‹ JérusalemChapitre 4 sur 19 · LA NUIT AU SÉPULCRE · texte numérisé non relu

LA NUIT AU SÉPULCRE

Je pense qu'avant de regarder ainsi Jérusalem longuement, attentivement, par les dehors, tous les voyageurs iront d'abord au Saint-Sépuicre.Si mon expérience peut leur être utile, je les engage cependant à éviter cette visite du premier soir dans la hâte, dans les distractions inévitables de l'arrivée. Il faut autre chose, il faut une autre préparation pour aborder la pierre où Jésus-Christ reposa dans la mort, et la terre qui garde le sang de son agonie. Peutêtre parce que, après tout, d'âme française à âme française on se comprend toujours, après la lecture de l'Evangile je demanderais à ceux de mes compatriotes qui y viendraient de prendre avec eux « le Mystère de Jésus ». Ce sont ces paroles qu'il faut entendre : « J'ai pensé à toi dans mon agonie. — J'ai versé

telle goutte de sang pour toi... » Et il faut les entendre avec l'accent de Pascal, avec ce ton d'intimité passionnée... et, s'il se peut, le long d'une nuit au Sépulcre.

il septembre, 8 heures du soir.

De Casa Nova, l'hôtellerie des franciscains, nous descendons vers le Saint-Sépulcre à la suite du frère Pierre, par un dédale de rues en pente, étroites, voûtées ici et là, toutes sombres dans la nuit claire. Dès le coucher du soleil, Jérusalem est une ville morte. L'obscurité est complète malgré les lanternes fumeuses accrochées dans les angles de loin en loin, comme au hasard. Aucun bruit. Aucun mouvement. Dans l'enceinte des murs les voitures ne circulent jamais à cause des ruelles trop resserrées, coupées par des escaliers et des voûtes basses. Mais la hâte des ânes courant par troupes, mais la marche indolente des chameaux ont cessé avant la nuit close; et ici dès le coucher du soleil, par les crépus-

cules très courts, c'est tout de suite la nuit close. Les petites échoppes sur notre route sont hermétiquement fermées. La place du Sépulcre est vide. Les marchands de chapelets, de cierges rouges, jaunes ou verts, d'icônes aux yeux tristes, l'ont abandonnée comme chaque soir. Les mendiants euxmêmes se sont terrés dans quelque taudis ou dorment au long des marches. Leur plainte incessante est la dernière à se taire, mais avec la fin du jour elle s'est endormie aussi. C'est une étrange sensation de désert.

Les portes de la basilique sont entr'ouvertes ou pour mieux dire l'unique porte. L'autre est murée depuis un siècle. Au premier abord, devant cette façade édifiée par nos Croisés, on pourrait se croire à l'entrée d'une des églises de France : les mêmes arcs, légèrement brisés; au-dessus, les mêmes fenêtres géminées en plein cintre. Mais l'illusion est courte. Des terrasses s'élèvent tout autour et au-dessus de la basilique; un minaret lui fait face. Sur le parvis, les gardiens turcs, le

turban ou le tarbouch sur la tête, causent avec les sacristains grecs, aux longues robes, aux longues barbes, aux cheveux enroulés derrière la tête sous leurs coiffes assez semblables à nos toques de juges, tandis qu'un Abyssin, noir et pauvre comme le mage de la légende, frôle furtivement les murs. Un moment je reste sur le seuil, entre la nuit légère, — cette nuit orientale dorée et douce d'une douceur que chantait le Cantique, — et l'ombre derrière moi, la vraie nuit profonde et noire qui emplit le temple... Mais il est l'heure. Les gardiens turcs se retirent. L'unique porte retombe avec un bruit sourd qui se prolonge dans les cryptes et va mourir sous les dernières voûtes. A présent, quoi qu'il arrive, nous sommes, mes amis et moi, prisonniers jusqu'au lendemain. Au matin un sacristain de l'un des cuites passera aux gardiens un don en nature ou en argent, sorte de tribut quotidien, et la vie recommencera. Il y a partout des descriptions du Saint- Sépulcre. Quand on les a lues, on se trouve,

en y entrant, aussi perdu et aussi désoriente'. C'est qu'en cet enchevêtrement de murs, de piliers, d'escaliers, de chapelles, toute analyse est inutile, du moins pendant les premières visites. On est trop dominé par une pensée unique. On s'arrêterait peut-être à des lignes simples. On ne songe même pas à démêler un dédale. La première impression est celle du dépaysement et d'un étonnement intense; une impression que nous ne pouvons pas éprouver dans une de nos églises où tout, êtres et choses, nous est familier. Ici au contraire, tout met l'esprit en déroute, depuis le divan turc à l'entrée, jusqu'au grand mur qui barre la vue dès les premiers pas, aux corridors qui s'enfoncent, qui tournent et vous mènent à des autels inaperçus, aux chapelles souterraines où l'on descend par des marches déjetées. Une lumière tremble au fond de ces cryptes, comme pour faire mesurer la profondeur des ténèbres. Et, ce qui accroît cette impression de surprise et de malaise, c'est la somptuosité de certaines parties de la basi-

lique, la négligence et la ruine des autres. Rien ne se répare sous le gouvernement turc, dont il ne faut pas médire puisqu'il nous laisse vivre au milieu de nos ennemis avec une sorte de justice passive; rien ne se répare, tout se maintient vaille que vaille. En haut, dans la coupole d'où rayonne la lumière de la nuit, la peinture s'écaille et pend en lambeaux de tapisseries arrachées; les bases des piliers sont dans un pareil état de délabrement; on descend dans la chapelle de la Croix par des marches usées et branlantes; tandis que le chœur des Grecs, derrière nous, disparaît sous une profusion de dorures et d'icônes et que, pour une de leurs fêtes, les Arméniens ont suspendu aux marbres de la tombe plus de cent lampes enrichies d'émaux, d'améthystes et de topazes. Tout cela, on le voit au passage, on ne le regarde pas : à peine s'il en reste une sensation fugitive, bientôt effacée par d'autres plus intenses.

Est-ce parce que nous savons que le couvent latin forme une très petite ruche entre

les couvents arméniens et grecs, est-ce parce que nous avons lu l'histoire encore récente de ces moines lapidés, du haut des murs sur le parvis du Sépulcre? je ne sais; mais nous sentons des alentours hostiles, des présences ennemies derrière les portes fermées. L'édicule du Sépulcre devant lequel nous passons, en franchissant le mur en face de l'entrée, est une chapelle de marbre, isolée au milieu d'une rotonde. En haut et en bas, autour du dôme ou autour du vestibule circulaire, les Arméniens et les Grecs l'enserrent. La tombe du Seigneur est gardée, comme jadis, par les ennemis qui la scellent : nous n'avons pas le temps de nous arrêter à cette évocation qui ira s'approfondissant. Le frère qui nous accompagne nous mène à la cellule où nous pourrons nous reposer, et d'où nous pourrons voir aussi. Les volets ouvrent sur une tribune, en face et à quelques pas de l'édicule. Le frère nous remet la clef et nous quitte en nous indiquant l'ordre des veilles, où, selon l'usage, les différents rites

vont se succéder autour du Sépulcre, tout le long de la nuit.

Longtemps je demeure accoudée à la tribune, regardant cette tombe que je n'ose aborder encore, bien qu'elle semble déserte. La vue d'ici est aussi troublante. On embrasse seulement les alentours du Sépulcre, mais les yeux à présent s'habituent à l'ombre. Des formes se traînent, se relèvent ou se prosternent et prient, collées au sol. Ce sont les Russes qui passeront la nuit, et qui, sans se lasser, passeront toutes les nuits de leur pèlerinage auprès du Seigneur. En haut, la clarté fauve de la lune nouvelle descend par la coupole qui ouvre sur les terrasses arméniennes et grecques. Tandis que je lève la tête, un prêtre grec avance, se penche sur les ténèbres, appuyé dans le dôme à une fragile barrière qui semble se dérober, le laisser planer comme quelque grand oiseau de proie. Lui aussi regarde. On n'est pas seul, comme on l'aurait cru. Et toute la nuit on aura cette impression d'ombres qui passent, qui glis-

sent, qui frôlent les murs, qui disparaissent : la sensation de ténèbres habitées.

Dix heures du soir.

Des chants d'une suavité mystique, pieux, tendres, suppliants, arrivent maintenant très lointains. Avant que la place du Sépulcre soit tout à fait libre, c'est-à-dire, sans doute, dans l'intervalle des offices dissidents et des messes latines, nous voudrions ne rien perdre des rites de la nuit. Pour aller jusqu'au calvaire où chantent les Russes, il faut revenir sur nos pas, à l'entrée, en face du divan turc. Des marches raides conduisent au sommet du Golgotha, nivelé et taillé, hélas! par je ne sais quelle dévotion barbare. D'abord, il est vrai, la place sacrée resta à ciel ouvert, entourée seulement d'une grille : mais après les invasions, les profanations, les destructions successives, les chapelles s'élevèrent et la terre auguste fut cachée sous leurs masses. Les Grecs, qui en sont les maîtres, ont mis à

l'endroit même du crucifiement leurs autels, leurs lampes, leurs icônes d'argent : de très belles icônes à l'expression douloureuse. Mais là, sur cette terre qui a bu le sang du Christ goutte à goutte dans les heures de la Croix, comme tout semble mesquin, puéril et faux, en dehors de cette terre elle-même, cette terre seule...

Les Franciscains ont deux autels tout proches, et il est vrai qu'on vous laisse aller et prier partout. Mais toute la place maintenant est occupée par les Russes; des femmes en noir, un voile court ramené sous le menton en coiffe de béguines; des hommes aussi le corps déjeté, déformé, ces moujiks dont Tolstoï ou Dostoïewsky nous parlent : grandes bottes, blouses de cuir, un ensemble de misère... Mais le regard de ces hommes! Le ravissement, l'extase douloureuse de ces yeux! Tout ce qu'il y entre de rêve enfin réalisé, tout ce qu'il y vit d'espoir! La façon dont ces pauvres joignent les mains! Et ces supplications, ces repentirs qui les jettent sur

le sol, baisant le marbre, l'étoile d'argent qui marque les places sacrées; baisant leurs icônes, les petites mains peintes, les vêtements, les visages...

Ils chantent. Ce peuple doit avoir un sens étrange de l'harmonie. Dans leur établissement, « la sainte Russie », leurs chœurs atteignent un degré de perfection que je n'ai retrouvé ni à la chapelle Sixtine, ni à Solesmes, ni à Paris. Je parle surtout de l'expression de ce chant : cette imploration, cet appel douloureux, cette louange qui monte, légère comme un bruissement d'ailes, qui s'abîme dans des notes graves introuvables ailleurs. Le czar, dit-on, a envoyé de Saint-Pétersbourg les meilleurs artistes, et cela expliquerait peut-être cet effet d'émotion que je disais. Mais ici ces hommes et ces femmes du peuple, et de la plus basse classe du peuple, venus à pied en mendiant leur pain, sans aucune éducation musicale, atteignent par des tonalités d'une délicatesse rare à un accord juste et sûr. Rien que leurs voix :

aucun instrument ne les accompagne : la suavité et la mélancolie de ces voix est inexprimable. Ils chantent ainsi chaque soir. En bas, ceux qui sont vaincus par la fatigue se jettent sur le sol et dorment : d'autres, dans quelque recul de chapelle, font hâtivement le thé, leur seule nourriture, avec le pain de l'aumône au long du chemin. L'hospice russe les recueille et les nourrit. Mais ils passeront ainsi leurs nuits jusqu'au départ, ou jusqu'à l'épuisement mortel, priant entre eux ou quelquefois avec un de leurs prêtres qui de temps en temps prononce sur eux une bénédiction, qui les asperge d'eau de roses...

Encore s'ils étaient seuls, eux, si sincères, si pieux, et, malgré leur misère, si heureux! Leurs chants doivent passer sur cette tombe, la tombe de celui qui accueille l'âme dans la mesure de sa foi, comme passaient les chants des oiseaux, il y a deux mille ans, dans le jardin endormi : nous le verrons au matin, les oiseaux y reviennent... Mais les autres! Mais la succession des autres!

Bientôt en effet, des coups violents frappés aux portes éveillent les moines grecs qui sont de garde et qui dorment. Des lumières paraissent; des préparatifs s'achèvent en hâte. Au seuil d'une des portes, un moine tout jeune tord ses longs cheveux, les relève et les enroule. L'horreur de ces alentours familiers et sordides ! et l'horreur de la psalmodie qu'ils commencent! Presque toute leur liturgie, empruntée à saint Jean Chrysostome, à saint Basile et à saint Grégoire, est d'une rare beauté. Mais leur chant dur, nasillard, discordant, une antithèse absolue au chant russe de tantôt, leur Kyrie Eleison, qu'ils répètent jusqu'à quarante fois, leurs rapsodies sans fin amènent à la longue une fatigue et un énervement difficiles à dominer. Il faudrait ne pas les entendre, les voir seulement, avec leur sens inné de la ligne et des attitudes. De la tribune où je suis remontée j'ai leur groupe en face de moi, entre le Sépulcre et leur chœur qu'ils appellent pompeusement la cathédrale. Ils sont penchés ensemble sur

quelque lourd antiphonaire, éclairés à peine par des cierges minuscules. Ils se détachent en lignes nettes, avec leurs vêtements larges, leurs gestes graves, leurs têtes augustes, ces belles têtes orientales qui semblent vivre toujours un interminable rêve. Leur office est très long. Souvent ils paraissent réciter, l'air absent, des paroles qu'ils n'entendent pas. Les belles têtes se détournent d'un geste de lassitude ou d'indifférence : puis elles se penchent à nouveau sur les livres d'un mouvement lent...

En opposition aux Grecs, et presque en même temps, les Arméniens arrivent en hâte, vêtus de simarres de soies voyantes, leur capuchon de soie noire rabattu sur les yeux : et c'est peut-être la vision la plus étrange de toutes celles qui se succèdent cette nuit. Les prêtres qui officient sont jeunes, pour la plupart. On ne distingue que le bas de leur visage, la barbe noire, les yeux qui brillent d'un éclat plus vif sous la moire sombre. Ils décrivent des évolutions rapides, encensant

la tombe avec des encensoirs à grelots qui mettent dans les chants rauques un bruit clair de sonnailles. Leurs mouvements sont saccadés et automatiques comme s'ils se suivaient montés sur des roulettes. Ils vont tour à tour à chacun de leurs autels, laissant derrière eux une traînée de parfums...

Et les Abyssins, véritables nègres misérables, et les Coptes entrent en scène à leur tour. Ceux-ci ont, en arrière du Sépulcre et adossée à sa paroi, une toute petite chapelle où ils font leurs offices. Je distingue seulement quelques lampes ou quelques cierges qui s'allument : mais bientôt leur psalmodie s'élève sur un rythme tellement aigu qu'on croirait à des cris, à un besoin de se surpasser, de s'écraser mutuellement. Il y a là un pauvre diable, revêtu d'une soie précieuse, déteinte depuis des siècles, mais mal mise, mal attachée, qui s'acharne, se démène et pousse de véritables vociférations, tandis que l'orgue des Franciscains, au fond d'une chapelle envoie la seule note de douceur et de prière,

la même, et au milieu d'ennemis sans nombre, depuis sept cents ans.

Les offices continuent. La fatigue à la fin devient trop grande. Je m'endors gardant dans les yeux les processions aux cierges minuscules, les encensements, les prosternations, les pas graves ou les courses folies. Je m'endors d'un demi-sommeil, traversé par les chants grecs discordants, ou les notes suraiguës des Coptes. Les Russes depuis longtemps se sont tus. Ils ont disparu, sans qu'il en reste un seul, à l'arrivée des Grecs. Et toutes les sectes, l'une après l'autre ou quelquefois ensemble, prient, chantent, encensent, d'abord devant la porte du Sépulcre, puis jusque sur la pierre de la tombe...

Et cette pierre, comme le Christ le disait de lui-même, est ainsi une pierre de contradiction, dans la suite des nuits et des jours, dans la suite des siècles.

Une heure du matin.

Le silence.

Je suis réveillée d'un sommeil léger par

cette sensation brusque du silence. Tous les prêtres des diverses sectes se sont retirés. Leurs lumières puériles sont éteintes. Les lampes suspendues à la façade de Pédicule trouent seules l'épaisseur des ténèbres. Mais je suis habituée à cette pénombre et je puis descendre jusque devant le Saint Sépulcre, prise par une seule pensée : « Maintenant l'heure est venue »...

On dirait que tout fuit et nous abandonne. Est-ce bien moi? Il faut quelques instants pour comprendre que tout cela est réel, que je suis à deux pas de Sa tombe... Aucune allégresse. Aucune prière : je n'ose plus avancer : c'est une sensation d'écrasement

Ce qui fait l'étrange effroi de cette heure, ce n'est ni la présence d'êtres qui vous voient et qu'on ne voit pas, ni les alentours hostiles, ni cette basilique elle-même pleine de détours, de rites et de choses inconnues; ou plutôt c'est cela, mais c'est, avant tout, l'ombre qui plane et la présence mystérieuse qui se mêle à tout, qui emplit tout. Dans Jérusalem, et à cette

place sacrée entre les autres à Jérusalem, on se sent comme Moïse, là où la présence de Jéhovah lui était révélée, « saisi de l'horreur de la grande ténèbre ». Et, parce que l'Éternel y a passé, c'est ici vraiment la maison de l'éternité que Salomon appelle et qu'il pleure. Le silence au dehors est absolu, au point que l'on entend crépiter l'huile des lampes. Mais le silence au dedans est plus absolu encore et va jusqu'à l'anéantissement. Je m'assieds sur l'un des bancs de marbre où l'on peut trouver une place entre les candélabres énormes aux cierges peints, au seuil du Sépulcre. Je suis seule. J'attends. Je ne sais pas ce que j'attends. Toutes les images tombent : celles plus récentes des cérémonies et des cultes divers; celles plus intimes et plus lointaines de la vie de chaque jour, des pensées et des préoccupations familières. Tout se tait, comme à l'approche de la mort, peut-être, ou de quelque grande secousse devant laquelle l'âme se replie sur elle-même. Tout s'est évanoui. Il ne reste que le silence devant Celui

auquel nos pauvres mots n'apprennent rien, « parce qu'il sait ce qu'il y a » en ceux qui viennent à Lui, comme autrefois, aux jours où II tes regardait venir... ici.

Il y a dans cette émotion une vérité très simple : mais je ne m'en rendrai compte qu'après. Dans tous les pèlerinages que l'on fait vers une tombe, quand ce serait la plus sainte et la plus vénérée, ce n'est après tout qu'un pèlerinage à un souvenir. Les paroles, les actes, les vertus du saint, on essaye de les recueillir, et c'est dans le passé que l'on cherche celui qui n'est plus. Ici c'est bien encore une visite à une tombe. Mais Celui qui a passé dans cette tombe vit et nous environne. « Si tu vas aux extrémités de la terre, il y est; si tu montes dans les hauteurs des cieux, il y est; et si tu descends dans les abîmes des mers, c'est sa main qui t'y conduit. » Ce Dieu, que ces murs ont vu, Il est là encore. Ce regard pensif qui attendait et qui appelait, se pose sur nous plus bouleversant, plus poignant peutêtre parce qu'il est invisible, et qu'il nous suit

sans que nos yeux le rencontrent. Dans ces minutes uniques, dans cette pleine et volontaire conscience de soi, on reste écrasé sous ce regard éternel qui sait et qui juge. Il semble, et l'on sent que l'on est venu de si loin, uniquement pour cette entrevue avec l'invisible, uniquement pour apporter au Christ une âme tremblante, mais toute l'âme, dans son passé et dans son présent, dans ses racines et dans ses fruits. Mais tout cela est confus, d'abord.

Bientôt les mensonges, les erreurs, nos idées sur la vie, nos idées sur nous-mêmes, cette « fascination de la bagatelle » qui prend nos jours, cette facile satisfaction de soi qui remplit nos pensées, tout cela s'efface, et aussi les mirages de l'imagination, les paroles préparées ou les paroles apprises, tout ce qui entre le Seigneur et nous a mis le son d'une âme étrangère. On écarte tout, on traverse tout. L'âme est à nu, réduite à elle-même, au bien ou au mal qu'elle est, ou mieux à ce mélange de bien et de mal qui compose toute créa-

ture. Un instant elle demeure ainsi, anéantie devant Celui qui l'appelle silencieusement...

Mais cet anéantissement est un anéantissement de joie.

Bientôt en effet, encore sur le seuil et au rebours de toute attente,, la pensée de cette présence divine abolit toute peine. L'effroi de notre misère s'abime dans une allégresse divine. C'est vrai. Il nous connaît tels que nous sommes. C'est vrai. Il sait jusqu'aux racines et jusqu'aux derniers effets de nos péchés, Lui qui veut des siens la pureté sans ombres et l'obéissance jusqu'au martyre. Mais « Il ne rejette pas celui qui vient à Lui », et II a pour l'accueillir, celui-là, fût-il le dernier des êtres, des abîmes de pitié et des abîmes de tendresses qui dépassent tout rêve humain.

Une joie monte en nous, jaillit comme d'une source sacrée. Le nom de Jésus-Christ, que l'on ose prononcer maintenant, prend sa signification absolue, dans une intensité de vie inexprimable. On l'entend, on le répète, comme on doit l'entendre et le répéter dans

l'agonie, sentant que l'on va vers un maître, mais vers un ami tel que la terre, en dehors de Lui, n'en a pas connu, l'ami aux bras toujours ouverts, aux yeux de pitié éternelle... Je ne sais plus comment l'on franchit cette porte : je ne sais plus comment on se retrouve contre cette pierre. Je ne me souviens que de larmes sans fin. Tous ceux que j'ai interrogés ne se souviennent pas d'autre chose... Et c'est ainsi qu'il vaut mieux attendre si on le peut, et l'aborder seul, dans la nuit, pour garder entre Lui et soi ces premiers instants. Même lorsqu'il vivait ici, l'Évangile nous dit que pour les paroles suprêmes quelquefois on venait vers Lui, la nuit, et II accueillait... Il accueille encore... Mais, en l'abordant on ne parle plus. Peut-être pour son sang voulait-il d'abord ces larmes. La pierre de sa tombe en est toujours humide...

Cinq heures du matin.

A l'aube les messes commencent.

Je ne sais si j'ai dit que le Saint Sépulcre

est composé de deux toutes petites pièces : la première, où l'ange dit aux femmes : « Il n'est plus ici »; la seconde, où l'on entre courbé en deux par l'antique porte basse. Il n'y a là que la tombe creusée dans le roc, à hauteur d'appui lorsqu'on est à genoux, et on y trouve juste la place de s'agenouiller entre la tombe et le mur.

Chaque jour les franciscains et les prêtres qui le désirent peuvent dire la messe dans l'intérieur même du Sépulcre. La place est si mesurée, — seulement la longueur de la couche creusée dans le roc où on Le déposa — que personne ne peut pénétrer alors dans la chambre sépulcrale, à peine assez large pour les gestes liturgiques. On n'y pénètre qu'à la Communion, on entre un à un, on s'agenouille contre la pierre...

Il y a maintenant en haut des clartés légères. Les oiseaux se poursuivent dans la coupole, descendent le long des voûtes, tournoyant comme enivrés aux premiers rayons. On croirait, malgré ces marbres et ces murs froids,

que le jardin de Joseph a refleuri avec ses oliviers et ses palmes, avec ses haies de roses, pareil à tous les jardins qui entouraient alors Jérusalem. Et ainsi après la tristesse et presque le scandale de ces sectes ennemies qui se remplacent, se querellent et s'épient contre l'éternelle pierre d'achoppement, on finit par remercier Dieu que tous veuillent le garder, s' arrachant, se disputant l'honneur de veiller la tombe unique et bienheureuse — tous : les ignorants, les égarés, les persécutés, les fidèles, les oiseaux...

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