LES PREMIERES IMAGES
... « Lève-toi, Jérusalem. Resplendis...
Car les ténèbres couvraient la terre Et une sombre obscurité les peuples.
Mais sur toi Jéhovah se lèvera Et sa gloire resplendira sur toi.
Les nations marcheront vers ta lumière Et les rois vers la clarté de ton lever. Tes fils viennent de loin... »
(Isaïe, LX, 1-5.)
Approcher de Jérusalem avec ces paroles d'Isaïe dans l'âme, et la vision de Jésus- Christ dans les yeux, et descendre dans une gare quelconque, entrevoir une banlieue aux toits rouges, des magasins, des hôtels... on a tout dit sur la déception de cette arrivée. L'excès même de la fatigue m'a empêchée de
trop souffrir de ce premier contact. La fièvre et
les ombres du soir déformaient les alentours d'une façon étrange, enlevaient aux choses leur caractère réel, les estompaient en une suite de tableaux imprécis. Mais, si j'ai échappé ainsi à une banalité décevante, j'étais en proie à un malaise qui allait croissant, qui réduisait toutes les sensations à la hâte d'arriver, d'en avoir fini.
A peine si je me rappelle les premières heures et les premières images : foule bigarrée obstruant la porte de Jaffa au milieu de moutons et de chèvres; chameaux démesurés; marchands ambulants; enfants aux pieds nus, courant derrière les voitures; et dans l'intérieur de la ville, des visages aigus appuyés aux fenêtres grillées et surplombantes... Ces visages dédaigneux causent une impression particulièrement désagréable : à cette nuit tombante ils sont éclairés par des lanternes fumeuses, et l'on distingue le regard fuyant et faux. Je me promets de ne pas suivre seule ces ruelles... La fièvre passée, cependant, je suis allée, presque à toute heure,
dans les divers quartiers sans autre rencontre fâcheuse que des troupes d'ânes qui vous éclaboussent au passage de l'eau de leurs outres, ou encore et toujours des chameaux accroupis barrant la ruelle, se redressant l'air débonnaire pour vous faire place. Peu à peu, du reste, on s'adapte à ce milieu. On s'habitue à la malpropreté repoussante des rues, aux enfants superbes et jamais lavés, aux lépreux, aux mendiants sordides qui s'acharnent à vous, vous poursuivent de clameurs discordantes, aux bêtes mortes que des corbeaux déchiquettent aux portes de la ville...
Ce cauchemar de l'arrivée a duré plusieurs jours. Jérusalem m'était fermée et comme hostile. J'appelais de nouveau, instinctivement, la douceur enchanteresse, la solitude, le silence de la Galilée, et cette nuit où des rayons flottaient sur la mer de Tibériade, comme le sillon creusé par la barque de Jésus. .
Mais un soir, revenant en voiture par la vallée du Cédron, presque à l'heure des portes fermées, de très bas j'ai vu se dresser la ville superbe. On ne découvrait d'elle que des murs montant à une hauteur vertigineuse, rien que les créneaux se détachant sur le ciel d'été. C'est par là que pourraient venir les Bédouins et les autres hordes inquiétantes. De ce côté du moins, on n'aperçoit pas ces odieux faubourgs qui sur les autres points écrasent l'enceinte. Du fond de cette vallée désolée, sans végétation, sans demeure, — la vallée morte des morts, — Jérusalem silencieuse et fermée a l'air de quelque vision d'apocalypse. Je ne l'attendais pas — et ce fut un saisissement. J'ai dit la lueur ou dorée, ou fauve, de la lune à son lever. Il faut se représenter les murs dans cette lueur, et les voir ainsi d'en bas. La poésie mystérieuse de cette ville enclose est inexprimable
Les vieux songes et les vieux souvenirs s'éveillent d'eux-mêmes derrière ces remparts de légende : palais de Salomon où errent peut-être encore des reines aux tuniques de pourpre; maison de la forêt du Liban aux cinq cents boucliers d'or battu; armées d'esclaves ciselant les vases précieux ou travaillant les bois rares; chevaux d'Egypte et chariots d'Assur « entassés comme des nuées »; ivoire et pierreries de Tharsis et des îles, « et l'argent foulé aux pieds comme une chose vile! » Au temps où l'Europe naissait à peine inculte et barbare, des rois vivaient ici dans des salles lambrissées de santal, incrustées de vieilles améthystes. L'or d'Ophir éclatait en arabesques sur les lits de nacre. Des paons, apportés par des caravanes de l'Yémen ou de Babylone, se posaient dans les baies ouvertes, au seuil des parterres de lys...
Ces rois, que chantent les cantiques, s'asseyaient sur les trônes d'or gardés par douze lions d'ivoire. Ils méditaient sur toutes les connaissances humaines. Ils recueillaient dans
des Proverbes et dans les paroles de l'Époux et de l'Epouse toute sagesse et toute poésie. Pensifs ils écoutaient les énigmes que leur posaient des reines lointaines. Ces princesses savantes s'émerveillaient : « C'était donc vrai ce que j'ai appris de toi dans mon pays ! » Elles laissaient dans l'air des parfums d'aromates.. . « Il n'y eut jamais tant d'aromates à Jérusalem », dit le livre des Rois. La sagesse de Salomon s'évapora dans ces senteurs rares. Puis, il alla où va toute chair, laissant une plainte nostalgique planer sur ces splendeurs évanouies. Les pierres qu'avait posées le roi magnifique dorment encore après trois mille ans au pied des remparts où nous sommes; mais la gloire des vieilles civilisations est morte comme la sagesse du roi. Ils ne descendent plus au long de la colline, les dromadaires traînant les cèdres de Hiram à travers les gorges, à travers les déserts pour bâtir le temple du Seigneur.
On ne voit plus sous les portiques passer la reine de Saba...
Pour voir de Jérusalem autre chose que des murs, pour la voir tout entière et dans sa particulière beauté, il faut gravir la colline des Oliviers et s'arrêter à chaque tournant de la route, à l'endroit où le Seigneur pleura, et, un peu au-dessus, à l'endroit où il apprit le Pater à ses disciples. Cependant, pour mieux pénétrer ce pays dans la lumière qui le fait vivre, nous avons accepté avec reconnaissance l'aimable hospitalité du Carmel, dans une dépendance du monastère, presque au sommet de ce Mont des Oliviers. De là nous pourrons suivre le soleil se levant et se couchant sur la ville. Jésus-Christ qui, dans la dernière semaine de sa vie, sortait du temple aux heures du soir pour y revenir au matin, eut chaque jour sous les yeux les mêmes horizons, les mêmes alternatives de lumière et d'ombre. Il voyait comme nous ces fêtes du
soleil, ces roses et ces ors merveilleux qui transfigurent les plus humbles choses, faisant une vision de beauté de cet olivier caduc, de ces moutons noirs égrenés au long des terres rousses, de ce pâtre, là-bas, grave comme les pasteurs antiques, dont la robe, dont le voile retenu par les tresses en poils de chameau, jettent sur le sol de grandes ombres. La terre qui nous entoure est absolument nue. Nous nous asseyons entre d'anciens murs bas qui s'écroulent et un chemin à peine tracé, où, à chaque pas, des pierres roulent et dévalent. Partout un aspect de vétusté, d'épuisement, de décombres. Deux ou trois oliviers nains, des touffes desséchées que l'on nous dit être du cinamome, des hampes d'asphodèles où les fleurs se flétrissent et c'est là tout. Ni un jardin, ni un champ, ni même en ce septembre brûlé les glorieuses fleurs de pourpre que le printemps jette sur cette nudité tragique. Pas une source. Pas une goutte d'eau. Les citernes elles-mêmes tarissent sous le soleil implacable. Les alentours de la ville
sainte s'étagent à perte de vue dans la même aridité de mort : c'est la désolation dont parle le prophète.
Séparée de nous par un ravin profond qui laisse une déclivité au coin des murs comme pour accuser la sensation que donnent les choses ensevelies — trente mètres de décombres en recouvrent les bases — Jérusalem se dresse comme une immense forteresse, « la ville sur les hauteurs » que chanta David. Elle a, dans la gloire du soleil levant, une mélancolie et une grandeur souveraine — comme si elle se refusait à cette fête, comme si depuis le grand forfait, depuis les cruelles dévastations de Rome, toute joie lui était impossible. Elle ne renvoie, aux premiers rayons, qu'une blancheur froide de mort; et le moindre vent soulève la poussière de ses trente siècles. La douceur de l'aurore n'est plus faite pour elle. Son heure est au déclin des jours. Elle est plus elle-même, mêlée à la gloire triste d'une beauté qui finit.
En face de nous, au premier plan, à la
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place même du temple de Salomon et d'Hérode, la mosquée d'Omar semble perdue et comme rapetissée sur cette esplanade trop vaste. Les grêles édifices qui l'accompagnent, mirahabs, dômes, coupole du prophète ou coupole des âmes, même les sept nefs de la mosquée d'El Aksa, semblent des jouets d'enfants posés dans une enceinte de géants. Pourtant cette mosquée d'Omar, cette exquise mosquée dorée et bleue retient longtemps le regard : d'ici elle paraît toute neuve, malgré ses onze siècles, au milieu des choses sans âge et sans couleur qui l'entourent. Elle garde une grâce de bijou ancien dans cette grande aire où les herbes brûlées jaunissent entre les pierres. On dirait que jamais personne ne passe là. Les caravanes des croyants s'y émiettent comme en un désert. Cette place est sacrée aux musulmans comme elle l'était aux Juifs. Ils vénèrent Abraham; ils vénèrent David avec le prophète. Mais où sont les jours glorieux où deux cent mille adorateurs de Jéhovah montaient ensemble dans les
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cours du Temple? Où sont les prêtres? Où sont les fêtes ? Où sont les rois ? Seules, quelques femmes voilées de noir passent et disparaissent comme des hirondelles au bord d'un champ
En vain les monastères qui s'élèvent ici et là, quelques-uns d'un style sobre et pur, comme celui des Bénédictins allemands, ou celui des Dominicains, que nous voyons au nord près de la porte de Damas; en vain les tours de l'Assomption, les clochers et les flèches des églises essayent de donner à l'ensemble une note chrétienne : la mosquée est là, et les minarets plus hauts que les flèches des églises et les innombrables petits dômes, les innombrables petites terrasses des Juifs serrés peureusement dans un espace étroit, restes d'Israël cachant leur misère à l'arrière du Temple. De leurs possessions sacrées ils n'ont rien gardé. Les musulmans ont profané le Saint des Saints et l'occupent; le palais de David, dont nous apercevons les tours, vers l'occident, est devenu la caserne
des soldats turcs. Dans l'antique Sion où chantait le roi prophète, nous distinguons d'ici la cathédrale, le séminaire des Arméniens, et les jardins desséchés où quelques arbrisseaux languissent. Là aussi l'espace est trop grand pour l'étroite colonie qui l'habite. Quelques chiffres nous guideront : les Juifs, que des immigrations augmentent chaque année, forment les trois quarts des soixante mille habitants; les musulmans, maîtres de la ville, sont de sept à huit mille; il y a autant de chrétiens dissidents; et seulement de deux à trois mille latins. Instinctivement, en entendant les statistiques attristantes, on cherche la place de a Celui qui devait venir », de « Celui qui est venu... »
En face de nous, au centre même de Jérusalem deux grands dômes indiquent Sa tombe. Les juifs ne passent jamais devant cette pierre, par haine, et aussi par terreur d'être massacrés. Les musulmans la gardent et la méprisent. Les dissidents mercantiles la profanent. Par quelle mystérieuse destinée cette terre
qui a bu le sang du Christ est-elle si peu chrétienne ? Il y est presque aussi étranger qu'aux jours où, entouré de ses disciples, Il descendait ces pentes, allant vers la mort prochaine. Alors, comme aujourd'hui, dans cette ville dédaigneuse et fermée, les siens étaient le nombre infime, les quelques épis glanés après la moisson, les grappes oubliées sur les ceps après la vendange...
Du grand passé qui Fa préparé il reste quelques pierres. De Lui, l'effet des prédictions qu'il prononça d'ici sur Jérusalem. Ah! que l'on comprend qu'il ait pleuré sur elle! La dixième légion devait lui succéder et camper à cette place même. Jésus-Christ savait les maux inouïs qui allaient suivre : la famine, le pillage, l'incendie, les croix ne suffisant plus aux supplices, « l'abomination de la désolation » anéantissant cette ville de beauté. Il en avait un cri de supplication : « Combien de fois j'ai voulu... et tu n'as pas voulu! »
Non. Jérusalem n'avait pas voulu « être rassemblée sous ses ailes » : et cette résistance,
ce refus définitif éclatent dans le cri haineux du Prétoire : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! »
Que ceux qui veulent, après tant de siècles, entendre encore le retentissement de cette parole, entrent dans les ruelles sordides du quartier juif. Qu'ils voient ces êtres, rejetés de tous les peuples, proscrits de tous les pays, persécutes de tous les temps, errant partout, étrangers partout et ici plus qu'ailleurs, dans leur ville profanée. Qu'ils les voient, frôlant les murs immondes de leurs visages trop pâles. Qu'ils voient leurs enfants malsains, frappés de cette malédiction étrange que, chez eux, la faiblesse, l'enfance même n'ont point de charme : non pas même leur fidélité héroïque, leur regret passionné « des murs abattus, et de la majesté qui est passée! »
Le soleil descend sur la ville souveraine. L'ombre violette du soir monte de la vallée, flotte un moment, s'évapore. Dans l'uniforme teinte de cendre s'enfoncent les vieux murs, la mosquée d'une grâce triste, les dômes du
sépulcre, et les innombrables coupoles, les innombrables terrasses, les grandes tours de Sion, les minarets, les flèches des églises. La mélancolie du soir s'étend sur Jérusalem. Et maintenant quelque chose d'auguste, de poignant, quelque chose qu'aucune vue au monde ne nous rendra, vient vers nous de la ville qui s'efface. Il y a une âme dans les choses, comme il y a des larmes en elles. Cette âme douloureuse de Jérusalem se dégage, nous étreint, nous rejette vers le grand passé. Un autre, à la place où nous sommes, la regardait aussi, il y a deux mille ans, et c'est ce souvenir qui met Jérusalem au-dessus des choses seulement humaines, au delà des rêves...
On ne sait, ici, comment passent les heures. Nous nous attardons jusqu'au moment où la cloche du monastère nous rappelle. C'est le seul bruit dans le grand silence morne. Derrière le mur très haut, des oiseaux rentrent avec nous, se blottissent dans les creux des pierres. Les portes se ferment à mesure que nous longeons les cloîtres, la cour, la chapelle. Et, dans ce désert c'est une délicieuse sensation d'abri pur, très étrange et très intime, lorsque la porte de ma cellule retombe et que tout se tait.
Au matin, au sortir de l'étroite chambre
blanchie à la chaux — mon Dieu ! que cette hospitalité des religieuses est charmante! — je longe le cloître où le Pater est écrit dans toutes les langues connues. C'est ici que Jésus-Christ l'a prononcé, ici qu'il a dit : « Quelque chose que vous demandiez je le ferai. » Une douceur divine flotte avec ces souvenirs dans le silence recueilli. Des grappes dorées montent le long des murs. Des abeilles vont et viennent de ces lourdes grappes aux buissons de jasmins et de roses; on n'entend que ce bourdonnement dans le jardin fermé, encore plein d'ombre. Mais à peine la porte franchie, c'est déjà Péblouissementdu soleil sur la terre rousse et sur les pierres; toujours la même mélancolie dans cette lumière, et dans le charme indicible du passé mort. Assise à l'ombre de quelque roche, sur la terre aride, j'évoque l'autre terre enchantée et fertile, celle qui s'étendait sous les yeux de Jésus, que décrit Josèpheet que chantent les vieux livres...
Et voici la vision qui se lève :
Deux cèdres géants, à peu près les seuls
cèdres de la Judée, étendent leurs branches au haut du Mont des Oliviers où nous sommes. Des colombes blanches et bleues s'ébattent à leur ombre. La maison de Hanan — ou Chana — d'où sortira l'Anne des Évangiles, élève ces colombes pour les sacrifices. C'est pour cette maison puissante une grande source de lucre. Des palmiers, des grenadiers, des bananiers et des sycomores ombragent de fraîches prairies. Il y a des pins et des oliviers tout le long des pentes : des figuiers enguirlandés de vignes se penchent au bord des terrasses. Un bruit joyeux d'eau qui court se mêle sous les arbres au bruissement des ailes. On a amené cette eau à grands frais des vasques de Salomon; et, par une machinerie compliquée, elle montera jusqu'à la mer d'airain du Temple pour les ablutions et les sacrifices. Des iris mauves et jaunes, des lys et des cyclamens et ces anémones de pourpre que le printemps jette encore sur la terre aride, croissent partout, au hasard, en végétation folle. En bas, les conduits couverts du Temple
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versent au fond de la vallée l'eau et le sang des sacrifices, et c'est une fertilité de terre promise. Que l'on songe en effet aux masses d'eau accumulées dans les canaux et dans les citernes d'Hérode, bien qu'aujourd'hui, en face de cette terre brûlée, l'on hésite à admettre les chiffres que donnent les historiens Juifs. Que l'on songe aussi aux deux cent mille agneaux immolés pour la Pâque, aux soixante-dix taureaux des Tabernacles, aux offrandes, aux purifications qu'exigent les moindres apparences de fautes, pour des motifs puérils, aux expiations, aux innombrables sacrifices de chaque jour : tout ce sang court dans le jardin des roses, fertilise les branches qui ploient sous les fruits : citrons, raisins, grenades, olives, figues, oranges ou dattes.
Des myrtes géants et des lauriers-roses bordent de petits chemins qui conduisent jusqu'au haut de la colline, jusqu'à des retraites d'ombre propices à une paix heureuse. Les habitants de Jérusalem s'y rendent quand le
soleil baisse. Les maîtres entourés de leurs disciples y viennent souvent dès l'aube. Ils cherchent dans les sentiers, où les pas s'assourdissent aux aiguilles des pins, une tranquillité que ne connaissent pas les portiques du Temple, lieu habituel de leur enseignement. Quelques-uns de ces maîtres sont célèbres, ainsi ce Jochanan ben Zaccaï qui maintint la tradition triomphante jusqu'à la fin, jusqu'à la ruine de Jérusalem; ainsi encore Jonathan ben Uzziel « le juste entre les justes »; Siméon, fils d'Hillel le Grand; et Gamaliel surtout, son petit-fils, « la gloire du Temple ». Beaucoup sont obscurs, et leurs noms ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Ils enseignent ce qu'enseignaient leurs pères, ils alourdissent des fardeaux déjà trop lourds.
Parfois, peut-être, l'un d'entre eux cite quelque sentence d'un jeune maître qui vient à Jérusalem à de rares intervalles. On dit de ce Maître « qu'il parle comme jamais homme ne parla ». Mais ceux qui se hasardent à le nommer le font à voix basse par crainte des
prêtres. Ils le rencontrent quelquefois luimême dans des sentiers écartés, lorsque, sur le soir, il sort de Jérusalem... On dit même qu'un des membres du Sanhédrin vint le trouver; c'était la nuit; le vent, sans doute, agitait les cimes des palmiers, passait à travers les pins avec cette longue plainte émouvante comme la plainte de la mer, puisque le Maître, qui cueillait ses images parmi les choses familières, disait : « Le vent souffle où il veut et vous entendez sa voix. » On n'entend plus la voix du vent ni la voix du Maître sur la terre desséchée...
Six routes construites par les Romains partent de la ville dans toutes les directions. Sur le Mont des Oliviers passent les deux routes que suivait Jésus, celle qui va à Jéricho par Béthanie, et celle qui, par la Samarie, rejoint la Galilée. Elles sont pavées et bordées de bornes milliaires. Ce sont les voies des caravanes dont nous suivons le va-et-vient incessant et gai. Elles déploient sous les arbres un long ruban joyeux
de couleurs vives. Jérusalem donne du grain, de l'huile, des figues et du baume. Elle reçoit avec les denrées de chaque jour les choses précieuses dont une ville très riche ne peut se passer. De leur pas égal, leurs pieds mous s'écrasant dans les sables, les dromadaires ont traversé les déserts depuis l'Arabie, depuis l'Egypte ou Babylone; on les a chargés de toutes les richesses connues, dans les ports de la grande mer et là-bas, au fond de cet Orient mystérieux qui est « l'Orient » pour la Jérusalem où nous sommes. Tout à l'heure on offrira sur les marchés les choses rares qu'ils apportent : tuniques de l'Inde, voiles et parfums de l'Arabie, sandales de Laodicée, ceintures ouvrées de la Cilicie, et des verres, et des vases fragiles, des étoffes de pourpre, des joyaux, des essences d'un prix fabuleux...
A la place où est aujourd'hui la mosquée d'Omar, voici le temple splendide qui arra-
chait à Tacite lui-même un mot bref d'admiration. Jérusalem est concentrée là, tout le passé glorieux, les patriarches, les rois, les juges et les prophètes; tout l'avenir messianique que chaque juif rêve plus glorieux encore et plus triomphant; la vie de chaque jour, les fêtes de chaque année, l'idéal, le seul idéal de ces âmes étroites et dures. Rien ne distrait le regard qui se fixe comme d'instinct sur le temple, ni la double enceinte aux cent tours, ni au-dessus même du Moriah, les grandes masses de marbre et d'or des palais d'Hérode. Non... et je crois que l'on voit d'abord, dans le temple même, seulement la colonne de fumée qui s'élève au matin dans la pompe des sacrifices ou la colonne de feu qui illumine les soirs. Ainsi la Nuée précédait Israël au désert, et ce nuage d'encens de l'autel plane sur tout vrai croyant comme une autre Shekinah — la présence redoutable de Javeh. Les rabbis dans leur langage hyperbolique vont jusqu'à dire que les flammes du sacrifice sont visibles de ces monts
de Moab qui bleuissent là-bas, « Moab, le vase où s'abreuve mon espérance! » Jamais la pluie n'éteint ces feux rituels. Jamais le vent ne fait dévier la colonne de fumée...
Regardez et écoutez. Le veilleur du haut de la tour d'angle guette les premiers rayons. Dès qu'ils paraissent, les trompettes des prêtres ouvrent pour le peuple le jour qui commence. Et déjà c'est le va-et-vient des lévites, la purification des lieux saints, l'ouverture des portes. D'ici, du Mont des Oliviers, nous dominons les terrasses successives du Temple. A mesure que l'on monte et que l'on approche du Sanctuaire, la beauté augmente avec la Sainteté. Dès le portique royal, dès le portique de Salomon, qui repose sur les soubassements posés par le grand roi, tout est en bronze, en mosaïques, en pierres vierges de Beth Cherem. Ces portiques ouvrent à l'Orient et au Midi leurs triples arcades. Leurs piliers monolithes se prolongent en une perspective de neuf cents pieds semblables à quelque forêt géante. Ils bornent l'esplanade dont nous voyons les
restes, ce « lieu de prières pour toutes les nations » dont parle l'Écriture. Et toutes les nations s'y rencontrent avec leurs princes et leurs rois. Les Ptolémée l'ont enrichi de dons magnifiques, Rome victorieuse y a déposé une couronne d'or, César et Pompée pourvoient aux sacrifices journaliers pendant de longs jours, Agrippa offre une hécatombe de taureaux, Auguste et l'impératrice ont donné les vases qui contiennent le vin des libations. Mais ni les princes ni les rois ne peuvent dépasser sans mourir « la Cour des gentils ». Au delà, c'est Israël qui adore, Israël seul. Les droits du peuple élu se précisent, se dénombrent en dix degrés de sainteté : les femmes, les Juifs, les lévites, les prêtres enfin, autour de l'autel énorme où brûlent les trois feux rituels, autour de la mer d'Airain.
Au sommet des terrasses successives, dégagé des porches, des salles, des balustrades, se dresse le sanctuaire inaccessible à tout ce peuple et fermé
Le soleil éclate sur une masse d'or. Les murs et les toits resplendissent. A l'intérieur, sous le double voile de Babylone et dans « le Saint », tout est d'or : le chandelier à sept branches, la table des pains de proposition, l'autel des parfums • mais tout est obscur, sans aucune ouverture, éclairé seulement par des lampes. Là, un prêtre chaoue jour offre l'encens, tandis que ie Saint des Saints, le cœur du culte d'Israël, est fermé. Le voile de byssus et de pourpre se soulève seulement une fois chaque année au jour de l'Expiation. Alors le grand prêtre pénètre seul dans le sanctuaire vide. L'arche d'alliance a disparu. Les tables de la loi ont été brisées. 11 reste seulement la pierre où reposait l'arche. Cette pierre reçoit les gouttes de l'aspersion que laissent tomber les mains sanglantes du grand prêtre...
Ainsi tant d'or, tant de marbre, tant de trésors prodigués, tant de cérémonies splendides pour aboutir à ce geste tragique, à ces gouttes de sang sur une pierre nue! Comme
si Israël jetait les restes de sa vie à la place que Javeh a désertée. Jésus-Christ suit cela, et II sait cela, lorsque de la place où nous sommes, Il considère Jérusalem.
On compare peu de temples antiques au temple de Jérusalem. On ne met rien audessus de Jérusalem elle-même, si ce n'est Antioche et Rome. Toutefois l'étendue de la ville n'a rien de démesuré. Ses deux cent mille — quelques-uns disent six cent mille — habitants occupent relativement peu de place dans les rues très étroites; et si les deux millions de Juifs venus pour la Pàque peuvent tenir dans un espace aussi restreint, c'est que l'extrême simplicité des mœurs orientales offre à cette armée de pèlerins des nattes et des tapis sur les toits. Du reste Jérusalem n'est à proprement parler qu'une ville de palais. Les profondes déclivités du sol, main-
tenant comblées, la séparent en quatre collines fortifiées. Le Moriah du Temple avec le faubourg des prêtres étage sur ses pentes; — ce faubourg communique avec les cours sacrées par des souterrains qui existent encore en partie — ; Acra, la colline païenne et maudite des théâtres, de l'hippodrome, des thermes, des constructions grecques; Bezetha où se groupent les bazars, la ville affairée et marchande; etSion enfin, la demeure des princes : palais d'Agrippa et de Bérénice, ancien palais des princes Asmonéens, Xystus, palais d'Hérode et des grands prêtres. Ne croyez pas d'ailleurs qu'une délimitation géométrique sépare nettement ces quatre parties de la ville. Tout ce qui est juif se pénètre. Mais qui nous dira l'aspect général des monuments? Où placer les 35o synagogues et les écoles aussi nombreuses? Nous nous perdrions inutilement en conjectures. Nous savons seulement qu'un des palais d'Hérode est bâti en style gréco-romain, larges portiques à deux ailes, bains, frontons de marbre...; que les forte-
resses énormes Hippicus, Phasaël, Mariamne, « semblables à de grandes roches naturelles », renferment des appartements d'un luxe inouï, et, malgré les malédictions sacerdotales, des jardins délicieux peuplés de statues au bord des pièces d'eau; enfin, que la forteresse Antonia, isolée au nord-ouest du temple sur un roc escarpé, occupe presque un tiers de l'immense esplanade. Cette forteresse, rebâtie elle aussi par Hérode, comprend des places, des thermes, des galeries, des fontaines, des demeures somptueuses. La garnison romaine campe dans les casernes et dans les cours. Les procurateurs romains, dans les moments de trouble comme à l'approche de la Pâque, habitent dans la forteresse l'un des palais.
Ces quelques points nets nous laissent dans un éblouissement confus. Peut-être le charme le plus étrange de tant de luxe et d'une végétation si riche vient du voisinage immédiat du désert. Tant de beauté nous paraît quelque chose d'éphémère et de fragile;
on pressent l'enlisement dans les sables, la stérilité prochaine sous la menace du ciel brûlant. Là où s'arrête le travail acharné de l'homme, tout est dénudé. Les hauteurs des alentours demeurent sauvages, peuplées déjà de villes mortes. Dans une des cérémonies les plus impressionnantes de l'ancienne loi, au milieu de la foule bruyante, multicolore et excitée, le bouc émissaire est rejeté des splendeurs du temple, dans le désert silencieux. Quelques heures seulement séparent ces deux termes extrêmes. C'est de ce désert qu'Israël monte vers la maison éternelle, à travers les gorges rocheuses et les larges plateaux, à travers la fatigue et l'épuisement de la route nue, à travers la soif, sans une source, à travers les pierres brûlantes aux reflets durs... Et la beauté de la vision sainte esttrop soudaine, tropenivrante, Israël s'exalte en son orgueilleux amour. Ecoutez les rabbis : « Des dix parts de beauté que Dieu a données à la terre, une est pour le monde entier, neuf sont pour Jérusalem. »
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Écoutez le cantique de l'arrivée, le cantique des degrés :
J'ai été dans la joie quand on m'a dit :
Allons à la maison de Jéhovah !
Nous voilà debout
A tes portes, Jérusalem.
Jérusalem, tu es bâtie comme une ville
Qui forme un tout admirable!
Jéhovah a choisi Sion,
Il l'a désirée pour sa demeure.
Oui. Il Ta désirée. Lui-même l'affirme. C'est Lui, dont le nom terrible ne doit jamais être prononcé, qui dit les dernières paroles du cantique passionné, et quelles paroles!
C'est le lieu de mon repos pour toujours, J'y habiterai parce que je l'ai désirée... Là je ferai grandir la puissance de David, Je préparerai un flambeau à mon Christ, Je revêtirai de honte ses ennemis, Et sur son front resplendira le diadème. Les rois l'ont vue... ils ont été dans la stupeur ...