‹ JérusalemChapitre 3 sur 19 · DANS LES RUES ET PARMI LE PEUPLE, IL Y A DEUX MILLE ANS · texte numérisé non relu

DANS LES RUES ET PARMI LE PEUPLE, IL Y A DEUX MILLE ANS

Et maintenant, toujours à la distance de vingt siècles, descendons vers la ville d'Hérode le Grand. Ces vingt siècles ont apporté peu de changement dans les habitudes et les mœurs de cet Orient immobile, et nous pouvons suivre une des antiques caravanes comme nous suivrions une caravane d'aujourd'hui, Les lignes onduleuses des collines où elles se profilent sont les mêmes; les bêtes de luxe et de trait les mêmes encore à travers les déserts sans fin. Les chameaux balancent toujours sur l'horizon leur bizarre silhouette. Ils accompagnent leur marche monotone

d'un perpétuel mouvement de tête dédaigneux et étonné. Pourquoi les routes où ils passent prennent-elles une allure extraordinaire? Je n'ai jamais pu rencontrer leur caravane sans une impression de soleil étincelant dans les sables, de solitude silencieuse et infinie, comme si l'éternel mirage dormait au fond de leurs yeux à demi fermés. Ils portaient autrefois comme aujourd'hui des colliers de verre, des amulettes et des charmes. Sans doute la race des pasteurs qui les mène nous rejette au delà des jours présents, au delà des jours d'Hérode. Nous les voyons ainsi au temps des patriarches, les pieds nus, les tuniques rayées, le voile court indispensable sous le soleil qui brûle, retenu par des cordes de chanvre ou de poils tressés. Là encore la magie de la lumière transfigure tout. De près ces vêtements sont sordides. De loin il y a chez ces Orientaux un tel sens de la ligne et de la couleur que chaque homme qui passe est à peindre. Ils ont dans leur démarche et dans leurs gestes

un caime auguste. Ils n'ont pas changé depuis le temps des vieilles histoires. Ainsi Eliézer conduisait ses chameaux auprès du puits de Nachor « lorsque Rébecca descendit sa cruche sur l'épaule »...

Pour des yeux exercés la richesse des robes, les coiffures hautes, les harnachements somptueux marquent le rang social ou le pays d'origine. Mais quel que soit le point de départ, le point d'arrivée est le même. Tous passent un à un aux portes de la ville. Les sages s'asseyent et tiennent conseil dans les retraites profondes de ces portes aux jours et aux heures de repos. L'on sait le respect d'Israël pour ces vieillards même affaiblis, même diminués, qu'ils doivent révérer, dit un de leurs Livres, comme les tables brisées de la Loi. Mais les anciens délaissent cette place aux heures plus bruyantes. L'encombrement, les disputes et les cris succèdent aux paroles rares et graves. Le publicain est là, affairé, l'œil au guet, surveillant la foule qui entre et qui sort. Il rançonne les gens et les

marchandises. On le trouve aussi à l'entrée des ponts, et des voies romaines, levant des taxes vexatoires. Cicéron parle quelque part avec admiration de ces publicains, la fleur des chevaliers à Rome. Cette fleur des chevaliers afferme les villes et les provinces. Elle s'enrichit de rapines et vit honorée et oisive. Leurs agents méprisés et haïs ont un tel renom que l'épithète « publicain » est devenue une injure.

Leur présence aux portes nous rappelle que Jérusalem n'est pas libre. L'indépendance nationale est déchue, la maison de David oubliée. Le roi Hérode qui a succédé, grâce au concours de Rome, à la dynastie des Asmonéens, a posé aux portes, comme un affront, l'aigle impériale. Les fils d'Ammon dominent la ville sainte. La quatrième bête du prophète Daniel, qui dévore, qui broie et qui tue, pèse sur la ville avec le joug de Rome.

Ah! ces étrangers, ces vainqueurs, de quelle haine Israël les hait! Pas seulement

parce qu'ils l'oppressent; pas seulement parce qu'ils sont les maîtres, mais parce qu'ils ne sont pas Israël. Et ici nous rencontrons un des traits les plus caractéristiques du monde juif. La terre que nous foulons — la Syrie, se décomposant dans les dix degrés de sainteté des rabbis — est la Terre. Il n'y a pas de qualificatif. Il n'y a pas d'explication. Ce mot d'une adoration amoureuse suffit: chaque juif le comprend. C'est la même exaltation que pour Jérusalem. Elle seule, la Terre, est bénie, joyeuse et sainte; elle est revêtue d'épis et couverte de troupeaux, malgré les déserts qui l'enserrent; elle tressaille et elle chante. L'air qu'on y respire rend sage. Tout le reste, à l'exception de Babylone, est « le pays hors de la Terre ». Son contact souille, sa poussière rend impur... et si quelque grain de cette poussière s'attache, par impossible, à une victime de l'holocauste, cette victime est en abomination aux yeux de Jéhovah, elleest maudite.

Cette horreur et ce mépris des autres nous

trappe dès l'entrée. Si la main de fer de Rome oblige à courber la tête, quelle revanche dans l'Académie des Sages! Quelles malédictions! Quelles prescriptions minutieuses pour éviter ou restreindre tout contact étranger! L'unité de la foi et des pratiques rituelles isole déjà les Juifs du reste du monde. Leurs cérémonies et leurs fêtes, la naissance, la mort, la nourriture même les sépare des autres hommes jusque dans les moindres détails et réserve leur unité. Non seulement ils doivent éviter les rites et le culte païen, mais ignorer l'histoire des autres peuples, leur littérature et leur langue. Nous avons vu cette antinomie farouche et forte se poursuivre le long des siècles du moyen âge. Et tout à l'heure on me racontait qu'un des derniers grands rabbins, mandé par un ambassadeur pour traiter des affaires de son peuple, demandait avec inquiétude : « Parlerai-je la langue des Gentils? » — Les rabbis d'il y a deux mille ans auraient reconnu leur fils.

Il fallait encore éviter de recevoir ces

malheureux Gentils, et surtout de les aider et de les secourir : Laissez noyer leur bœuf et leur âne; laissez-les eux-mêmes aux mains des voleurs... Seulement vous pourrez leur vendre les denrées précieuses : et quoique les rabbis tonnent encore sur ce dernier chef, cependant ce n'est pas en se confinant entre eux que les Juifs de la dispersion s'enrichissent et qu'ils entassent autour d'eux « les dépouilles des fils de Gog! »

Au reste, le roi Hérode se soucie peu des prescriptions rabbiniques. Il ne parle que grec; sa cour foisonne d'étrangers; son luxe raffiné attire et retient les Occitaniens plus rudes. Cet Hérode est un grand politique. Il donne des fêtes à ses vainqueurs; tous les quatre ans il leur offre des jeux splendides dans l'hippodrome qu'il a fait bâtir là-bas, hors des murs; il a élevé une ville toute païenne, Sébaste. Et, en même temps, les Israélites lui doivent la splendeur d'un temple qui fait oublier le temple de Salomon; leur place publique, le Xystus, des palais partout,

de l'eau partout. Jérusalem se plaît à cet orgueil. Elle s'endort dans les richesses incroyables qu'il verse sur elle. Elle aime cette vie somptueuse, la pourpre dont se revêtent ses princes, ces parfums qui valent une fortune, ces perles qui criblent jusqu'aux sandales des fils de grand prêtre et des courtisanes, les deux termes d'un luxe insolent.

Et cependant, si nous croisons le roi magnifique et son escorte étrangère, ce mot « Iduméen » l'atteint par derrière, à chaque pas, comme de la boue qu'on lui jette. On ne lui pardonne pas d'avoir élevé — lui, le juif! — un temple à César comme il a élevé un temple à Jéhovah. On le hait pour la férocité avec laquelle il étouffe sur les croix ou sur les bûchers toute velléité d'indépendance et tout cri de révolte. Son nom n'est jamais prononcé dans aucune des trois cents synagogues.

Ce peuple au cou raide écrit les crimes de l'impie sur l'airain, et ses bienfaits sur le sable...

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Il nous est aisé maintenant de comprendre qu'il y a deux vies distinctes à Jérusalem; la vie païenne et la vie juive. En pénétrant plus profondément, nous saisirons mieux les êtres et les choses qui entouraient Jésus-Christ. Laissant de côté Bezétha, la ville païenne des termes et des jeux, hors des murs comme elle est hors de la terre, étudions la ville exclusivement, intensément juive. Comme un de ces Romains de l'empire devait y être dépaysé ! Comme un de ces Grecs sceptiques devait sourire à ces demeures marquées de lettres hébraïques, d'un passage du Deutéronome! Alors comme aujourd'hui ces maisons se serrent l'une contre l'autre; un escalier mène par le dehors au toit, à la chambre des hôtes; on peut encore passer de maison en maison par ce chemin des terrasses. Mais ce sont là des habitations

riches. Il y a des palais un peu partout. Des jets d'eau rafraîchissent les cours de marbre. De loin en loin des synagogues sont marquées par un vase de manne, une arche ou un chandelier à sept branches, sculptés sur le linteau. Des écoles sont à côté. Par les étroites ouvertures des sons gutturaux nous parviennent; assis sur des nattes, des enfants subtils, ergoteurs déjà et tenaces, écoutent et répètent quelque psaume. Mais comment croire nos auteurs lorsqu'ils nous vantent la propreté méticuleuse de la Jérusalem antique. Sans doute, la ville que nous avons sous les yeux n'est plus qu'une ruine, mais l'Orient, même dans sa splendeur, semble répugner à trop de délicatesse. Je ne saurais dire les détails repoussants qui nous soulevaient le cœur à chaque pas dans les cités somptueuses de Damas ou de Constantinople. Nous pouvons nous guider sur les bazars que nous avons visités dans ces deux villes, pour bien saisir, en y ajoutant les traits particuliers qu'on nous indique, l'ensemble de

ces bazars juifs où se réunissait le commerce du vieux monde. Les denrées communes ou rares s'entassent sous de hautes voûtes dans une série d'échoppes toutes pareilles. A part les articles de la vie journalière groupés dans autant de rues : rues des bouchers, des fromagers, des grains, etc., il y a des quartiers de mille sortes : selliers avec tous les genres de harnachement aux couleurs vives, magasins d'étoffes où voisinent l'humble coton des femmes du peuple et les soies lamées d'or; rangées de petites babouches à talons hauts, et de sandales de chanvre; boutiques de fard, de henné, d'essences et de teintures, car avec les richesses la corruption des modes païennes sévit parmi les femmes; bonbons sans nombre, confitures et pâtes dont le secret s'est conservé; vases de verre et d'albâtre que les tombeaux ont préservés jusqu'à nos jours et que nous retrouvons dans le musée de l'Assomption ou des Pères Blancs. Dans les rues, un peu partout, circulent les marchands de ces

petits pains d'Éphraïm, de ces gâteaux faits de figues et d'épices, de ces raisins de Chanaan que des femmes aux bras nus nous tendent encore. Les artisans des petits métiers poursuivent leur travail, tissent leurs soies en les fixant avec leurs pieds nus, écrivent avec leurs roseaux; tout ce peuple est affairé, turbulent, sûr de la vie du lendemain. Car si le luxe atteint ici son dernier terme, la vie des pauvres ne coûte rien, dans cette terre heureuse, à peine quelques centimes par jour.

Un des traits que nous remarquerons, dans cette partie des bazars pareils à tous les bazars orientaux, ce sont ces rues entières occupées seulement aux travaux du Temple; des centaines d'ouvriers brodant les voiles et les portières que l'on renouvelait deux fois par an; des parfumeurs préparant des encens si rares que treize boutiques différentes devaient concourir à leur composition; des carriers, des sculpteurs qui pendant près d'un demisiècle, au nombre de dix mille, élèvent le temple, puis le polissent et l'affinent, l'achè-

vent à peine quand un soldat de Titus le livre aux flammes. Et nous ne parlons pas là des gâteaux de fleur de froment, des victimes des sacrifices, de l'armée des changeurs qui envahit jusqu'aux cours sacrées, des prêtres par milliers qui vont et viennent sur les pentes de l'Ophel et qui vivent de l'autel eux aussi, eux surtout. Mais ce qui est le plus étrange à Jérusalem ce sont les gens qui passent, ceux que Jésus-Christ rencontrait à chaque pas, dont il a noté jusqu'à l'attitude, jusqu'aux moindres gestes, « dans les rues et au coin des places ».

« Dans les rues et au coin des places. » Quel est cet homme au front marqué de lettres hébraïques enfermées dans des rouleaux comme celles qui sont aux portes des demeures? Les longues franges de son vêtement, la bordure bleue de son manteau où

îes mêmes lettres se retrouvent, le désigneru à l'attention de tous. Il marche seul sur les étroits trottoirs de marbre. Le peuple le salue très bas et s'écarte de lui avec une crainte superstitieuse. Lorsque l'heure de la prière sonne, qu'il soit dans les rues ou au coin des places, il s'arrête. Ses vêtements tombent en plis rigides. Il est debout, les yeux fermés ou levés au ciel, les mains jointes à la hauteur du front. Il prie longtemps : «Seigneur, je te remercie de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes » : ces paroles sont la respiration même du pharisien et du pharisaïsme tout entier. Souvenons-nous que le regard de Jésus-Christ a pénétré chacun de ces gestes, et nous comprendrons mieux le mot : « hypocrite! » qui jaillit des lèvres indignées du Maître. Pourtant la fraternité des pharisiens s'était affirmée chez les païens en défendant « le Livre », sous les Macchabées en défendant « la Terre ». Suivant leur expression ils faisaient une haie autour de la Loi. Étrange destinée de ce peuple que chacune

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de ses vertus, en s'exagérant, se dénature et se corrompe !

Et ceux-ci en vêtements splendides de pourpre et de lin, couverts de joyaux, fardés pour la plupart comme des courtisanes?

Sadducéens, Hérodiens, princes des prêtres et fils de prêtres, c'est tout un : les Kantheros et les Chanah, les Boèthos et les Phabi. Ce sont les créatures changeantes du pouvoir, le jouet d'un caprice souverain. Mais leur opulence les suit dans leur retraite. Ils vivent dans les festins et dans la pompe et se rallient à un gouvernement qui leur laisse une vie douce. Ils ne craignent rien tant que le zèle intempestif de ceux qui veulent secouer le joug de Rome : et tout ce corps de prêtres serviles comprend Kaïphe et le suit à la seule menace. « Si nous laissons faire Jésus, les Romains viendront, ils ruineront notre ville... » Ils s'embarrassent peu des Ecritures, et ils rient de ceux qui se torturent eux-mêmes dans l'espoir d'une immortalité incertaine. Le peuple frondeur leur jette en passant les

épithètes injurieuses. Il hait ces prêtres de luxe presque autant que son roi étranger. Mais il les craint.

Parfois, à de très rares intervalles, des hommes vêtus de blanc passent, silencieux. Eux aussi sont séparés des autres, mais non à la façon des pharisiens. Ils vivent loin de tout, perdus dans leur rêve mystique. Rarement ils quittent l'oasis d'En Gaddi dont la la lumière éblouissante semble les amener, peu à peu, à un culte vague du soleil. On dit ces Esséniens liés par des vœux terribles. Us sont admirés et respectés, mais ils ne cherchent à prendre autour d'eux aucune influence. Je ne sais si Jésus-Christ les rencontre; on ne les nomme pas dans l'Evangile.

Ainsi, à des degrés divers, les Pharisiens, les Sadducéens, les Esséniens passent en étrangers au milieu de la foule. Mais si, oublieux de son dédain habituel, un des grands maîtres entouré de ses disciples, allant au temple ou en revenant, s'attarde, le peuple

s'amasse autour de lui et écoute. Ce peuple affairé, excitable, intelligent, fou de science, fait une haie respectueuse autour du rabbi. Voilà la vraie force. Voilà les maîtres réels de Jérusalem. Ils doivent être plus chers qu'un père et qu'une mère; toute parole qui tombe de leurs lèvres est une bénédiction; leur présence même est sacrée. Ils régnent incontestés dans les synagogues. Lorsqu'ils parlent, les anges chantent leurs louanges. Ne dit-on pas qu'un de ces maîtres a été enlevé au ciel pour donner son avis, dans l'assemblée des saints? Et ainsi, par leur science et par leurs fables, ils dominent en despotes un peuple d'esclaves. On les confond souvent avec les Pharisiens, parce que beaucoup d'entre eux appartiennent à la secte. Mais ils ont leur existence à part. Ce n'est pas à titre de pharisiens, mais à titre de Docteur de la Loi qu'ils « s'asseyent dans la chaire de Moïse » : et Jéhovah, attentif, écoute et approuve...

Telle est, à grands traits, la Jérusalem antique, ville du temple et des palais, des sacri-

ficesetdes fêtes, ville d'hospitalité et de beauté, forteresse d'une science religieuse qui s'accumule depuis des siècles et s'accroît. Toute déchue et misérable qu'elle est aujourd'hui, les Juifs la chantent encore avec le même enthousiaste amour, la même passion exclusive. Ils embrassent les pierres qui leur restent, seul débris de tant de splendeurs évanouies. Ils les célèbrent avec des paroles sublimes, plus émouvantes que leurs paroles d'orgueil, parce qu'elles attestent en eux la fidélité des larmes et un deuil que deux mille ans n'ont pas consolé :

« J'ai mis mon âme dans mes mains, et j'ai affronté le péril, péril des chemins et périls des jours. J'ai chassé de ma pensée mon âme et les âmes de ma maison, j'ai dit à mon cœur d'oublier tout bien, toute peine de ce monde, tout ce qui n'est pas la Terre unique. Et toi, tu sais que j'ai fait tout cela par amour pour la Terre, pour contempler notre lieu saint, me prosterner aux tombeaux de nos pères, des prophètes, des docteurs,

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des maîtres couchés dans la poussière de la Terre.

« Et pour cela, j'ai jeté derrière moi l'amour de mes fils, de mes proches et de ma tribu »

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