Madeleine. Ces âmes transfigurées, et celles que vous appeliez à une perfection plus haute, vous les sépariez d'un mot, et quelquefois sans un mot. Mais vous ne passiez pas alors; vous demeuriez ou vous reveniez; c'étaient vos amis.

Et c'est le charme mystérieux de Béthanie. Là, vous aimiez et vous étiez aimé uniquement. Aimer, pour Vous, c'était arracher une âme aux mirages de la terre et la faire vivre de votre vie. Plus d'intimité, c'était plus de clarté. Aimer, pour Marthe et Marie, c'était adorer. Que devait être ce sentiment des deux sœurs, sans aucune de nos déceptions, sans aucune de nos ombres ? Où l'on sentait l'infini déborder le cœur, déborder l'espérance, à mesure que l'on avançait dans l'immensité des

désirs? On ne peut toucher avec des mots à cette fête ineffable des âmes. Béthanie en garde le parfum. Le vase d'albâtre de Marie Ta porté à travers les siècles. On retrouve des vases pareils, dans les tombes juives. J'en ai tenu quelques-uns dans les mains. L'odeur des essences rares y flotte encore après deux mille ans, l'encens ou le nard, peutêtre...

Ainsi toutes les formes de la pensée ou de la vie intérieure ont passé ici devant Vous. Elles passent toujours. Ce n'est plus au hasard des circonstances, et quelques-uns d'entre les hommes, et dans des instants rapides. C'est pour tous et c'est toujours que « vous comptez jusqu'au dernier de nos cheveux ». Chaque moment qui s'écoule nous rapproche du moment où nous rencontrerons votre regard, le même regard qu'autrefois, au seuil de l'Éternité. Alors les douleurs et les joies, la terre et le temps lui-même, seront finis pour nous. Il n'y aura plus que nos âmes, et Vous, la grande réalité vivante.

Et cet instant de la première rencontre nous révélera notre éternité, en le fixant.

Passez d'abord, le long de la vie, sur nos chemins...

BETHANIE

La route de Jérusalem à Béthanie serait douce à suivre, seule, l'Evangile à la main, avec de longues heures devant soi...

La chaleur, en Palestine, ne m'a jamais paru atteindre le degré insupportable qu'on disait. C'est un ciel immuablement bleu, un soleil toujours brûlant, mais un air si léger que l'on souffre moins qu'ailleurs, il me semble. Par extraordinaire, le jour de notre dernière visite à Béthanie, le ciel est couvert de lourds nuages bas, chassés par des souffles d'orage; et lorsque nous partons en voiture, vers trois heures et demie, c'est vraiment une promenade délicieuse qui commence. Et pourtant ces voitures de Jérusalem et de tout

l'Orient sont bien peu confortables, horribles, à demi disloquées souvent et déteintes; les chevaux ont l'air de ne pas se tenir debout, mais leur endurance est incroyable; ils passent à travers les champs, les fossés et les dunes, montant au grand trot, par des routes impossibles, des côtes où l'on croit cent fois se rompre les os. Il faut s'abandonner à la bonne Providence pour garder la paix.

De Jérusalem à Béthanie il y a une heure, moins peut-être, lorsqu'on fait le trajet à pied et par des sentiers directs, puisqu'il y a à peine trois kilomètres de distance. En voiture, on peut passer d'abord par « le mont du Scandale » qui du côté nord précède le Mont des Oliviers. Des vautours et des corbeaux tournoient sous le ciel bas, autour des abattoirs, vers des flaques de sang qui ne sèchent jamais. Cest un ensemble sinistre. Mais Jésus ne suivait pas cette route-là. Il descendait directement du Temple par l'escalier dont nous avons rencontré les vestiges, auprès de Gethsémani, et de là, jusqu'au mont des Oliviers, il suivait

quelqu'un des sentiers tracés alors entre les térébinthes et les lauriers-roses. C'est le chemin que nous prendrons au retour, dans la terre aujourd'hui dévastée, dans des décombres qui s'éboulent à chaque pas.

Les souvenirs de Béthanie peuvent se ramener à trois points principaux : Jésus dans la maison de Marthe et de Marie; la résurrection de Lazare; le festin et l'onction chez Simon le lépreux.

Béthanie n'est plus qu'un pauvre village musulman de trois cents âmes, misérable et sans aucun caractère. Les maisons sont bâties, presque toutes, avec les pierres arrachées aux églises ou aux couvents d'autrefois : c'est un amas de masures. Les vestiges de la maison de Marthe ont disparu; l'emplacement est indiqué, à ce qu'on croit, par un reste de crypte d'une chapelle bénédictine. Ce sont les moniales de saint Benoît, fondées par Melissende, qui, jusqu'au douzième siècle, ont gardé la demeure sacrée. Il n'en reste rien, mais qu'importe? L'air est impré-

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gné de la grande parole : « Une seule chose est nécessaire. » Jésus l'a prononcée ici, à l'air libre sans doute. La scène de l'Évangile y est toujours vivante. Nous pouvons nous représenter Béthanie, dont le nom signifie « maison de dattes », ombragée par les palmiers, arrosée par les canaux qui entretenaient la fraîcheur dans cette oasis. Les demeures des gens aisés, telles que nous les décrivent les historiens du temps, se composaient d'une première cour sur laquelle ouvraient les appartements, d'une seconde cour ou, pour les habitations des champs, d'un jardin. Ces jardins, toujours, étaient plantés de figuiers, de quelques ceps de vigne s'enlaçant aux branches, et ici, de palmiers légers. C'est là que les amis de Jésus le recevaient dans ces jours délicieux de septembre, à la fête des Tabernacles, et puis, aux jours tragiques de Nisan, à l'approche de la dernière Pâque. C'est là que Marthe s'empressait aux soins du service, et que Marie, assise aux pieds

du Seigneur, écoutait les mots éternels... Mon Dieu! que cette scène est vivante dans cette terre immobile! Ces femmes aux tuniques exquises de forme, les manches ouvertes, un voile posé sur leurs cheveux bruns, portent encore dans leurs larges corbeilles les raisins et les figues que Marthe allait cueillant; et celles-ci, avec des attitudes et une allure de madone, ne les voit-on pas assises aux pieds du Maître, pensives et silencieuses, comme Marie ? Les Marthe de tous les temps, les empressées au service et aux œuvres, s'étonneront toujours que les prédilections du Maître aillent à cette absorption de l'extase. On s'étonne toujours des prédilections du Maître. C'est encore une de nos erreurs, ce jugement par les dehors, par les actes que l'on dénombre un à un. Mais nos vaines pensées n'importent pas plus que le tourbillon de poussière que le vent soulève à nos pieds. Il n'y en a qu'un qui juge, parce que, seul, Il voit. Celui-là demande avant tout l'amour. « Une seule chose est nécessaire. » C'est la

grande leçon de Béthanie. Un immense apaisement flotte sous les rares oliviers; la voix du Maître s'entend encore : « Marthe, Marthe »... Il faut s'attarder ici et y demeurer le temps de laisser tomber de son âme, une à une, « toutes les autres choses »...

L'on sait, et je n'y reviens pas, les circonstances de la mort et de la résurrection de Lazare. On sait l'anxiété de Marthe et de Marie, ayant envoyé au Maître le message : « Celui que vous aimez est malade. » C'est Marie, sans doute, qui l'exprime sous cette forme; on y sent un cœur qui ne connaît plus l'incertitude, qui se donne et qui se fie, et qui sait que peu de paroles suffisent à l'amour. Et cependant, cette confiance si délicate semble trompée. Le mal de Lazare empira et il mourut. Combien de fois, durant cette agonie, les sœurs se dirent-elles

l'une à l'autre : « S'il était ici !» Il n'y était pas ; Il ne vint pas, demeurant quatre longs jours au lieu où le message l'avait atteint. Que se passa-t-il dans ces cœurs où peu à peu l'espérance déclinait? Leur amour confiant fut-il plus fort que la mort? Etait-ce un cri de tendresse ou un cri d'angoisse, presque de doute, ces premières paroles au Maître : « Si vous aviez été ici! »

Lentement, un peu en dehors de Béthanie, nous nous avançons jusqu'à l'endroit d'où l'on pouvait voir venir le Seigneur. Ici, la terre est restée pareille. Lui et les siens furent aperçus de loin dans le désert qui s'étend ju .qu'aux monts roses de Moab. Il y c. autor. de nous ce grand calme qui précède les o.ages; pas un mouvement d'hommes ou d'animaux; pas un bruit. L'âme s'appartient pleinement à elle-même, sans aucune distraction possible.

Jésus vint, à travers ces hauteurs désertes, suivi à regret des siens : les prédictions du Seigneur et la haine des prêtres leur faisaient

pressentir la mort prochaine. On peut distinguer jusqu'aux moindres détails du chemin, vieux de milliers d'années, à travers le désert vide. Marthe, avertie la première de l'approche de Jésus, courut à sa rencontre et tomba à ses pieds, à ce point de la colline où nous sommes. Marie vint à son tour avec les mêmes paroles. « Jésus la voyant pleurer, elle et les juifs qui l'accompagnaient, frémit en son esprit et se laissa aller à son émotion. Et il dit : « Où l'avez-vous mis? » — « Sei- « gneur, lui répondirent-ils, venez et voyez. » Et Jésus pleura. » (S. Jean, xi, 33-36.)

Quelques colonnes renversées marquent encore la place de l'ancienne basilique et d'un ancien monastère. La piété chrétienne avait élevé une église ici, pour garder sous ses voûtes et dans son tabernacle « l'Ami » qui a pleuré de nos larmes. C'est un des lieux les plus émouvants au pays de Jésus. Nous nous y sommes arrêtés longuement. Le vent chassait les nuages; et maintenant de la lumière passait à travers les larges gouttes d'une pluie

tiède. Je me suis baissée sur la poussière sacrée que ses pieds ont toulée, sur les débris de colonnes, sur les débris de pierres; des fleurs sauvages, les seules que j'aie vues en Terre Sainte en dehors de quelques jardins, croissaient, fragiles, entre toutes ces choses mortes. Je les ai cueillies, écoutant la voix chantante du père Giovanni :

« Comme le caractère des deux sœurs reste fidèle à lui-même, dans la douleur et dans la joie! C'est encore Marthe qui s'empresse et Marie qui demeure. Mais maintenant Marthe savait; tout de suite elle va chercher sa sœur. On n'entend pas le Seigneur le lui dire, mais elle a compris. « Le Maître est là, et II t'appelle... ». Au festin de Simon, elle ne s'étonne, elle ne s'indigne pas avec les apôtres. Elle sert encore, une dernière fois, tandis que Marie verse son parfum, et pleure... »

De la pierre du colloque au tombeau de Lazare, la distance est courte. Les Turcs ont pris possession de l'église bâtie au-dessus, renversée, reconstruite, méconnaissable et fi-

nalement transformée en mosquée. Les Franciscains ont obtenu, à prix d'or, une entrée hors de la mosquée, par une ruelle détournée. On descend par une vingtaine de marches jusqu'à la grotte sépulcrale; l'aspect primitif est perdu, la grotte noyée dans des maçonneries relativement récentes ; encore trois marches et l'on arrive au lieu où reposait le corps : on peut dire la messe à l'endroit où le Seigneur a prononcé la parole victorieuse : « Lazare, sors! » Ici on apprend le pouvoir d'une confiance qui écarte toutes les barrières, qui renverse le mur de séparation entre la vie et la mort. Ici on perd jusqu'à l'effroi de cette mort mystérieuse elle-même, que notre Christ tient dans les mains, et l'on s'abandonne à Lui pour cette heure redoutable, sentant bien qu'il nous emportera à travers les dernières angoisses, comme un père emporte son enfant dans la nuit...

« Ne vous ai-je pas dit que, si vous croyez, vous verrez la gloire de Dieu? » (S. Jean, xi, 21.)

Il ne reste rien de la maison de Simon le lépreux.

La résurrection de Lazare exaspéra les haines des chefs. Jésus savait que ce miracle de l'amitié déciderait sa mort. Et tandis que ses ennemis se groupaient, que le grand prêtre prophétisait en plein sanhédrin : « Il est de votre intérêt qu'un seul homme meure pour tout le peuple », et qu'ils délibéraient sur les moyens de le faire mourir (S. Jean, xi, 53), Jésus, dans sa majesté tranquille, poursuivait son œuvre jusqu'au soir. A six jours de la fin, ayant devant les yeux chaque torture, chaque détail tragique de sa mort, Il acceptait le festin de Simon. Mais l'amour veillait comme la haine. Sans doute, le Seigneur avait parlé à ses amis aussi clairement qu'à ses apôtres. Il avait été compris. Et Marie, dans un acte public d'adoration, avait versé sur la

tête et sur les pieds du Maître un parfum d'essence rare. Là, comme autrefois dans la maison tranquille, comme autrefois devant les récriminations de Marthe, elle se tut devant les indignations factices de Judas. Là, comme autrefois, Jésus la défendit, marquant le sens vrai de son acte. « Elle a fait ce qu'elle a pu. D'avance elle a embaumé mon corps pour la sépulture. » (S. Marc, xiv, 9.) Quelle stupeur à ces paroles, dans la salle du festin! Parlait-on ainsi, tranquillement, de sa mort? Le cœur de Marie se brisa comme le vase de parfums.

Les pères Blancs et les pères de l'Assomption ont réuni dans leur musée plusieurs de ces vases pouvant contenir une livre de nard. Ils sont de la grandeur de la main. Pourquoi nous représente-t-on habituellement de grandes urnes ? Non. Dans la lumière ardente, on voit passer Marie, que l'adoration emporte, dissimulant son parfum dans les plis de son voile. On voit couler le nard, sur les pieds bientôt déchirés, bientôt cloués à la

croix, sur cette tête que les épines vont couronner dans six jours... Ici toutes ces choses divines! Ici ces actes d'un amour que Jésus- Christ accepte et veut, et qu'il sait être un symbole, Marie ouvre la lignée de ceux qui jetteront à ses pieds, dans une profusion magnifique, tous les dons, la fleur d'une jeunesse qui ne reviendra plus, les espoirs, les rêves, la fidélité de cœurs faibles pourtant, et qui défaillent au seul nom de l'amour... Pour Lui seul, depuis vingtsiècles, l'homme aces dons royaux. Béthanie garde le secret de ces offrandes...

Longtemps nous demeurons assis devant le désert silencieux, devant ces monts de Moab, groupés dans la grande ombre violette des soirs; Il les a vus, comme nous, dans ses derniers jours ici-bas, à la mélancolie du soleil disparu. Il faut s'arracher à ces souvenirs avec un serrement de cœur indicible. Le moment du départ est proche. C'est maintenant la dernière fois que nous venons. Une détresse se mêle à ces heures brèves que nous sentons fuir de nous pour toujours...

Mais quelle dut être, pour les amis de Jésus, l'angoisse de cette dernière semaine? Jésus vint au milieu d'eux, chaque soir, jusqu'au jeudi après les Palmes. Alors Marie ne devait plus le revoir que cloué à la croix, le lendemain. Il le savait... Mais elle, le savaitelle?... Comment aurait-elle pu regarder ce départ, de la colline où nous sommes?... Hélas! cette terre de l'amitié, comme tous les lieux ici-bas où le cœur se donne, est aussi la terre des séparations dures comme la mort..,

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